‹ La Philosophie de NewtonChapitre 147 sur 202 · PANTIN C · texte numérisé non relu

PANTIN C

propre de la physique de l'Ecole de ne faire appel qu’à des « qualités occultes ». Ce n’est pas parce qu'elles sont qualités que les « formes substantielles » ou « essences » sont dangereuses. Nous savons que l'expérience nous frappe toujours d'abord par son aspect qualitatif et que la mesure intervient assez tard. C'est le caractère occulle des qualités physiques qui est contraire à la définition de la science.

Qu'est-ce qui permet au physicien moderne de superposer petit à petit les mathématiques à l'expérience ? C’est la convention fondamentale d'après laquelle l'élément simple, provisoirement inconnu, qu'il s'agit de dégager pour expliquer le réel est intelligible et connaissable, Qu'on l'appelle force, masse, gravitation, 1l n'a rien de mystérieux, rien d'irrationnel. I peu se définir par des mesures concrèles, et est aussi facilement compréhensible que ces mesures. Chez les Aristotéliciens du moyen-âge on trouve une conception toute différente. Les qualités élémentaires de la matière sont nécessairement des qualités cachées. Ceci veut dire qu'elles appartiennent à un monde de réalités différentes des réalités empiriques. Elles sont inaccesibles aux sens par leur nature, el tout ce que nous en pouvons savoir, c’est que leur existence est nécessaire, leur causalité effective. Mais la science des qualités premières nous a été et nous demeure refusée. Ni l'analyse ni la synthèse ne peuvent nous faire passer de l’ordre physique à cet ordre d'entités métaphysiques. Il faut nous contenter de constater qu'une connaissance entièrement positive est impossible et que la physique est sous la dépendances de causes inintelligibles.

Du fait que les qualités de la matière sont occultes, on conelut qu'elles fournissent des explications purement verbales. Le mot « gravilé », le mot « magnétisme » et tous les termes analogues sont des mots vides de sens, ou du moins ils apprennent juste autant que le phénomène qu'il s’agit d'expliquer. C'est ainsi que la solidité des corps n’est nullement éclaircie lorsqu'on fait l'hypothèse «de particules conglutinées par le repos ! ». Le repos n'est pas une cause effective, c’est un mot qui n'équivaut pas à une raison. De même lorsqu'on fait la théorie de la chaleur en la rapportant à une « forme » spéci-

1. V. Opl. Quæst.XXXL. Alii finxerunt Corporum particulas inter se conglutinatas esse quiete, hoc est qualitate occulta, aut potius plane nihilo ».

fique, on est bien obligé d'attribuer à cette « forme » des fonctions correspondant à des effets, et de la sorte on double le problème, loin de l’avancer en aucune façon. Il est bien évident que les qualités occultes ne sont qu'un artifice verbal assez peu propre à dissimuler notre ignorance. « Aussi les Modernes ont-ils enfin, depuis quelque temps, rejeté les formes substantielles et les qualités occultes, pour rattacher les phénomènes naturels à des lois mathématiques ! ». Cette œuvre est celle que Newton a lui-même essayé de promouvoir ?. Il insiste d'autant plus sur l'opposition de sa méthode avec celle des qualités occultes qu'un grand nombre de critiques lui avaient été adressées de la part des empiristes purs, accusant Newton de faire revivre dans ses Principes les idées d'impulsion, d'attraction, de propulsion, que Bacon avait exterminées de la science expérimentale. On comprend aisément que les adeptes de Bacon, craignant sur toutes choses le retour à Aristote, aient pu assimiler l'attraction newlonienne à l’horreur scholastique du vide. On comprend moins bien que les explications de Newton, répétées sans cesse dans tous ses écrits, aient laissé subsister cette confusion, et que jusqu à sa mort il ait dû se défendre contre l'accusation d'admettre en physique des « qualités occultes ». Ce n'est pas en effet d’une manière passagère que Newton, dès le début des Principes, renie toute solidarité avec la physique d’Aristote. De semblables dénégations se retrouvent et dans la dernière partie de l'Optique et dans maint fragment de la Correspondance. On peut dire qu'aujourd'hui la cause est entendue. L'opposition de Newton avec le moyen-âge nous frappe bien plus que son affinité. Il est pourtant nécessaire de préciser le point sur lequel la confusion a pu se faire et de montrer clairement comment elle doit se lever. |

L'idée des qualités occultes n’est pas de tous points une idée ant-scientifique. On comprendrait mal le succès durable qu’elle a eue dans la physique du Moyen-Age, si elle ne renfermait pas une part de vérité, une part d'utilité. À vrai dire, il faut

1, V. Préface des Principes, 1686.

2. Ibid. «On s’est proposé dans ce traité de contribuer à cet objet, en

cultivant les mathématiques dans ce qu'elles ont de commun avec la Philosophie Naturelle ».

l'envisager comme une première tentative, assez malheureuse, de réduction des phénomènes à un petit nombre de causes élémentaires. Les « qualités », les « facultés », les affinités » étaient autant d'hypothèses schématiques autour desquelles venaient se grouper des classes de faits plus ou moins bien définis. Remarquons qu'un grand nombre de ces termes se retrouvent dans le vocabulaire de la science moderne. Les qualités de la matière, ses affinités, sont des expressions dont personne aujourd’hui ne (trouve à critiquer l'usage. Et pourtant ces mêmes expressions ont valu à Newton d'ardentes polémiques, et le grief de faire retour aux chimères métaphysiques d'Aristote. C'est que Newton est justement l'auteur de la transformation importante qui s’est opérée dans le sens de cette expression : qualité de Fa matière, et notre langue profite aujourd’hui de la sécurité qu'il lui a conquise.

Une qualité de la matière n’est à aucun degré quelque chose d'occulte. Il faut au contraire entendre par ce mot ce qu'il y a de plus intelligible dans les phénomènes. Lorsque Newton parle de la gravitation comme d'une qualité inhérente à toute matière, il faut se garder de faire intervenir dans sa pensée la moindre idée de causalité. La gravitation n'est pas la cause qui produit le mouvement de l'univers. Une pareille cause nous est inconnue et indifférente. Elle n’est pas non plus une qualité dernière au-delà de laquelle on ne peut remonter. Tout porte à croire au contraire qu'avec le progrès inévilable des mesures nous serons amenés à voir dans la gravitation un phénomène à son tour très compliqué, et fondé sur une « qualité » plus simple, par conséquent plus essentielle de Ta matière. Pour Newton, les qualités matérielles sont avant tout des qualités manifestes (qualitates manifestæ). Elles sont une représentation simple et commode grâce à laquelle Punité s’introduit dans une foule de représentations connexes. Séparées de toute idée de causalité, elles n'ont plus pour but d'expliquer le pourquoi des phénomènes, mais de faire comprendre et retenir leur genèse empirique. Ge sont bien les éléments simples dont toute réalité découle. Mais cette dérivation n’est pas occulte, elle ne ressemble pas à l'émanation mystérieuse de l'effet sortant de sa cause. C'est une pure genèse explicative, descrip-

-tive, mathématique. « Les qualités de la matière ne doivent > [

: D BLocu.

pas être imaginées comme naissant de formes spécifiques, mais comme des lois universelles de la nature, par lesquelles les choses sont formées. De tels principes existent effectivement, l'expérience nous le montre, bien que leurs causes ne soient pas encore expliquées. De toutes façons, ce sont des qualités manifestes, et leurs causes seules demeurent occultes... 1».

Ainsi le moyen âge avait pressenti qu'il y a dans la réalité physique réduction possible, réduction nécessaire. C'était là une idée scientitique et qui devait porter ses fruits. Seulement les Scholastiques se sont trompés en essayant de faire cette réduction de la même manière qu’Aristote, c’est-à-dire en ramenant ce qui est positif, intelligible, vérifiable, à des causes métaphysiques et obscures. C’est sans sortir de l’ordre physique que la simplification du réel doit se faire. À la recherche des causes il faut substituer celle des lois et réserver le nom de « qualités » aux propriétés relatives exprimées par ces lois. De cette façon nous faisons faire à là physique un progrès important. Nous réintégrons dans la science expérimentale ce que l’on croyait supérieur à toute science. C’est l'opinion de Newton lui-même que la réduction de faits multiples à un petit ombre de faits primiifs « est un grand progrès dans la philosophie, même s’il reste à découvrir encore la cause de ces derniers ? », Cette cause se cherchera à son tour non dans le domaine transcendant, mais parmi des lois manifestes. De la sorte nous ne sortirons jamais du domaine empiriquement connaissable, et pourtant nous parviendrons à une science de plus en plus systématique, parce que les « qualités » dont elle fait état seront la traduction de plus en plus exacte des faits.

La méthode de Descarles était elle aussi une méthode de réaction contre la physique de l'Ecole. On connait les criliques, surtout ironiques, adressées par Descartes à la physique

1. V. Opl. Quæst. XXXI, sub. fin. « Utique qualitates ipsæ sunt manifeslæ, earumque causæ solum occultæ ».

2. V. Opl. Quæst. XXXI. « Philosophiæ naturalis progressum impediunt istiusmodi qualitates (occlutæ), ideoque nuperis temporibus rejectæ sunt….. Atex phænomenis naturæ duo vel tria derivare generalia motus principia : et deinde explicare quemadmodum proprietates et actiones rerum COrporcarum Omnium ex principiis istis manifestis consequantur, id vero magnus esset factus in philosophia progressus, etiamsi principiorum istorum Causæ noncdum essent cognitæ ».

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d’Aristote, et la manière dont ces critiques furent développées par Malebranche!. Mais si les qualités occultes sont rejetées par Descartes, c’est pour une raison toute différente de celle qui guidera Newton. Nous venons de dire que ce dernier était choqué surtout du caractère métaphysique, partant hypothétique, de la physique de l'École. Ce que Descartes trouve . défectueux dans les théories d’Aristote et de ses successeurs, - c’est principalement le caractère imaginatif de leurs principes. Chaque fois qu'il s’agit d'expliquer les effets d’un agent naturel, les Scholastiques ont recours à une forme substantielle qu'ils s’imaginent précisément de façon à l'adapter à leurs démonstrations : « Le feu est un élément chaud et sec, c’est donc un élément qui assemble les choses de même nature, et qui se contient facilement dans ses propres bornes, et difticilement dans des bornes étrangères. L'air est un élément chaud et humide, c'est donc un élément qui assemble les choses de même genre, et qui ne se contient pas facilement dans ses propres bornes, mais dans des bornes étrangères ?.

De telles définitions sont sans valeur, parce qu’il est trop commode de les plier à des démonstrations différentes. Elles sont le produit de l'imagination et des sens, au lieu d’être posées par la seule raison. On comprend qu’en se laissant inspirer par ces idées confuses les Scholastiques aient trouvé

nécessaire de supposer des « formes » nouvelles chaque fois que leur attention se portait sur un ordre de phénomènes non immédiatement réductibles aux ordres déjà connus. Les qualités calorifiques, frigorifiques, lumineuses, magnétiques, ont dû s’'introduire successivement dans leur doctrine, parce que la sensation seule et l'imagination ne peuvent par ellesmêmes trouver aucun lien entre des phénomènes aussi disparates que ceux de la lumière et de la chaleur, par exemple. Mais c’est le propre de l'esprit scientifique d'introduire l'unité, par des définitions rationnelles, là où les sens ne voient que confusion. Descartes démontre qu'une seule qualité est véritablement inhérente à la matière, c'est l'étendue avec la propriété d'être mue. Lorsqu'au lieu d'observer les phénomènes

1. Rech. de la vérité, L, VI, Ile P. Ch. IE, IE, Ve 9. Rech. de la vérité, Ed. Bouillier, T. IT. p. 102,

avec l'instrument défectueux que sont nos sens, nous recons truisons Funivers par les seules forces de la raison, l'étendue est la seule qualité que nous soyons partout obligés d'admettre. Elle ressemble par un point aux qualités occultes, c’est qu'elle est une qualité ultime à laquelle nos facultés d'analyse s'arrêtent. Mais elle s'en distingue très notablement, d'abord parce qu'elle est claire et distincte, et ensuite parce qu'elle est destinée à demeurer unique.

La physique de Descartes n’apprend que peu de chose sur sa façon de concevoir la méthode expérimentale. Il semble que Descartes ait mis un soin jaloux à dissimuler autant que possible le rôle de l'expérience dans la coordination des faits. H ne la fait intervenir que pour décider entre des solutions théoriques également séduisantes à priori. ! « Aller au devant des causes par les effets », telle est la formule par laquelle il caractérise la fonction scientifique de l'expérience. Elle signifie que la méthode expérimentale est purement subsidiaire, et qu'il faut l’'employer seulement dans les cas où une question demeure géométriquement indéterminée.

Il y a plus. Quelle que soit l'importance pratique que Descartes donne aux expériences, on ne peut dire qu'il y ait chez lui l'idée d'une méthode expérimentale. Méthode implique évidence, et l'observation ne peut jamais donner lieu à des intuitions évidentes. Elle est abandonnée à l’instinet du savant. Les . artifices expérimentaux sont toujours précaires, il n’y a pas de règle qui préside en tous cas à la conduite des expériences. Aussi malgré certaines affinités indémiables, ‘n'est-ce pas de Descartes que Newton relève. Descartes, comme Newton, s'oppose au moyen âge, car la conception fondamentale du moyen àge, la recherche des choses lranscendantes, équivaut pour lui à la négation de la science, Mais la physique newtonienne est seule indépendante de toute métaphysique. Descartes, malgré le mépris qu'il affecte pour ses prédécesseurs, n'a pas suivi une voie radicalement nouvelle. A la métaphysique confuse des scholastiques, 1l substitue non l'analyse des faits, mais une mélaphysique encore, plus claire et plus distincte. Au lieu de cela la physique de Newton s’édifie indépendamment de toute

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