Newton u. seine phys. Prinzipien. p. 507 sqq
2. Auparavant Voltaire avait publié ses Eléments de la Philosophie de Newton, 1738-1742.
dt à
qu'un résumé des notes de l’'illustre astronome. La préface de Voltaire, qui nous fait connaître l'esprit dans lequel la traduction est conçue, est parfaitement d'accord avec ce que nous savons de sa compétence scientifique et de l'influence intellectuelle qu'il exerçait sur M°%° du Châtelet.
Celle-ci avait commencé par verser dans le leibnizianisme. Sous le titre d'Institutions de Physique, elle avait publié une analyse de la philosophie leibnizienne, adressée à son fils, dont elle avait entrepris elle-même l'éducation. Déjà dans cet ouvrage, s'il faut en croire Voltaire, l'illustre marquise faisait preuve d'un esprit de méthode et de clarté « que Leibniz n’eut jamais ». Il faut entendre par là qu'elle rejetait du leibnizianisme tout ce qu’il comportait de métaphysique etd'outré, pour n'en conserver que quelques principes simples, mathématiques ou physiques, vérifiables par le calcul et par l'expérience. La philosophie de Leibniz lui semblait toute d'imagination, l'intuition y remplace trop souvent la preuve proprement dite.
Aussi comprit-elle que cette métaphysique si hardie, mais si peu fondée, ne méritait pas ses recherches. Son âme, nous dit Voltaire, était faite pour le sublime, mais pour le vrai. Formule typique, qui aide à comprendre l'orientation nouvelle des idées philosophiques. Pour M* du Châtelet, pour Voltaire, pour la plupart des philosophes du xvin° siècle, c'est par un recul de l'esprit métaphysique que doit se faire le progrès des connaissances humaines. L'heure est venue de considérer le vrai autrement qu'on ne faisait jusqu'ici : les résultats positifs de la science doivent guider la métaphysique et non lui obéir.
La force de Voltaire et de ses disciples a été de soutenir la philosophie newtonienne pour en propager non tant les résultats queles principes. Au delà des conquêtes précises du newtonisme, Voltaire a compris qu'il yavait l'esprit newtonien, une attitude pouvant s'appliquer non seulement à l'astronomie, à la physique, à la géométrie, mais à toute tentative d’explication rationnelle. Tirant ainsi du newtonisme beaucoup plus que n'y avait mis Newton, les philosophes français du xvrn° siècle surent s’en faire non seulement une arme, mais un modèle. Il leur arrive de commettre des erreurs d'interprétation dans le détail. Mais le caractère général de l'analyse nouvelle, la substitution à l'idéal métaphysique d'un idéal positif, a été claire-
ment aperçu par eux. Nul mieux que Voltaire n’a compris cette tendance, et nul n’a contribué plus que lui à faire des Principes mathématiques de Newton le statut de la philosophie nouvelle.
Voltaire, qui symbolise pour nous les tendances philosophiques de son siècle, a fait table rase dans ses écrits, non seulement du cartésianisme, mais de toute la tradition métaphysique du xvir° siècle, Par esprit critique ou par besoin polémique, il a renié presque sur tous les points les idées courantes. Le but que se proposait Descartes, savoir construire la philosophie sur nouveau fonds, sans se préoccuper de ce qu'ont pu penser Aristote et ses sectateurs, Voltaire l’a réalisé entièrement. On peut contester l'originalité de ses vues, on peut en rapporter le mérite à ses lectures ou à ses voyages, il reste qu'il est un philosophe révolutionnaire, un esprit novateur dans le vrai sens du mot.
La critique portée par Voltaire à Descartes et au xvn° siècle est même si vive, si continue, qu'elle masque souvent ce qui reste du xvu° siècle chez Voltaire lui-même. Ses railleries constantes sur le système des tourbillons, sur la substance persante, sur les bêtes machines ne doivent pas donner le change sur sa pensée intime. Voltaire est cartésien au moins par un point. C’est un philosophe des idées claires, c’est-à-dire qu'il n'admet comme vrai que ce que nous connaissons évidemment être tel. Mais, dira-t-on, c’est là tout le cartésianisme, et l’on ne comprend pas comment Voltaire, s'il a voulu demeurer logique avec lui-même, a pu accepter les prémisses du Discours de la mélhode sans en subir les conséquences. La raison en est que le mot « d'idée claire » avait maintenant une signification toute nouvelle. Sous l'influence encore vague de la philosophie anglaise, principalement des £ssais de Locke, la tendance psychologique et empiriste s'élait glissée peu à peu dans la philosophie française. L'idée n'apparaissait plus comme un élément immuable, une « nature simple », dont l'évidence s'impose tout d'abord et dont le raisonnement dégage le contenu. La clarté et la distinction des idées étaient devenues inséparables de leur origine, de leur évolution, de leur expression verbale. L'idée claire est celle dont nous voyons clairement la formation, et dont la pratique justifie l'emploi. Elle ne
s'impose plus comme une donnée de la raison mais comme un résumé des expériences.
Ilest impossible de dire d'une manière précise à quel moment cet empirisme s’est introduit dans la philosophie cartésienne pour en modifier l'esprit. On en trouverait sans doute un pressentiment chez Malebranche lui-même. Mais le véritable auteur de cette réforme, c'est certainement Voltaire, et l'action de Voltaire n'a été eflicace que parce qu'il s’appuyait sur Locke et sur Newton.Il est naturel que cette action se présente presque toujours comme destructive, comme une pure négation du cartésianisme. Les polémiques ne connaissent pas l'esprit de réserve. Il appartient à l'histoire de reconnaitre que Voltaire a gardé de la philosophie cartésienne un minimum de tendances générales. Nous serons d'autant plus libres pour signaler ensuite son opposition indomptable au système cartésien et pour rechercher la cause de son affinité avec les idées de Locke et de Newton.
Un besoin cartésien par excellence, le besoin d'une certitude inébranlable, se retrouve intégralement dans la philosophie de Voltaire. Sous le voile d’ironie qui recouvre la plupart de ses écrits, on voit transparaître constamment l'idée d'une certitude possible, certitude différente peut-être de celle où aspirait Descartes, mais qui seule mérite d’être cherchée, car seule elle donne satisfaction à la raison. Comme Descartes, Voltaire. a la haine du « probable », du « vraisemblable ». La probabilité a le défaut de changer de valeur selon les esprits à qui elle s'adresse. Pour une intelligence nette et impartiale, l'explication simplement probable est entièrement inexistante. Pour celui dont l'imagination est vive, la crédulité forte, la perception confuse, il se peut qu'une probabilité vaille la certitude.
On s'explique ainsi que la fausse science ait tant de prise sur l'esprit public. L'histoire et la fable, la poésie, la métaphysique, sont autant de probabilités ingénieusement conçues, propres à séduire les imaginatifs. La science véritable, celle qui demeure à travers les vicissitudes du progrès, est souvent moins plaisante et moins accessible. Elle opère sur des certitudes proprement dites, et n'admet rien qu'après un long confrôle. Comment Descartes, malgré son mépris de la vraisemblance, a-t-il pu se prendre à un système abstrait qui, sous cou-
leur de certitude parfaite, défie parfois la vraisemblance ellemême? C’est que le probable, le vraisemblable, étaient pour lui tout ce qui n’est pas déduil. La liaison géométrique des idées est à ses yeux l'indice le meilleur qui révèle le vrai. Aussi loin que la déduction s'étend, en partant de principes sûrs, aussi loin va la certitude véritable. De là ces démonstrations laborieuses, qui remplissent les Principes de Descartes, vain effort pour rattacher aux vérités primordiales les détails les plus hasardeux de la cosmogonie. Le système des tourbillons et de la matière subtile, qui a succombé sous le ridicule avant de disparaître sous les réfutations de Newton, est un exemple des erreurs où entraine le besoin excessif de déduction.
Newton, bien mieux que Descartes, a su rechercher la certitude là où elle se trouve vraiment, dans la clarté des idées expérimentales. Son livre des Principes n’est pas « un amas de probabilités qui peuvent servir à expliquer bien ou mal quelques effets de la nature !». Ila rejeté comme Descartes le vraisemblable, mais il a su mettre le vrai dans ce qui est positivement confirmé. En ce sens, Newton et Voltaire ont simplement transformé l'idéal cartésien, ils ne l'ont pas renié. Le besoin de certitude qui, chez Descartes, ne pouvaitse satisfaire que d’une logique déductive, a été adapté par eux aux réalités de la science contemporaine, c'est-à-dire à la physique expérimentale. En refusant d'admettre des hypothèses, Newton exclut de la science positive tout ce qu’en excluait Descartes. Mais il a su être plus conséquent que lui dans l'application de sa maxime. Si Voltaire se déclare disciple de Newton et adversaire de Descartes, c’est parce que Newton a su atteindre l'évidence dont Descartes sentait seulement la nécessité.
La transposition que nous venons de signaler, le passage d’un idéal déductif à un idéal de certitude inductive, serait bien fait pour nous étonner si nous n'avions égard qu'à la philosophie française du xvn° siècle. Il semble impossible de comprendre comment en France, au xvm siècle, sous l'influence de quelques hommes seulement, de Voltaire en particulier, une tradition métaphysique vieille d'un siècle, la tradition cartésienne, a subitement cédé à un courant nouveau, dont rien ne laissait