‹ La philosophie de Newton (volume 2)Chapitre 158 sur 183 · V. Fontenelle, Éloge de Neu^lon · texte numérisé non relu

V. Fontenelle, Éloge de Neu^lon

VOLTAIRE ET NEWTON h'6^

C'est un des caractères du système d* Auguste Comte d'accepter d'abord le fait tel qu'il est, puis de modeler la science sur l'ordre objectif.

Bien qu'il y ait chez Newton et chez Voltaire beaucoup de ce qu'on trouvera chez Comte, il est un point qui reste embarrassant et qui permettrait de suspecter leurs affinités avec le positivisme. Il y a encore chez l'un comme chez l'autre une part d'esprit métaphysique. Nous l'avons vu en ce qui concerne Newton, quand nous avons esquissé dans le chapitre précédent la métaphysique qui se dégage de son (euvre. Mais déjà alors nous avons dû reconnaître ce qu'il y a de factice dans la métaphysique newtonienne. Elle est plutôt un aveu de mysticisme qu'une suite logique de la philosophie. Par là elle crée non pas unedifTérence, mais une similitude de Newton à Comte. La seconde philosophie d'Auguste Comte, où le cœur et l'instinct tiennent tant de place, n'est pas plus contradictoire avec le positivisme que la théodicée de Newton ne contredit les Principes. Elle se développe à côté du système, sur des fondements extra-logiques.

En ce qui regarde la métaphysique de Voltaire, la question est assez différente. A aucun moment de son existence, Voltaire n'a complètement négligé la métaphysique. Il lui a consacré desarticles nombreux, des traités entiers. Il ne peutètre question chez lui d'une satisfaction donnée à l'instinct religieux. On ne peut pas non plus regarder sa métaphysique comme la revanche du cœur sur la raison. Lorsque Voltaire raisonne de Dieu et de Tàme, il reste constamment placé au point de vue dialectique, sans grand souci du sentiment. Nous ne déciderons pas si tout bien compté, et la part faite à l'ironie, il reste autre chose de cette métaphysique que le dénigrement de toute métaphysique. Ce qu'il nous importe de connaître, c'est comment dans cette dialectique s'introduit l'esprit newtonien, et comment il a pu ici môme servir la cause du positivisme.

On connaît la déclaration fameuse de Kaiit, par laquelle celui-ci prétend avoir fait en philosophie une réforme analogue à celle de Copernic. De môme que les anciens prétendaient à tort que l'univers gravite autour de la terre, de môme les métaphysiciens dogmatiques voulaient que toute connaissance tournât autour de quelques axiomes absolus. L'esprit

•critique part du principe contraire. Il fait du mouvement de la pensée un mouvement relatif, et se limite au monde des phénomènes.

Cette idée, dont on fait gloire à Kant, parce qu'il la développée avec le plus grand formalisme, n'est pas propre à son système. C'est une des formes de Pesprit positif, et comme telle elle se trouve très nettement chez Voltaire et chez Newton. La métaphysique de Voltaire est un effort de relativisme conscient. « Je voudrais, dans la recherche de l'homme, me \ conduire comme j*ai fait dans l'étude de l'astronomie. Ma pensée se transporte quelquefois hors du globe de la terre, de dessus laquelle tous les mouvements célestes paraissent irréguliers et confus. Et après avoir observé le mouvement des planètes comme si j'étais dans le soleil, je compare les mouvements apparents que je vois de la terre avec les mouvements véritables que je verrais si j'étais dans le soleil. De même je vais tâcher en étudiant l'homme de me mettre hors lie sa sphère et hors d'intérêt, et de me défaire de tous les préjugés d'éducation, de patrie, et surtout des préjugés de philosophie*. » Une pareille déclaration nous semble équivalente, à l'expression près, aux professions de foi critiques de Kant. Elle signifie que pour Voltaire la métaphysique ne peut se faire qu'après le choix d'un point de vue déterminé. Nos idées sur Dieu, sur Tàme et sur la nature ne peuvent prétendre à une valeur absolue pas plus que le système de Newton ne nous fait connaître la raison absolue des mouvements célestes. Sur ce point, on ne saurait exagérer l'influence exercée sur le xviii'* siècle français parla loi de la gravitation universelle. Cette \ loi était, dans la science astronomique, le premier exemple de substitution d'une simple relation mathématique aux explications causales. Newton lui-môme disait qu'elle n'était pas le dernier mot des choses, mais servait seulement à relier les faits. Voltaire a compris, beaucoup mieux encore que Newton, le profit qu'il y aurait à généraliser cette attitude, à transporter dans tous les domaines le sens du relatif que Newton avait inauguré en astronomie. La métaphysique n'échappe pas à ce sort. Elle aussi n'est aux yeux de Voltaire qu'un effort pour

Page 1