‹ La philosophie de Newton (volume 2)Chapitre 181 sur 183 · En vertu de la formule de Newton V = i · texte numérisé non relu

En vertu de la formule de Newton V = i

2. Y. Quœst. Opt. XXf, p. 283. « Isto enim ^Ëther quid sit non doflnto ».

répand en aii^mcnlant de densité jusqa aux corps avoisinanls. 11 y a lieu de se demander si l'élher qui a son centre au soleil est le môme que celui qui a son centre dans la terre, et s'ils coïncident l'un et l'autre avec les différents éthers situés dans la sphère d'attraction de chaque planèle.

11 est d ahord certain, d'après Newion, que« la gravité entre la terre et ses parties étant mutuelle » de même que la gravité entre la terre et le soleil, si l'on admet un éther a attirant » autour de l'une ou l'autre des masses en présence, il faudra admettre un éther « attiré » autour des autres masses. 11 n'y a en effet entre les corps pesants et le centre vers lequel ils pèsent qu'une différence de point de vue. La terre tombe aussi bien vers la pierre que la pierre tombe vers la terre. Il semblerait donc qu'il faille multiplier les éthers à l'infini, puisque tout corps pesant transporte autour de lui une atmosphère de fluide éthéré. Mais il est inconcevable, dit Newton, que différents iluides élastiques puissent se diffuser par tout Tunivers saris que les actions dont ils sont le siège subissent de retard, de diffraction ou de dispersion K L'exemple de l'optique en fournit la preuve, puisque la réfraction se produit justement à la surface de séparation de deux parties de Téther affectant des structures différentes. Donc il faut convenir, si Ton veut rester d'accord avec les faits, que l'éther cosmique est unique et que c'est le même fluide qui, par des condensations et des dilatations successives, crée les champs de forces du soleil, de la terre, de toutes les planètes.

Mais l'éther « gravilique » est-il le même que l'éther « luminifère », l'éther « électrique », l'éther « magnétique » Téther « calorifique »=^? C'est ce que Newton semble admettre en vertu du principe d'économie. Du moment qu'un fluide unique, répandu partout, peut grâce à des propriétés uniformes, élas-

1. V. Opi. Quiesl. XXVIII. « Verum qui ficri qiicat ut per spatium univorsuuidilTusa sinl duo JUherurn gênera, quorum hoc in illud et illud consequenter in hoc vicissini a'i^at, nec tauien suos muluos molus retardenl. diffringant, dispersant et perturbent, concipi uUque non potest. »

2. V. ()/>/. Qusrsl. XYIII. « Annon jnm calor ille exterior per vacuura defertur, vibralionibus niedii cujusdam, longe, quam est aêr, subtilioris, (piod quidein médium, exhauslo aëre, lamen adhuc in vacuo supersit t Mcdiunupie hoc annon id ipsum est quo lumen reflectitur et refringilur f El annon eop|)ora omnia facillimc permeal, porque cœlos universos vi sua elastica est difTusum? m

licite, densité, perméabilité, etc., servir de véhicule à des actions différentes, il y a intérêt, puisqu'on s'est engagé dans la voie des hypothèses, à ne pas multiplier ces hypothèses en vain et à réduire au minimum le nombre des causes reçues en physique.

On voit que Newton, après s'être refusé, au nom des principes de sa méthode, à chercher la cause de la gravitation, est allé assez loin dans la voie des hypothèses capables de nous fournir une représentation de cette cause. L'éther, malgré la forme dubitative sous laquelle il est présenté dans \ Optique semble êlre l'hypothèse naturelle que Newton admet de préférence. Faut-il donc croire que sur ce point Newton ait délibérément démenti ses principes, qu'il se soit hasardé à mélanger l'incertain au certain, qu'il ait cru vraie une liypolhèsel Faut-il au contraire rcvjeter l'hypothèse de l'astronomie newtonienne, croire que Newton n'a adopté la théorie de l'éther que comme une image provisoire, affirmer qu'il est resté toujours et partout strictement positif? C'est cette dernière thèse qui nous semble la plus conforme à la vérilé historique ; c'est elle qui s'accorde le mieux avec la tournure d'esprit de Newton, c'est elle aussi qu'il est le plus facile de concilier avec les textes.

Si l'on veut comprendre le rôle exact que l'hypothèse de l'éther joue dans lastronomie newtonienne, il faut nous référer à ce (jue nous savons de la signilication physique de l'hypothèse. Newton n'est pas systématiquement hostile à toute hypothèse, mais il importe, pour qu'une hypothèse soit admissible, quelle soit en rapport avec l'état actuel de la science. Le but de la science est assurément de supprimer les hypothèses, si l'on entend par là qu'elle doit substituer le certain au douteux. Une science positivement constituée ne comporterait plus qu'un groupement de lois, s'éclairant et se complétant les unes les autres. Mais avant d'arriver à cet état u\cj\, c'est-à-dire à tout moment de son évolution, la science est obligée de se scinder en deux parts : l'une où les connaissances précises sont assez nombreuses, les lois assez simples et assez systématiques, pour que l'enchaînement des faits puisse avoir lieu sans le secours d'une hypothèse, l'autre qui est la partie vraiment vivante, précisément parce qu'elle est imparfaite, où les expériences sont mal débrouillées, les mesures incohérentes et grossières.

Dans celte dernière partie de la science, l'hypotlièsc est nécessaire comme guide et comme soutien. Il suffît, pour qu'on puisse l'employer sans danger, qu'on ait conscicnce.de sa c( relativité ».

En applicant ces considérations à l'astronomie, telle qu*elle est constituée par les travaux de Newton, on arrive facilement à la conclusion suivante. La loi de la gravitation, comme les lois de la mécanique, est une première approximation du réel. Dans un domaine auparavant presque inexploré, Xewton a découvert une loi qui permet de coordonner tous les phénomènes connus. Cette loi a la même importance et la mémo portée que le principe d'Archimède en hydrostatique, le principe de Galilée en dynamique, le principe d Huyghens en optique physique. Ceci veut dire qu'elle est une formule malhématique donnant à la fois une mesure exacte et une prévision possible des phénomènes. Mais il est de la nature des formules mathémaliques d'être toujours perfectibles. Leur vérité, leur utilité, résident dans l'ordre d'approximation quelles fournisnissent, et quel que soit cet ordre, il peut être dépassé.

La loi de la gravitation n'échappe pas à la règle commune. Du fait qu'elle fournit un premier aperçu de la dynamique cosmique, il ne s'ensuit pas qu'elle soit une théorie absolue, une explication délinitive. Dans la mesure où elle est certaine, elle rentre dans cette partie de la science qui se compose des lois et des faits acquis. Mais au delà de ce qu'elle nous fait connaître, il reste des questions ouvertes, des problèmes secondaires. Ces problèmes rentrent dans la seconde partie de la science, celle qui n*est pas faite mais qui se fait, et se fait toujours au moyen d'hypothèses.

Ainsi la « gravitation » conçue comme qualité de la matière, de môme que Tinertie, la dureté, limpénétrabilité, peut être envisagée en première approximation comme se suffisant à elle-même. On ne peut rien demander de plus précis comme schéma du mécanisme universel. Mais sous ce mécanisme d'actions à distances, d'attraction idéales, le bon sens pressent un mécanisme plus intime, dont les rouages lui échappent encore. Ce mécanisme doit pouvoir lui aussi se formuler à l'aide de lois, et un temps viendra où il fera à son tour partie de la physique positive. Pour le moment nous en sommes

réduits à le supposer sans le connaître. Les idées d'éther, de fluide attirant, de matière subtile, sont des images qu'il nous est commode d'employer à la place des lois certaines qui nous manquent. Ces imagos sont grossières et forcément inexactes, mais peu importe, puisqu'elles sont provisoires. Lorsqu'on a des lois solides derrière soi, il n'y a nul inconvénient à se servir d'hypothèses, pourvu qu'on se rappelle que ces hypothèses n'ont pas leur fin en elles-mêmes, mais sont des instruments de recherche destinés à nous faire retrouver des lois.

On comprend alors ce que Newton veut dire h la fin de son Optique^, lorsque revenant sur la question de la gravitation, il se demande si les mouvements de l'éther astronomique, identique à l'éther lumineux, sont la cause dernière de la gravité. Ce que j'appelle attraction, dit-il, peut assurément être l'efTet d'un mécanisme caché. On peut supposer que l'attraction provienne d'un choc de particules, d impulsions éthérées ou matérielles. Mais j'entends ici qu'on prenne le mot d'attraction dans un sens absolument indéterminé. « Attraction » signifie simplement la iorce, quelle qu'elle soit, par laquelle les corps lendent les uns vers les autres. Il est certain (jue cette force doit avoir une cause, si l'on entend par là que les lois de l'attraclion se résoudront un jour en lois plus simples et plus générales. Mais cetle cause nous est actuellement tout à fait inconnue. Nous n'avons que deux voies pour nous élever jusqu'à elle, la voie des hypothèses et celle des expériences. La j)remière semble d'abord la plus indiquée. Elle permet de trouver des analogies et de pressentir des faits nouveaux. Mais elle est, dans l'état actuel de la science, beaucoup plus dangereuse que l'autre. Soit qu'on mette à la base de l'astronomie une hypothèse moléculaire, soit qu'on fonde la gravitation universelle sur l'hypothèse de l'éther, on risque de fausser les faits par esprit de système. Cela tient à ce qu'une hypothèse, l)our être féconde, doit venir à son heure. Il faut qu'elle s'harmonise avec le progrès des recherches expérimentales et ne cherche pas à les devancer.

Voilà pourquoi nous devons pour le moment nous en tenir à la formule modeste que Newton donne de sa propre loi : les

Page 1