Kepléri Opéra Omnia, Ed. Frisch, T. II, p
3. De radiis visus et lucis in vitris perspeclivis et inde tractatus, Marci Anloniide Dominis, Venise 16H,
qui s'y môle à la lumière. Pour lui les couleurs sont une dégradation de la lumière, produite par l'interposition de vapeurs ou de fumées qui interceptent une partie des rayons. Selon Topacité de cet écran, la lumière paraîtra rouge, puis verte, violette et finalement noire.
Celui des prédécesseurs de Newton qui semble s'être rapproché le plus d'une définition quantitative des couleurs, est Marcus Jiîarci de KronlandK Ce physicien avait réalisé l'expérience du prisme dans la chambre noire qui devait être le point de départ des découvertes newtoniennes. Il en avait conclu que « la réfraction transforme la lumière en couleurs, et que les différentes espèces de couleurs sont des parties de différentes réfractions =^. » Mais ses observations s'étaient arrêtées là. Il n'avait pas su, comme devait le faire Newton, attacher à chaque espèce de couleurs un indice de réfraction déterminé.
Ni Descaries, ni les plus illustres de ses successeurs, comme Grimaldi et Hooke, ne surent élever l'optique physique à la hauteur d'une science mathématique. Descaries avait bien essayé de distinguer les différentes couleurs par un élément cinétique. Il attribuait aux particules lumineuses des vitesses de rotation différentes, et soutenait que la plus grande vitesse correspond au rouge, la plus petite au violet\ Mais, avec le défaut de précision qu'on peut lui reprocher trop souvent, il n'avait pas songé à mesurer effectivement ni à prévoir a priori par le calcul les valeurs des vitesses. La théorie de Grimaldi^, plus encore que celle de Descartes, était qualitative. 11 se contentait de faire appel pour expliquer les couleurs à certains remous delà matière lumineuse à la rencontre d'objets réfringents ou réfléchissants. Quant à Uooke *, le plus sagace et le plus hardi des physiciens précurseurs de Newton, il avait construit une
1. Thaumanlia$t Liber de Arcu Cœlesti deqiie colorum apparentium natura, ortu etcausis, Auclore Joanne Marvo Marci, Pragjie, 1648.
2. Ibid. p. 83, 0 Lux non nisi refractione orta in medio denso mutatur in colores, diversaîque colorum specics sunt partes refractionum diversarum. »
3. Cf. Dioplrique (Ed. Cousin, T. V. p. 15) et Météores (Ed. Cousin, T. V, p. 268-275).
4. Physico-Mal hesis de lumine^ coloribus et iride, aliisque adnexis libri duo, Auclore, P. Franc. Maria Grimaldi, S. J. Op. Posth. Bologne 1665.
5. Micrographia or some Physiological Descriptions of minute bodies, by R, Hooke, Londres 1667.
3o6 LA PHILOSOPHIE DE NEWTON
théorie optique remarquable à bien des égards, surtout par le rôle toutà fait nouveau attribué aux phénomènes d'interférence. C'est par la coloration des lames minces que Hooke essayait d expliquer toutes les couleurs naturelles. Mais malgré l'inpéniosité de ses aperçus, la Micrographie de Hooke demeure intéressante plutôt comme intuition que comme mise en œuvre d'une conception mathématique. A vrai dire il restait après Hooke tout à faire en optique physique pour dégager un élément quantitatif analogue à celui qu'avait découvert Descartes dans l'optique géométrique.
On connaît la série d'expériences méthodiques qui conduisirent Newton à la découverte de la dispersion. Ces expériences sont le meilleur exemple du travail préparatoire que l'esprit doit faire s'il veut introduire la précision mathématique dans un ordre de questions physiques. Après avoir placé un prisme près de l'ouverture éclairant la chambre noire. Newton recevaitsurle mur de la chambre le spectre émané du soleil. L'existence môme du spectre solaire, cest-à-dire de l'image colorée d'une source blanche, n'est pas ce qu'il y avait de plus saisissant dans l'expérience de Newton, bien que la beauté des couleurs l'ait, dit-iMongtemps frappé d'admiration. AvantNewton, d'autres physiciens avait constaté déjà la dispersion comme fait. Ce qui semble digne d'attention àNewton ce n'est pas tant la transformation qualitative subie parla lumière, que la disproportion prouvée par les mesures, entre les dimensions de l'image et celles de l'objet. Il est remarquable en effet que le spectre solaire au lieu d'affecter la forme circulaire qui est celle du soleil lui-même, s allonge démesurément dans le sens perpendiculaire au prisme, au point d'être cinq ou six fois plus large que haut. 11 y a là une irrégularité mesurable dont il est nécessaire de rendre raison.
Newton commence par éliminer les explications fondées sur les théories énumérées tout à l'heure, pour qui les couleurs doivent prendre naissance aux confins de l'ombre et de la lumière. Il fait voir qu'en modifiant la forme de l'ouverture, la position du prisme, la distance de l'écran, le spectre solaire reste le même bien que les proportions de l'ombre et de la lumière varient notablement. Il exclut ensuite les explications fondées surl'inégalilé accidentelle des surfaces, l'hétérogénéité
du verre, la grossicM'cté do Técran. Il montre que les apparences sont constantes lorsqu'on remplace un prisme par un autre, et qu'il est même possible en croisant deux prismes identiques d'annuler par leur assemblage la dilatation produite par chacun d'eux. Il s'agit enfin d'exclure l'hypothèse d'une influence de la parallaxe solaire ou de la diffraction surks bords de Touverlure. Newton démontre en se fondant sur les données de l'expérience que la divergence des rayons émanant desdeux bords du soleil ne peut suffîre à expliquer la divergence beaucoup plus grande des rayons qui sortent du prisme. La supposition d'une diffraction notable est contredite par ce fait que la différence entre la largeur du spectre et le diamètre de l'ouverture est rigoureusement proportionnelle à la distance*.
11 ne reste alors qu'une explication possible, et c'est elle qu'il s'agit de confirmer par un experimentum crucis. On admettra que le pouvoir réfringent du prisme est variable d'une couleur à l'autre, et que la lumière blanche traversant le prisme y est dispersée en radiations élémentaires.
Pour s'assurer de cette idée, Newton intercepte par un écran percé d'un trou toute la lumière qui tombe sur le trou à l'exception d'un pinceau très ténu assimilable à un rayon rectiligne. Si la loi de Descartes était rigoureusement vraie, c'està-dire si la lumière réfractée était elle aussi assimilable à un rayon rectiligne, on devrait obtenir sur le mur de la chambre une image circulaire du soleil. Or nous avons un spectre étendu en largeur, et si entre le prisme et le mur nous disposons un diaphragme, nous voyons que le spectre devient une tache ponctuelle, mais une tache colorée. Déplaçons le prisme sans toucher au diaphragme : la tache reste immobile, mais change de couleur. On peut la faire passer d'une manière continue du violet au rouge ou inversement selon le sens de rotation du prisme. Il résulte de là que la réfraction ne s'apphque pas à la lumière blanche, dans son ensemble, comme l'avait cru Descartes. Elle s'applique à chaque couleur simple, et chaque fois avec un indice différent.
En d'autres termes les radiations différentes qui contribuent à former la lumière blanche, — Newton savait faire la synthèse
\. Cf. Lect. Opt. L. I, Prop. II à VII.
de cette lumière comme il vient d'en faire l'analyse, — sontautanl de « lumières » bien distinctes, caractérisées chacune par un nombre déterminé. Chacune d'elles suit les lois de réfraction de Descartes, mais elle les suit avec un coefficient particulier. Ce coefficient est exactement mesurable, c'est l'indice de la substance pour une^couleur donnée ^ 11 suit de là que chaque couleur est non seulement une manifestation qualitative de la lumière, elle obéit à des rapports numériques invariables et connus^. Toute radiation monochromatique possède une « réfrangibiliié » spéciale, et cette « réfrangibilité » est une grandeur susceptible d'égalité et d'addition. Il résulte de recherches ultérieures qu'elle possède aussi une « ré flexibilité » spéciale, et c'est là encore un attribut mathématique, pouvant donner lieu à la comparaison et à la mesure.
On comprend maintenant le sens qu'il faut donner aux Définitions mises par Newton au début de Y Optique. Ces définitions sont celles du rayon lumineux, de la réfrangibilité^, de la réflexibilité, de l'homogénéité *. Il est clair qu'ici, comme au début des Principes, Newton a sacrifié la genèse véritable des définitions à la nécessité de l'exposition euclidienne. Il ne faut pas prendre les définitions fondamentales de l'optique comme des énoncés abstraits que la suite des observations vérifie par hasard. Elles ne sont au fond qu'une traduction géométrique d'expériences très simples et ne devraient être présentées qu'à la suite de ces expériences. Quoi qu'il en soit, ce qu'il nous importe de retenir, c'est la manière dont Newton a introduit dans l'optique physique l'élément quantitatif qui avait échappé à ses prédécesseurs. Il a fait pour la théorie des couleurs ce que Descartes avait fait pour la lumière en général, et ce qu'il est possible de faire pour toute réalité physique : montrer que
1. Lect. Opt. Prop. I. « Lumina, quae colore differunt, ea itidem refrangibilitalis gradibus inter se difîerunl. »
2. Lect. Opl. L. I, P. II, p. 94. « Mathematicc dcfiniri omne genus colorum. M
3. Lect. Opt. Déf. II. a Major minerve radiorum refrangibilitas, est dispositio ea qua efficitur ut in paribus incidcntiis super unum idemque médium, magis minusve de via detorqueantur. »
4. Ibid. Déf. Vil. « Lumen cujus omnes radii sunt aeque refrangibiles id ego simplex, homogeneum et similare appello : cujus aulcm radiorum alii magis quam alii refrangibiles sunt, id ego compositum, heterogeneum et dissimiiare appello. »
la loi de transformation des phénomènes est une loi numériquement déterminée, et tirer de cette loi la définition qui permettra de procéder à des mesures rigoureuses. Toute définilion part d'expériences préliminaires, et c'est pour cela qu'elle offre au calcul une base pratiquement assurée.
Les définitions des couleurs, — et la même remarque s'applique aux définitions de la dureté, de l'élasticité, de l'impénétrabilité, — présentent une supériorité évidente sur les définitions scholastiques. A première vue, on pourrait soutenir que le langage de Newton n'est pas si éloigné de celui de la physique scholastique. 11 semble que la réflexibilité et la réfrangibilité soient considérées par lui comme des vertus spéciales, <les « dispositions » intérieures qui donnent à la lumière toutes <( ses propriétés ^ » . Mais remarquons que le mot de « disposition » n'est nullement pris dans un sens mystérieux. On le rencontre <léjà chez Bacon pour désigner la structure mécanique des corps par opposition aux qualités occultes. Pour Newton, ce mot un peu vague désigne une propriété mathématiquement saisissable, qui se distingue des qualités occultes par deux caractères essentiels.
D'abord, du fait que la réfrangibilité a reçu une définition mathématique, elle cesse d*ôtre une propriété absolue, accordée à certains rayons, refusée h d'autres. De même la dureté ou la viscosité ne sont plus les « différences spécifiques » de certains corps. Elles appartiennent d'une manière générale à tous les corps et ne sont distinctement définies que par la mesure de leur degré. Les définitions newtoniennes, malgré leur apparence qualitative, cachent toujours un élément numérique, et c'est grâce à cet élément mathématique qu'elles peuvent restituer aux réalités naturelles la continuité que la scholastique leur ôtait. 11 n'existe pas quelques types de dureté, mais une infinité de types qui s'échelonnent d*une manière continue jusqu'à rimpénétrabilité parfaite. De même il n'existe pas un nombre limité de couleurs, mais une gradation infinie de couleurs qui s'ordonnent suivant la valeur des réfrangibilités^.
1. Lect. Opt. L. I, p. 5. « ReHexibililas radiorum est dispositio ea quà ita comparai! sunt ul in quodcumquc médium inciderint, ab ejusdem superficie in idem rursus unde projecti sunt médium rellectanlur. »
S. Bien que Newton ait longtemps assimilé les sept couleurs principales
En second lieu, la réfrangibililé, la réflexibilité, toutes les qualités physiques nettement définies sont des propriétés stables. Au lieu de cela les qualités occultes sont toujours changeantes et instables. C'est ainsi que dans la théorie d'après laquelle la coloration est produite par les confins de l'ombre et de la lumière, on est obligé souvent de reconnaître qu'une couleur peut se transformer en une autre, ou que l'absence de toute couleur peut se transformer en coloration. De même les propriétés calorifiques des rayons peuvent se transformer en propriétés lumineuses et réciproquement. Il n'y a donc pas de qualité qui soit toujours semblable à elle-même et qui puisse donner lieu à des observations constantes. Tout comme l'alchimie prétend changer en or des éléments qui ne sont pas de Tor, la physique scholastique admet une transmutation des qualités occultes les unes dans les autres. Au lieu de cela les définitions de Newton conduisent à des propriétés toujours identiques à elles-mêmes. Les rayons de chaque couleur qui sont mélangés dans la lumière blanche y conservent leur « propriété colorifique^ ». 11 est inutile de transformer des qualités primordiales en d'autres lorsqu'il s'agit d'expliquer des ordres de phénomènes nouveaux ^. Les interférences et la polarisation peuvent s'expliquer par les mêmes propriétés que la réfraction ou la dispersion. D'ailleurs la « qualité colorifique » des rayons se conserve par des réfractions successives, et il est impossible, quel que soit le nombre des prismes, de transformer la lumière rouge en lumière bleue ou inversement^.
On voit que ce qui caractérise chaque couleur est une qualité immuable (congenita proprietas). Le but du physicien, en optique comme ailleurs, est précisément de dégager des v qualités congénitales », c'est-à-dire des propriétés qu'on ne sera
du spectre aux notes de la gamme, il dut reconnaître lui-môme que celte comparaison n'avait pas de fondement. — Cf. Opt. L. I, P. lU Prop. III, « Eorum (colorum) gradus infiniU série continuata. »
1. Cf. Opl. L. 1. P. II, Prop. V, Exp. XII. « Radios diverses in eo albo lumine inter se commixtos, suam tamen retinere colorificam qualitatem. a
2. V. Opt. Quaest. XXVIl. « Non pendent phaenomena luminis ex novis modificalionibus (quomodo comment! sunt physici), sed ex congenitis et immutabilibus radiorum proprietaUbus. »
3. Opt. L. I, P. II, Prop, II. « Omne lumen homogeneum colorera habet proprium et suum, refrangibilitaU suse respondentera ; isque color nullis reflexionibus aut refrac tionibus mutari potest ».
plus obligé de modifier et qui suffiront à fournir par voie de synthèse la reconstitution complète des faits. On reconnaît dans ces propriétés « congénitales » l'équivalent des « lois élémentaires » de la mécanique rationnelle. Comme la loi de la gravitation universelle a donné une base stable à tout Tédifice de Tastronomie newtonnienne, les définitions mathématiques du rayon lumineux, de la réflexibilité, de la réfrangibilité, permettront à Newton, sans avoir recours aux qualités occultes, de créer la physique des couleurs.
A côté des avantages que nous venons de signaler, les définitions de la physique mathématique présentent certains dangers. Il peut d'abord arriver qu'elles mènent à des contradictions. Rien ne prouve qu'un certain ordre de phénomènes ne puisse pas présenter des éléments mesurables d'espèce différente, et les définitions mathématiques pourront procéder indifféremment de l'un ou de l'autre de ces éléments. Alors il sera nécessaire de vérifier que toutes les définitions d'une même propriété physique se ramènent effectivement Tune à l'autre. Pour cela des expériences de contrôle seront nécessaires.
C'est ainsi que, pour prendre un exemple emprunté à New- Ion, la réflexibilité de la lumière peut se manifester par deux effets différents, tous deux mesurables, propres tous deux à servir de point de départ à une définition. On pourra d'abord définir la réflexibilité d'une certaine lumière par l'intensité relative du faisceau réfléchi comparé au faisceau transmis. On pourra ensuite la définir tout aussi bien par l'angle minimum de réflexion totale. 11 sera nécessaire de démontrer avec soin que ces deux définitions ne sont pas contradictoires. C'est ce que Newton fait par la voie expérimentale, et ce qu'on peut tenter également de faire a priori.
Les modernes se sont souvent heurtés depuis Newton à cette multiplicité des définitions mathématiques, qui mène soit à des contradictions soit à des redites. C'est ainsi qu'une des principales difficultés qu'on a rencontré dans le choix des imités électriques est l'incompatibilité des définitions classiques de IHntensilé de courant, selon qu'on se place au point de vue électromagnétique ou au point de vue électrostatique. Dans tous les cas, la règle à suivre est la même. Une définition
mathématique ne doit être reçue en physique que lorsqu'elle est compatible avec toutes les autres.
Pour s'en assurer, il importe d'éliminer des défînitions physiques toute hypothèse sous-entendue. A vrai dire ce sont les hypothèses tacites qui sont le grand danger de la physique mathématique. Ainsi il est extrêmement difficile à un physicien de nos jours de définir les propriétés fondamentales de la matière sans y faire entrer une foule d'idées admises^ mais dont rien ne démontre la compatibilité. La physique mathématique porte en elle-même le remède à ce danger. Lorsqu'une définition a été transformée en formule, nous voyons immédiatement qu'elles sont les conditions requises pour que la formule soit valable*. Si l'on veut constituer une physique rigoureuse, il est de toute nécessité que les définitions primordiales ne renferment aucun postulat implicite. Eviter, non tout ce qui est hypothèse, mais tout ce qui est hypothèse inconsciente, tel est le premier devoir de la physique. Les définitions fondamentales ne sont assurées que si nous nous rendons un compte exact de tout ce qui s'y trouve admis.
Une fois les définitions posées, la physique mathématique va être on état de réduire les phénomènes à des lois simples. L'idée de simplicité peut prêter à une interprétation ambiguë. On peut considérer la simplicité de la nature soit comme un postulat soit comme un résultat de la science. La première manière de voir est celle de Descartes, et il faut reconnaître qu'elle a ses partisans chez un bon nombre de physiciens modernes-. Pour Descaries la logique exige que l'ensemble des phénomènes naturels se réduise d'une manière définitive et complète à un petit nombre de « natures simples ». Ces natures simples sont dans le système de Descartes des idées qui n'ont pas besoin d'explication, parce que l'analyse n'ajouterait rien à la clarté de l'intuition. Parmi les physiciens modernes, ceux qui font de la croyance à la simplicité le fil directeur de la physique, partent d'une hypothèse assez voi-
1. En principe il convient d'employer des définitions qui supposent le minimum possible. La définition de la rêfrangibilité. telle que la donne Newton, est indépendante de toute hypothèse sur la propagation de la lumière.
2. V. par exemple H. Poincaré, la Physique Expérimentale et la Physique Mathématique. Revue générale des Sciences, 15 novembre 1900.
sine de celle de Descaries. Ils pensent qu'il faut s'arrêter quelque part, et « pour que la science soit possible, il faut s'arrôter quand on a trouvé la simplicité^ ». 1^ simplicité est donc conçue par l'esprit avant d'être vérifiée par les choses, et le travail scientifique consiste à rapprocher l'ordre des choses de l'idéal logique.
Malgré les différences qui séparent des philosophes comme Descartes de savants comme Laplace ou Fresnel, on peut dire qu'ils sont les uns et les autres à Topposé de la conception newtonienne. Pour Newton la simplicité de la nature n'est ni une croyance ni un postulat. C'est un fait que Texpérience enseigne et que le calcul met à profit. Il est faux de croire que la simplicité soit un idéal intellectuel dont la nature est tenue de se rapprocher. Il y a assurément des théories physiques dont le mérite est de ramener un phénomène complexe à des éléments simples. Mais il y en a aussi dont la valeur est tout autre. Elles font voir que l'esprit mettait le simple là où en réalité se trouve le composé. C'est ainsi que l'optique newtonienne complique la nature en montrant que la lumière blanche peut s'analyser et n'emprunter l'apparence du simple qu'à l'extrême multiplicité de ses éléments. La simplicité ne doit donc pas être regardée comme la condition a priori de toute physique. Admettre cela, c'est se condamner à poser une fois pour toutes une idée absolue de la simplicité et à rejeter comme irrationnel tout ce qui ne vient pas se ranger sous cette idée. Descartes est tombé dans ce défaut, et en faisant du mécanisme moléculaire le type définitif de toute simplicité, il a été obligé d'inventer des explications arbitraires pour tous les phénomènes difficilement réductibles à ce mécanisme. De là le caractère factice d'un grand nombre de ses propositions. Si Ton veut que la simplicité serve de guide et non d'entrave à la physique, il faut que cette idée soit susceptible d'évoluer parallèlement aux connaissances expérimentales. A cet effet, Newton va s'efforcer de chercher la simplicité dans un caractère que le cartésianisme avait complètement négligé, l'homogénéité des phénomènes physiques.
Supposons que nous cherchions la loi simple qui préside à
i.lbid. p. 1165.
ramortissenicnldesoscillationsdupendule. Le penduleest placé dans un fluide résistant, et l'on étudie le retard subi à cliaque oscillation du fait de cette résistance. Nous n'avons pas ici à supposer de loi simple que l'expérience doive vérifier. La simplicité se déduira au contraire de l'analyse des faits. Il faudra commencer par prendre les nombres bruts qui correspondent aux arcs décrits à chaque oscillation. Puis on obser>'era que la « résistance de l'air » est quelque chose de complexe. En attribuant à la « résistance de Tair » la totalité de l'amortissement, nous faisons nécessairement une erreur, puisqu'il intervient dansle retard du pendule des effets de frottement, des effets d'échauffement, des effets complémentaires de toute sorte. La tâche du physicien consiste à dégager quelque chose d'homogène de cet ensemble d'effets hétérogènes. Il doit isoler par l'analyse des mesures un terme toujours semblable à lui-même, toujours di\ à une cause identique, et qu'il pourra rapporter à proprement parler à la « résistance de l'air », Il aura ainsi tire d'un groupe d'observations un ensemble de nombres ordonnés, et cet ensemble laissera apercevoir une loi qu'il sera permis d'appeler simple.
C'est en effet une vérité d'expérience que là où se trouve l'homogénéité, là aussi se trouve la simplicité. L'optique physique en est un exemple. La décomposition de la lumière solaire par le prisme fournit un faisceau de rayons dispersés qui constituent un ensemble à bien des égards plus compliqué que le rayon primitif. Ainsi nous ne pouvons plus appliquer à ce faisceau les formules simples de la dioptique. H ne fournit plus au foyer d'une lentille d'image nette puisqu'il n'a plus une direction de propagation unique. Pourtant la décomposition de la lumière blanche en un(* intniité de lumières monochromatiques est un progrès vers la simplicité. Nous remplaçons bien un rayon rectiligne par une infinité de faisceaux divergents, mais chacun ,de ces faisceaux va désormais se comporter comme un rayon rectiligne indécomposable. En soumettant une lumière déterminée à une série de réfractions successives, Newton montre qu'on ne découvre pas dans cette lumière une hétérogénéité indéfinie. Les radiations dont elle est composée deviennent de plus en plus homogènes, et en même temps il est permis de dire qu'elles deviennent de plus en plus simples.
La lumière blanclie, quoi qu'en pensât Descartes, ne suit pas une loi de réfraction rigoureuse. Les lumières homogènes au contraire suivent une loi de réfraction parfaitement géométrique. La simplicité a été trouvée dans ce cas, comme dans celui que nous avons examiné d'abord, par une épuration progressive des mesures. Elle ne pouvait être prévue a /w/on, mais elle s'est dégagée d'une manière de plus en plus nette à mesure qu'on approchait de l'homogénéité parfaite. Est-ce à dire que même par ce moyen on puisse prétendre à une simplicité absolue, à une homogénéité parfaite? Newton le nie expressément ^ Mais il suffit que nous puissions nous élever par une approximation de plus en plus exacte de l'homogène, à une simplicité de plus en plus grande, pour que le progrès de la science soit possible et son application assurée.
La physique mathématique découvre l'homogène et le simple par deux procédés exactement complémentaires, que Newton emploie fréquemment Tun et l'autre, bien qu'ail ne les ait nulle part expressément définis.
Le premier de ces procédés, que Ton peut appeler un procédé de désintégration, consiste à déduire une loi simple de la décomposition d'un phénomène complexe. Ce n'est au fond que le prolongement de la méthode qui nous a servi en mathématiques à décomposer l'aire d'une courbe en parties suffisamment homogènes pour qu'on puisse leur appliquer les formules de la géométrie élémentaire. On se rappelle que la mesure des aires était justement fondée sur ce principe qu'en donnant à l'abscisse des accroissements très petits, les « éléments » ou « moments » de Taire sont assimilables sans erreur à des rectangles.
Newton se sert d'une méthode analogue pour dégager en physique des lois élémentaires. L'exemple le plus net qu'on en puisse donner est le théorème par lequel Newton démontre l'incompatibilité du système cartésien avec la mécanique des fluides -. Il s'agit de faire voir que si une sphère se meut d'un
1. V. Lect. Opt. L. I. p. II, Prop. 2, p. 88. Et aussi Déf. VU. « Prius lumen ideo homogeneum appello, non quod id plane et omnimodè homogeneumesse affirmare velim, sed quod radii qui pari sunt refrangibililate, iidem in iis saltem omnibus, de quibus in hoc libro discernendum erit, proprielatibus inter se conveniunt. »