Traité du Monde, cli. \ii, p. i'o'i
« chaque portion de la matière en particulier continue toujours d'être en un môme état pendant que la rencontre des autres ne la contraint point de le changer. » C'est là une loi que nous pourrons comparer avec le premier axiome de Newton, et avec ce qu'on nomme aujourd'hui le principe d'inertie. En donnant à ce principe la forme un peu vague qu'on vient d'énoncer, Descartes accomplissait un progrès notable sur les théories qui l'avaient précédé, et pourtant il reste assez loin des conceptions positives de Newton. Les philosophes qui avaient précédé Descartes s'étaient tous inspirés des doctrines d'Aristote. Pour eux le mouvement n'a pas sa raison d'être en lui-même,. il ne se comprend que par le repos. Le repos est la cause finale du mouvement, et tout mouvement, dans la mesure même où il est parfait, tend à se détruire pour revenir au repos. C'est ainsi que les corps qui tombent tendent vers un point où ii.s seront immobiles, et que les poids mis dans la balance oscillent en se rapprochant de l'équilibre.
Une conséquence immédiate de cette manière de voir est que l'inertie naturelle ne pouvait apparaître que comme un obstacle au repos. Elle n'est jamais un obstacle au mouvement. Les précurseurs de Descartes, loin de comprendre que tout mouvement commencé tende de lui-même à se perpétuer, admettaient que le repos est la fin naturelle de tous les mouvements. L'inertie, telle qu'ils l'envisageaient, n'est autre chose que cette tendance universelle du mouvement vers le repos. Descartes a admirablement compris ce qu'il y avait d'incomplet dans cette manière de voir. Le repos et le mouvement sont deux réalités corrélatives, et loin que le mouvement tende spontanément au repos, ils font effort l'un et l'autre pour se perpétuera Ainsi Descartes rapporte aux mêmes causes la persistance d'un mouvement commencé et la résistance à un mouvement commençant. L'inertie telle qu'il la conçoit présente uni double aspect. Tantôt elle est motrice, tantôt elle est résistante. C'est une vue que nous retrouverons chez Newton.
Mais Descartes s'est laissé entranier à fonder le principe
1. Traits du Monde, ch. vu, p. 266. « Je conçois que le repos est aussi « bien une qualité qui doit ôlre attribuée à la matière pendant qu'elle- « demeure en une place, comme le mouvement en est une (pii lui est « attribuée pendant qu'elle en change. »
LES PRINCIPKS DE LA MÉCANIQUE 20t
d'inciiie sur des considérations métaphysiques. De cette façon il sest privé de l'avantage que donnent les définitions empiriques, savoir la possibilité d'appliquer le calcul aux objets de nos sensations. Jamais Descartes n'invoque l'expérience à l'appui de sa notion d'inertie. L'inertie, ou tendance à la conservation du mouvement, n'est qu'un cas particulier de la tendance à la conservation de la forme, de la grandeur, de toutes les (jualités sensibles. Lorsqu'une partie de la matière est ronde ou carrée, elle ne change jamais de forme spontanément. L'inertie mécanique résulte elle aussi de la règle qui veut que rien ne se modifie sans raison. Au fond c'est'un principe voisin du principe de raison suffisante de Leibniz qui explique la tendance des corps à persévérer dans l'état présent. « l'iie fois qu'une figure a commencé de se mouvoir, nous n'avons aucui\e raison de penser qu'elle doive jamais cesser de se mouvoir de même force pendant quelle ne rencontre rien tpii retarde ou qui arrête son mouvement » ^ Le caractère métaphysique de la science cartésienne apparaît ici bien nettement. Ce sont des motifs rationnels, des considérations a priori qui amènent Descartes à sa conception de l'inertie. Les véritications empiriques que nous pouvons faire entraînent la confirmation, non la certitude. La croyance aux lois de l'inertie est liée directement à tout le système cartésien.
La seconde loi du mouvement pour Descartes est que chaque partie de la matière en son particulier ne tend jamais à continuer de se mouvoir suivant des lignes courbes mais suivant des lignes droites. Lorstjuun corps est abandonné sans force
• 'xtérieure son mouvement tend à être rectilignc Nous ferions anjourd'liui de cette proposition un corollaire de la loi de I inertie. Xous ajouterions môme que le mouvement rectiligne d un corps ai)andonné à lui-même sera nécessairement uniforme. Cette dernière propriété a échappé à Descartes, et il se contente dans sa seconde loi de déterminer la direclion du mouvement que prennent naturellement les corps.
Pour la Dynamiciue moderne, le triple caractère du principe
• 1 inertie s'explique immédiatement. Il résulte de la délinilion des forces au moyen des accélérations. Si un corps soustrait à