r.f. t\ Hosenberjer, op., cil. p. il, nolo i
\^. iialiU'o a inOmo suggtTo ilos moyens do mesurer cetle ^ilesse- Cf.
Isaac Voss, dans son célèbre ouvrage sur la Nature de la Lumière * pose en fait que la lumière n'est pas un corps. Les corps sont impénétrables de leur nature et ne peuvent coexister au même lieu. La lumière jouit de propriétés exactement inverses. Rien n'est plus aisé à réaliser que la pénétration d'un rayon de lumière par un autre, ou la concentration de différents rayons en un seul point géométrique. L'expérience classique des miroirs ardents, déjà réalisée par Archimède, montre qu'on peut réunir au foyer d'un système optique une infinité de rayons lumineux venant de directions différentes. La substance de la lumière n'est autre que le feu, et celui-ci, d'après Voss, n'a rien de matériel. Ce n'est pas, comme les Anciens l'ont conçu, un élément comparable à l'air, à l'eau ou à la terre. Le feu est une chaleur intensive produite par l'ébranlement violent des corps solides, mais cet ébranlement n'est pas corporel, il est 1' « acte q^ui dissout les corps » {acius dissolvens corpora). Bien qu'immatérielle, la lumière est pourtant quelque chose de réel, au môme titre que le son, l'odeur, la saveur, la force magnétique-. Môme dans le vide, il faut considérer que la lumière existe encore. Mais elle parcourt le vide d'une manière invisible et instantanée, et ne redevient visible que dans les corps solides, à proportion même de leur solidité, c'est-à-dire à proportion que les parties poreuses y sont plus réduites.
L'optique de Grimaldi est fondée tout entière sur l'observation d'un phénomène nouveau, le phénomène de la diffraction, Grimaldi avait constaté qu'un rayon de lumière, pénétrant dans une chambre obscure par un orifice étroit, s'élargit à partir de l'ouverture en s'écartant sensiblement de la ligne droite. 11 avait môme vérifié que cette tendance à la courbure subsiste dans les rayons de lumière qui ont subi une première diffraction. Prenant un rayon dévié par un premier orifice, il le fai-
Discorsi e Dimonslrazioni intorno a due Scienze nove, Leyde, 1638, traduction allemande dans les Classiques d'Ostwald. p. 38-10.
i. De Lucis Satura, Amsterdam, 1662.
2. Cf. De Lucis Satura, p. 29 : « Sed lux. sonus, anima, odor, vismagnetica, quamvis incorpora, sunt tamen atiquid. Ut itaque fatemur non posse moveri corpus niai corpus prœsens sit, ita vicissi m censemus ras incorporeas, sive illœ de potenUa corporis procédant, sive sua sponte subsistant, posse moveri in vacuo. »
ô'>6 LA PHILOSOPHIE DE NEWTON
sait passtT par un second diaphrag-me. et constatait qu aprii le (liapliraçrme le rayon allait en s*élarg'îssant comme il sVlait l'iargi dans la première expérience. De là Grimtildi concluait d'ab<»nl «pi il oxislo un quatrième mode de propagation delà lumière, la jiropagation par diffraction, distinct des trois modt^s connus avant lui, la propagation directe, la propagation f^iir rôlli-xion i-l par réfraction*. Ensuite il montre que le concept classiqii»' du « rayon lumineux » est insuflisant. Ce concept peut servir <lans les cas de propagation recliligne, mais il est en défaut dans tous les cas où intervient la difTraction. I Si l'on veut comprendre ce dernier phénomène, il convient de
* se représenter la lumière comme un tluide « qui se meut exlrtJ-
niemcnt vite et i)arfois sous forme ondulatoire à travers le? corps transparents-». Les alternances d'ombre et de lumière } qui se produisent au voisinage d'une ouverture très petite sont
dt' tous i>oints comparables aux hauts et aux bas qui accomjhiîjTinMit la propagation des ondes liquides. La distinction des rorps transparents et opaques se ramène à celle de corps assez poreux pour que la substance lumineuse puisse les traverser sans dévi«T sensiblement de la ligne droite, et de corps compacts qui rejettent la lumière sur le côté, conformément aux lois (Ir la diffraction. La lumière se propage comme le son, mais en un temps imperceptible, non toutefois nul à la rigïieur. Une preuve de la vitesse immense avec laquelle se propagent les ébranlements lumineux est la difficulté qu'il y a de les faire dévier de la ligne droite : la lumière se comporte comme un corps lancé avec une force très grande et qui tend spontanément à poursuivre sa course rectiligne. Mais c'est un corps qui ne ressemble pas aux autres, tant par son extrême ténuité, que par son mode de génération. La lumière n'est vraiment comparabh; (ju'au son. Elle est produite comme lui par l'agitation rhythmique dune substance, et vient frapper les organes des sens après avoir traversé un milieu invisible ^. A[)rès Griynaldi, les théories de la lumière revinrent aux
1. V. Vhyslco-Matlicsia de Luminc, Colonbus et /nVe, Bologne, 1665, p. 1.
i. Ibiil. |). If. l'rop. IL « I.umen vidctisresscquid lluiduniperquanuvlorrime vi .saltt>m ali(|tiando etiam undulalini fusum par corpora diaphana. »
3. l'oiir la lhiM»ru' des couleurs de Grimaldi, voir ce qui a été dit rh. viii, et aussi F. Hoaenberger, op. cit. p. 30-33.
oxplications mécaniques. L'idée d'un fluide distinct de là matière, d*un éther luminilère, fut remplacée par celle d'un fluide matériel. A vrai dire, il ne faut pas croire qu*il y ait eu là un recul de Toptiquc. La conception extrêmement vague d*un <^ther lumineux analogue aux milieux sonores ne pouvait se développer utilement dans les conditions où se trouvait la science h cette époque. L*état d'enfance où était l'Acoustique, l'incertitude qui régnait en Hydrodynamique, empêchaient que la comparaison de la lumière avec les mouvements ondulatoires put être tout de suite féconde. Il fallait attendre que les mouvements ondulatoires connus fussent étudiés, analysés, mis sous forme mathématique, pour qu*ils pussent donner lieu à des analogies précises. Il fallait surtout attendre que les lois du pendule fussent découvertes, et qu'on y reconnût le type de tous les mouvements vibratoires. Or c*est seulement par les travaux de Newton que ce progrès devait être accompli. Il était utile qu'avant cela on risquât des comparaisons grossières soit entre la lumière et la matière proprement dite, soit entre la lumière et la matière subtile, remplissant les pores des corps ordinaires. En voulant faire du « milieu lumineux » un milieu identique aux autres, des théories comme celles de Jfooke et de Boyle préparèrent indirectement la voie aux théories abstraites de l'éther.
Hooke était partisan d'une théorie cinétique de la lumière. Dans ses Leçons sur la Puissance Resiiiutive *, il expliquait que le monde observable se compose exclusivement de deux réalités, la matière et le mouvement. Jusqu'ici llooke est cartésien et on pourrait le confondre avec un physicien comme RohaxiU, Mais il ajoute presque aussitôt que le mouvement et la matière jie sont pas dans la relation de qualité à substance, qu'ils peuvent se remplacer l'un l'autre, et qu'au fond ils sont peut-être identiques. L'étendue des corps, leur impénétrabilité et leur ^»nergie sont autant de formes de leur mouvement vibratoire. Il existe une matière extrêmement fme dans laquelle les corps nagent comme dans un fluide et qui leur donne la force et le mouvement. La distinction des corps a son fondement dans la différence des vibrations élémentaires qui caractérisent leurs
1. Lectures de Polentia Restilutiva (1678) insôrécs dans les Lectiones Catkerianae or a collection of Lectures by Robert Hooke (1675).
particules. La lumière, comme tous les mouvements, estesseotiellcmcnl ondulatoire. Elle a sa source dans l'ébranlemeot régulier d'un milieu uniforme (uniforme médium). Elle se prtvpage par des pulsations ou ondulations simples et uniformes, d'ailleurs perpendiculaires à la direclion de propagation. La réflexion, la réfraction et la coloration, sont dues à l'inégale orientation des vibrations correspondantes dans différents corps transparents. On voit que Ifooke cherchaità concilier les théories régnanles du cartésianisme avec les vues si originales de Grimaldi. La théorie de la lumière est faite à la fois de l'idée que la lumière se propage dans un milieu purement matériel, comme le pensait Z^esear/es, et de l'idée que son mode de propagation est toujours le mode vibratoire, comme Grimaldi l'avait pressenti. En cherchant à montrer comment le mouvement en général, le mouvement lumineux en particulier, peuvent s'effectuer par ondes uniformes, Hooke ouvrait la voie aux hypothèses nouvelles qui, partant du caractère vibratoire (le la lumière, admettent un milieu dont la seule définition est d'être susceptible de vibrer.
De tous les précurseurs de Newton, celui qui a le plus fait pour préparer les théories de yoplique, c'est Robert Boyle, le contemporain et l'ami de Newton. Il n'y a pourtant dans les ouvrages de Boyle rien qui soit une allusion à la théorie de l'éther. L'œuvre de Boyle est purement négative. Elle consiste h faire voir linsuffisance pratique de toutes les théories de la lumière émises avant lui. Dans ses Expériences et Considéra- (ions sur les Couleurs^, il critique successivement les théories d'Arislote, de Platon, de Descartes, etc. Les péripatéticiens on tcommis l'erreur de considérer les différentes couleurs comme des propriétés inhérentes à la matière, propriétés qui appartiennent aux corps d'une manière latente même en Tabsencc de la lumière, et que la lumière a pour unique effet de manifester. Les Platoniciens attribuent les couleurs à une émanation de corpuscules incandescents, et les atomistes, choqués du néant de cette explication, cherchèrent l'origine de la lumière dans le choc des atomes. Les uns et les autres se sont Irom-
i. liobert Beyle,o\i. varia, Genève, 1680. Expérimenta el consideratioMf de coloribus et specialim de natura albedinis cum observationibus de adain lenebris lucente.
p6s, ainsi que l'ont fait vorr les chinriistes, en démontrant que les propriétés optiques des corps dépendent non seulement de leur mouvement, mais encore de leur nature chimique. L'hypothèse cartésienne est défectueuse elle aussi, car en atlribuant les particularités de la lumière à l'inégale rotation des molécules, elle fait une supposition que rien ne légitime. A la place de ces différentes hypothèses, Boyle ne propose pas d'en substituer une nouvelle. Il faudrait pour le faire en connaissance de cause « savoir d'abord ce qu'est la lumière, si réellement elle est un corps, ou s*il ne faut pas l'appeler plutôt un mouvement des corps ; si elle se propage avec une vitesse finie et par des rotations tourbillonnaires ». Ce sont là autant de questions que Boyle laisse irrésolues. L'esprit de prudence scientifique qu'il partage avec Newton Tempéche de feindre des hypothèses là où il n'est point de vérification possible..
L'astronomie, ainsi que l'optique, avait suscité chez certains précurseurs de Newton une hypothèse voisine de celle de l'éther. Déjà Kepler avait attribué les actions planétaires à certaines émanations très fines issues des masses matérielles et se propageant à traversl'espace. Ces émanations sont distinctes de celles qui produisent la lumière et comparables plus exactement à celles que nous appelons « force magnétique ». Les unes et les autres sont d'ailleurs matérielles, et Kepler les décrit comme des tentacules très déliés s'étendant de la surface d'un corps à celle des corps environnants.
Bouillati, en s'opposant à la conception de Kepler comme à une fiction inutile, était arrivé à celte conclusion que les révolutions des planètes peuvent s'opérer sans l'intervention d'un milieu. De même qnele feu possède par lui-môme la puissance de brûler, et que cette puissance s'exerce directement sans qu'il soit besoin d'un fluide intermédiaire, les planètes ont en elles-mêmes le principe de leur mouvement. Tout astre, par sa structure intime, possède une forme qui lui est propre, et les scholastiques avaient raison de faire appel à cette forme pour expliquer, sans secours extérieurs, les mouvements apparents.
Plus voisin de Kepler que de Bouillau, le Florentin Borelli envisage l'hypothèse que les corps célestes sont reliés entre
eux par des attaches miitérielles. Cette hj'pothèse lui semble par certains côtés défectueuse, et il lui oppose l'hypothèse des courants élliérés qui transportent autour du soleil les planètes nageant dans un océan d'éther. Mais cette conceptioD ne le satisfait pas encore, et il lui préfère l'idée d'une attraction naliirelie exercée sur tous les astres par le soleil. Xous voyons ici distingués i)Our la première fois deux points de \'ue qui étaient ^'luparavant confondus et dont l'opposition va être pour XewtoD une source de difllcultés sans fin. A partir de Borelli on ne pourra plus assimiler, sans explication préalable, Faction d'un astre sur un autre, action produite par une force directe, et 1 action d'un astre sur un milieu immatériel qui transmet des réactions à un autre astre. L'opposition de la théorie de lether et (le la théorie des actions A distance a son origine dans les remarques de Borelli,
Ilooke avait appliqué à l'astronomie comme à l'optique sa théorie des vihrations élémentaires. L'action de la terre sur les planètes comme l action des corps sur la lumière a son origine d(uis des mouvements vibratoires. Supposons que toutes les parlies de la terre effectuent des vibrations très courtes et très rapides, toutes orientées vers le centre de la terre. Le globe terrestre dans son ensemble subira des contractions et des dilatations, qui se communiqueront d'abord, sous forme de pulsions, à l'éther emprisonné dans la matière du globe et ensuite à l'éther ambiant '. De là des ondes sphériques progressives, qui s'étendront du centre de la terre à des distances aussi grandes qu'on voudra. Ce rayonnement se propage sans altération tant qu'il traverse les espaces vides. A la rencontre des masses matérielles, par exemple des planètes, il sera absorbé sous forme cinétique et donnera lieu aux mouvements qu'on attribue à la gravitation. On voit que par son astronomie, bien plus que par son optique, Hooke préparait la voie aux théories de 1 éthcr. Assurément, il laissait dans l'ombre la
1. Il est intéressant de comparer cette théorie de Hooke à la théorie <le.s " .^^plii'n's puisantes » de Bjerknes iCf. Rapports du Congrès de Physique. «îauthier-Villars, i900). L'effort tenté par ce physicien consiste a dunniTdela notion d'éther une interprétation hydrodynamique et à montrer que l«'s pulsations de sphères infiniment petites, plongées dans un fluide parfait, suffisent à rendre compte de la propagation de forces variant comme rinver.se du carré de la distance et satisfaisant d'ailleurs au.x équations de llcrz.
question de savoir si le milieu cosmique à travers lequel se communiquent les actions planétaires est matériel ou non. Malgré cela, en insistant sur le fait que la force d'attraction ne peut s'exercer à distance, qu'elle doit se propager dans un temps fini à travers un milieu partout répandu, Hooke allait plus loin que Borelli, et montrait que l'hypothèse de l'éthcr est rendue nécessaire parFabsurdité des actions h distance.
Il pourrait sembler, d'après ce qu'on vient de dire, que la théorie de l'éther se trouvait à l'état latent chez un grand nombre de précurseurs de Newton, et que celui-ci, dans la mesure où il s'en sert, n'avait qu'à l'emprunter soit aux physiciens, soit aux astronomes de son temps. Lorsqu'une idée a fait son chemin dans la science, nous avons une tendance excessive à ne voir, avant le moment où elle réussit, que les indices de son succès, de môme qu'après la chute d'une hypothèse, nous trouvons partout les signes avant-coureurs de sa décadence. Kn réalité, l'évolution des idées scientifiques se fait d'une façon plus irrégulière. Les allusions à un éther cosmique, à un éther luminifère, qui nous frappent dans les ouvrages de Grimaldi ou de Hooke, demeurent en somme à l'état sporadique. Aucun des savants qui ont précédé Newton n'avait su donner à l'hypothèse de l'éther la forme positive qui lui convient, ni y rattacher des théorèmes systématiques.
Par contre, la supposition d'un fluide répandu d'une manière continue dans les espaces qui semblent vides, fluide qui servirait de substrat aux manifestations de la lumière et de la gravité, était directement contraire au système le plus répandu au xvii* siècle, à la physique cartésienne. 11 faut comprendre que le mécanisme cartésien, malgré les distinctions qu'il établit entre les différentes sortes de matière, était hostile par nature à l'hypothèse de l'éther. Il est facile de s'en rendre compte, si Ton se rappelle comment Descartes introduit dans la science physique l'idée de la « matière subtile ». Son but est de découvrir des lois qui expliquent la communication des mouvements. Mais le mouvement, comme il a été dit, ne se transmet dans le système de Descartes que par le choc des corps. Descartes n'admettait pas d'autres mouvements que ceux dont est susceptible un solide parfait, c'est-à-dire des translations et des
rotations. Ces mouvements restent invariables tant que le corps est h l'abri des cliocs. Au moment de la rencontre avec un autre corps, il se fait entre les masses un partag-e de mouvement régi par des lois cinématiques. Or le bon sens nous fait connaître journellement des mouvements qui ne sont ni des rotations ni des translations. Nous connaissons les déformations élastiques dont un corps mou est susceptible ; nous connaissons les dilatations continues que présente une barre de métal chauffée ; nous connaissons la propagation du son et celle de la lumière. Expliquer ces difTérents phénomènes, cela signifiait, aux yeux de Descartes, les ramener à une combinaison de chocs s'opérant entre cor[)s solides. Mais pour cela il est nécessaire de faire intervenir, à ccHé des solides qui tombent sous nos sens, d'autres particules ou molécules identiques aux solides par leurs propriétés, mais en différant par la petitesse do leurs dimensions.
De \h celte matière subtile cartésienne dont la fausse anale- ^ne avec l'éthera pu frap[)er certains commentateurs. Elle s'en distingue pourtant par deux traits essentiels. D'abord elle est discontinue par défuiilion. Elle se compose d'éléments infinitésimaux, diversement figurés, mais isolés les uns des autres*, et ne pouvant avoir de relation entre eux, tout comme les corps Unis, que par le choc. La matière subtile ne constitue donc pas, à [)roprement parler, un « milieu ». Elle n*est pas le siège d'actions de contact se propageant d'une manière continue par un mécanisme sin generis On n*y constate que des actions mécaniques, identiques à celles de la matière vulgaire, et se transmettant d'instant en instant par une suite de cliocs discontinus. C'est par le grand nombre de heurts réitérés que la matière subtile donne lillusion de transformations continues. En réalité, pour un observateur dont les sens seraient beaucoup plus lins que les nôtres, elle présenterait un spectacle identique à celui du monde mécanique : partout des translations et des rotations de solides invariables, jamais une dégradation continue des vitesses ou des efTorts.
1. De nos jours, grâce aux progrès des mathématiques, et comme l'a fait voir M. il. PoincarO, il est devenu presque indifférent à la physique de faire appel à un fluide continu ou à un assemblage de molécules isolées. Il en était tout autrement à l'époque de Newton.
En second lieu, la matière subtile cartésienne ne sert jamais de véhicule à la force, mais seulement au « mouvement ». Il suffit de lire la théorie du magnétisme ou celle de la pesanteur, telle que la présentent les Principes, pour se convaincre que la matière subtile n'est jamais conçue par Descartes que comme un engrenage cinématique. C'est parce que certaines parties grossières de la matière engrènent avec d'autres plus petites, celles-ci avec d'autres et ainsi de suite, qu'une transmission du « mouvement », c'est-à-dire de la vitesse, est possible dans l'univers. Mais dans cette transmission la matière subtile joue un rôle purement instrumental. C'est par elle que certains mouvements peuvent être augmentes ou diminués dans un rapport donné, c'est par elle que la quantité d'action émanée d'un centre matériel peut atteindre un autre centre matériel, mais jamais cette matière n'est le siège de forces, jamais elle ne produit par elle-même d'actions.
Les théories de l'éther supposent au contraire que le fluide hypothétique remplissant l'univers transmet non seulement le mouvement, mais la force. 11 y a plus, dans les théories modernes comme celle de Maxwell ou de Ilerz, c'est l'éther qui par ses tensions est la véritable source de l'énergie physique. Cette énergie se répartit ensuite à la surface des corps matériels ou pénètre à leur intérieur de façon à affecter nos sens. Il n'en est pas moins vrai que ces corps matériels ne sont pas la véritable origine de la force. Celle-ci préexiste dans un milieu invisible, sous forme potentielle ou virtuelle, et les corps visibles qui limitent ce milieu sont seulement une occasion pour elle de se manifester. En d'autres termes le rôle do Télher n'est pas simplement de servir d'organe de transmission pour des propriétés cinémaliques. Il est le réceptacle d'actions dynamiques, qu'il peut suivant les cas emmagasiner ou propager. Assurément la théorie de l'éther n'a pu prendre dès le début la forme précise que lui donnent Maxwell ou Helmholtz. Mais dès le début elle s'est opposée au mécanisme superficiel de Descartes. Il a été entendu que l'éther devait non seulement posséder la mobilité, mais l'énergie qui met les corps en mouvement. Pour rester fidèle au vocabulaire philosophique du xviF siècle, on dira que l'éther a été conçu dès d'abord comme la cause efficace des actions matérielles,
et non pas seulement comme leur cause instrumentale.
C'est pour cette raison que les Cartésiens sont demeurés obstinément hostiles à Tintroduction dans la physique de fluides immatériels. Sur ce point ils étaient d'accord avec les Gasseiulistes, leurs ennemis ordinaires. Les uns et les autres se refusaient à admettre qu'en dehors de Tétendue ou des atomes put exister <t quelque chose » d'objectif, un milieu où se propagent autrement que par le choc des actions physiques. C'est ainsi que Huyghens, et plus tard BernouUH chercheront, même après le succès de la physique newtonienne, à revenir au choc des corpuscules comme à Tunique explication p*>sitive. Parmi lesatomistes, le géomètre Levage reprendra la tentative de Falio de Duillers, et cherchera à déduire lattraction newtonienne elle-même de la cinématique des corps solides. Leibniz QiMalebranche, à l'époque où écrit Newton, considèrent comme absurde l'hypothèse d'un éther impondérable et veulent fonder sur la mécanique rationnelle tout ce que nous pouvons savoir de la physique. On voit que l'hypothèse de l'élher n'était pas, à l'époque de Newton, celle qui était le plus en faveur dans la science, et, même après que Newton aura expliqué dans quel sens on peut l'utiliser, il restera des adversaires irréductibles qui se refuseront à suivre sa trace. Si Newton a fait dans sa physique une place restreinte, mais réelle, à la théorie de l'éther, ce n'est donc pas par imitation de ce qui se faisait autour de lui. Cela tient à ce que la physique atomistique présentait pour lui des vices irrémédiables, que le cartésianisme n'avait pas su éviter.
La théorie de Gassendi comme celle de Descaries considère le phénomène de la réflexion comme un cas particulier du choc des corps. Lorsque des corpuscules animés de mouvements extrêmement rapides rencontrent la surface d'un corps quelconque, deux phénomènes peuvent se produire. Ou bien les molécules incidentes seront assez petites et les pores de l'obstacle assez nombreux pour qu'il y ait passage des unes au travers des autres : c'est le cas de la réfraction ou de la transmission. Dans l'autre cas les ouvertures par où la lumière pourrait pénétrer sont trop rares ou trop étroites. Le rayon lumineux sera réfléchi par la réaction des particules solides contre lesquelles il vient se heurter. Dans les deux cas on peut se passer
de rhypothèse d'un milieu fluide uniformément répandu dans tout l'univers et qui serait le véritable lieu des perturbations lumineuses. Les lois mécaniques du choc suffisent à tout expliquer.
Newton réfute dans le second livre de Y Optique la théorie moléculaire de la réflexion ^ Cette théorie lui semble contraire au principe de continuité, lequel doit être observé en optique comme dans toutes les parties de la physique. D'abord, en ce qui concerne le pouvoir réflexif des corps, il est impossible de comprendre pourquoi le même corps est réfléchissant lorsqu'il est poli et non réfléchissant lorsqu'il est rugueux. Le nombre des corpuscules qui composent sa substance, la proportion relative des vides et des pleins, demeurent très sensiblement les mômes. Pourtant dans le premier cas la lumière est totalement réfléchie, dans le second elle n'est diffusée qu'avec peine et le corps l'absorbe à peu près entièrement. Il est donc impossible que les chocs isolés de molécule à molécule soient la véritable cause de la réflexion. H faut que la réflexion et la réfraction dépendent d'une action d'ensemble, d'une action demasse^ exercée par le corps réfléchissant sur le milieu qui propage la lumière. De plus les variations du pouvoir réflexif avec l'incidence sont incompatibles avec l'idée de la continuité si Ton se range aux hypothèses corpusculaires. « On ne peut arriver à feindre par l'imagination que la lumière tombant sous une certaine incidence rencontre dans l'air assez de passages pour permettre la transmission intégrale, alors que, sous une incidence différente, elle ne rencontre absolument plus que ses partiessolides et éprouve la réflexion totale -. » De quelque fiiçon qu'on cherche à expliquer la propagation de la lumière en restant sur le terrain de Descartes ou de Gassendi, on arrive à mettre dans la nature une discontinuité inacceptable. Dans le cas de la
1. 11 importe de distinguer entre les théories moléculaires en général et la théorie de l'émission en particulier. Même à l'époque où Newton se rapproche le plus des théories ondulatoires, nous verrons que la lliéorie de l'émission subsiste dans son Optique. Mais l'émission do particules lumineuses provenant des corps matériels laisse pos.sil)le iL-branlement continu du milieu, et est même conciliable avec la propcigation dondes éthérées. Au contraire, les théories moléculaires de Doscartes et des alomistes prétendent donner une explication intégrale par le choc seul. C'est contre des théories de ce genre que s'élève Newton.