‹ La philosophie de Newton (volume 2)Chapitre 151 sur 183 · Cf. Voltaire. Leit. Phil, XII · texte numérisé non relu

Cf. Voltaire. Leit. Phil, XII

t. Lettre aur la physique de Newton^ à M™* la marquise du ChAtelet. imprimée en U>le des Eléments de \ewtom.\onnês au public par M. de Voltaire, 1738-4i.

primitive de la matière, une de ces « qualiiates primigeniae » dont parle Newton au début de VOptique, Entre ces qualités primitives et les qualités occultes, il y a la différence que nous avons signalée* et que Voltaire a tortbien saisie. Celles-ci sont des qualités pures, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas susceptibles de s'exprimer en nombre, de s'évaluer rigoureusement; elles appartiennent à certains corps à l'exclusion des autres, et rien ne permet de prévoir quels corps en seront doués. Au lieu de cela, la « qualité gravifique », l'attraction universelle appartient individuellement à tous les corps et à toutes les parcelles de chaque corps. Elle est mesurable mathématiquement et, à vrai dire, c'est seulement un nom qui permet d'énoncer brièvement un ensemble d'observations. « L'attraction agit sur tous les corps, et devient une qualité palpable, bien loin d'être une qualité occulte... La différence entre les qualités de l'aimant, de Tadhésion, de l'élasticité, et celle de l'attraction, c'est que la nature présente les unes à nos yeux, et que Newton a découvert l'autre à notre esprit. »

Si Voltaire avait connu les travaux d'Ampère sur l'aimant, les théories modernes de l'élasticité et de la cohésion, il eut sans doute jugé encore plus voisines les qualités de la gravitation d'une part, les qualités élastique et magnétique d'autre part. Toutes ces qualités lui eussent semblé jouer le rôle de ressorts de la nature, c'est-à-dire pouvoir s'exprimer au moyen d'une loi mathématique élémentaire d'où se déduisent les relations expérimentales. La découverte de Newton a consisté précisément à mettre au jour un ressort nouveau, dont les effets étaient connus depuis longtemps, mais dont la simplicité avait échappé jusque-là. Il a fait voir qu'une loi mathématique d'action rend compte de tous les phénomènes célestes. Cette découverte a été importante par elle-même, mais elle est capitale surtout par la conception de la science qu'elle fournit.

Ceux qui voudront, après Newton, contribuer au progrès des sciences physiques, n'auront qu'à l'imiter dans d'autres domaines, en dégageant des faits une force nouvelle, un ressort nouveau, qui fera voir l'agencement de phénomènes nouveaux.

connaissances. Par là ils tombent tous sous une commune critique, que le newtonisme a su éviter.

I.e fait capital qui a reçu sa consécration du triomphe des idées newloniennes, c'est la chute de Yesprit de système. Voltaire s'est rendu compte de ce fait, et par là il a devancé le jugement de Thisloire. Newton n*a point fondé d'Ero/tf précisément parce qu'il n'a point fondé de système. Tous les physiciens successeurs de Newton sont, dans une certaine mesure, sesdisciples, mais cela veut dire qu'ils perfectionnent sa méthode, non qu'ils propagent sa doctrine. Le newtonisme n'est pas un ensemble d'axiomes philosophiques, ou même d'axiomes scientifiques, prétendant s'imposer à l'esprit par la vertu d'une logique interne. C'est tout au plus une orienlation d'esprif, un jour sous lequel on envisage les choses. S'il faut en croire Voltaire, Xewlon avait fait sieiuie la devise de la Sçciété Royale de Londres : NuUius in Verha. 11 n'est pas de doctrine qui soit parfaite* en soi ni qui puisse supplanter toutes les autres. S'appuyer sur les paroles d'un maître, c'est aller à l'cnconlre de toute méthode puisque les paroles d'un maître, si profondes soient-elles, ne peuvent avoir l'ampleur de l'expérience.

Descartes avait fort bien compris que tous les systèmes antérieurs au sien étaient défeclueuxpar la base. A la méthode d'autorité, il voulait substituer une méthode rationnelle. Mai.s il n'a éliminé de la sorte qu'une des formes de l'esprit de système, celle qu'on peut appeler l'esprilde secte, l'esprit d'autorité. Le Discours d' la Méthode n'est (ju'une préface à un système nouveau. Suivre en tout l'évidcMice géométrique, vouloir un:;^ fois pour toutes tracer sa voie à l'expérience, c'est encore suivre un maîtr(% c'est la forme la plus subtile et la plus dangereuse de l'esprit de système. Si Descaries s'était contenté de discerner le vrai du faux, de révoquer en doute tout ce qui ne lui semblait pas démontré, il eut élé newtonien avant Newton. De mC'me on peut dire que l'auteur de YOptique, en séparant rigoureusement les Théorèmes et les Questions, c'est-à-dire le certain et le douteux, a été plus cartésien que Descartes luimême'. Il a su comprendre la règle de Tévidence, mais il n'a

1. V. Préface (It's Principes. « Les conjoctun»s qu'il a hasardées ù la fin « de spn livre &ous le nom de Rechorches. ne stmt que des doutes, et il « ne les donne (pie pour tels, et il serait presque impossible que celui qui

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pas préjugé de la nature de Tévidencc, il a admis tout ce qui était confirmé h la fois par l'expérience et parle calcul.

Au lieu de cela, Descartes posait a priori que l'évidence doit être intuitive, l'expérience n'y peut avoir aucun rôle. Ce qui est purement intelligible est nécessairement vrai, et d'autant plus vrai qu'il est plus intuitif. « Le système de Descartes semble rendre une raison plausible des phénomènes, et cette raison paraissait d'autant plus vraie qu'elle est simple et intelligible à tout le monde. Mais, en philosophie, il faut se défier de ce qu'on croit entendre trop aisément aussi bien que des choses qu'on n'entend pas *.» C'est parce qu'il a voulu rattacher toute la science à un seul principe que Descartes est tombé dans l'esprit de système. Peu importe que ses principes soient nouveaux ; du seul fait qu'il a voulu suspendre toute connaissance à la métaphysique, Descartes est resté dans l'ornière ancienne. « La géométrie était un guide sûr que Descartes avait en quel* que façon formé et qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique. Cependant il abandonna à la fin ce guide et se livra à \ esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu'un roman ingénieux et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorants de notre temps. Il se trompa sur les lois de la nature, de l'âme, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. Il admit des idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l'homme à sa mode, et on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en effet que celui de Dcscarles, fort éloigné de l'homme véritable ^ » Newton, au contraire, « ne fit jamais de système. » Il n'enseigna aucune vérité qui ne fut fondée sur la plus sublime géométrie ou sur d^s expériences incontestables. ^< S'il y avait encore quelqu'un d'assez absurde pour soutenir la matière subtile et la matière cannelée, pour dire que la terre est un soleil encroûté, que la lune a été entraînée dans le tourbillon delaterre,quc lamatière subtile fait la pesanteur, et toutes les autres opinious romanesques substituées à l'ignorance des vraies, on dirait : cet homme est Cartésien. S'il croyait aux monades, on dirait : il

« n'avait jamais affirmé que des vérités évidentes, n'eOtpas douté de tout « le reste »>.

\. Lell. Phil.W, VA. 173i. . .

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