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Essai sur la Nature du Feu, Introduction

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jours, à rencontrer aux limites de la science un domaine fermé àses recherches.

Déjà au cours du développement de la science, un esprit réfléchi se heurte à des notions obscures, irréductibles. Telle est la notion de matière, dont Descartes faisait le type des idées claires, et qui pour Voltaire ne peut être conçue par l'esprit humain. « .. C'est là que Newton, examinant l'extrême porosité des corps, chaque partie ayant ses pores, et chaque partie de ces parties ayant les siens, fait voir qu’on n’est pas assuré qu'il y ait un pouce cubique de matière solide dans l'univers ; tant notre esprit est éloigné de concevoir ce que c’est que la malière !.» Ce qui est vrai de la matière en soi est vrai aussi de l'étendue en soi, du mouvement en soi, d’un grand nombre de concepts physiques dont on se sert avec succès, mais dont le secret nous demeure caché. Il n’y a rien là qui puisse nuire aux progrès de la science. C'est une simple constatation de l'impuissance où nous sommes à pénétrer le fond des choses, à ramener aux idées claires la Lotalité de nos expériences. « Les égarements de tous ceux qui ont voulu approfondir ce qui est impénétrable pour nous, doivent nous apprendre à ne pas vouloir franchir les limites de notre nature. La vraie philosophie est de savoir s'arrêter où il faut, et de ne jamais marcher qu'avec un guide sûr ?. »

En d’autres termes, la philosophie expérimentale doit se rendre compte qu'une connaissance absolue lui demeure à jamais refusée. Le seul but auquel elle puisse prétendre, c’est la réduction des faits à un certain nombre de lois simples. Ces lois simples, ces ressorts de la nature, n'ont rien d'absolu. Ils nereprésentent ni la vérité dernière, ni la parfaite intelligibilité. Ce sont des étapes où l'esprit s'arrête pour contempler de là le terrain parcouru. Beaucoup de ces lois demeurent à découvrir, et rien ne prouve qu'elles soient toutes accessibles. La nature de nos facultés s'oppose sans doute à ce que nous dissipions entièrement le mystère des choses, car la réalité possède une ampleur que notre intelligence n’a pas. « Je ne dis pas que le principe de la gravitalion soit le seul ressort de la physique.

TAN AMDellER RATE XNE 2, Trailéde Mélaph., ch. ur.

Il y a probablement bien d’autres secrets que nous n'avons point arrachés à la nature, et qui conspirent avec la gravitation à entretenir l'ordre de l'univers. La gravitation, par exemple, ne rend raison ni de la rotation des planètes sur leurs propres centres, ni de la détermination de leurs orbes en un sens plutôt qu'en un autre, ni des effets surprenants delélasticité, de l'électricité, du magnétisme. Il viendra un temps peut-être où l'on aura un assez grand nombre d'expériences pour reconnaitre quelques autres principes cachés. Tout nous avertit que la matière a beaucoup plus de propriétés que nous n'en connaissons. Nous nesommes encore qu'au bord d'une œuvre immense. Que de choses restent à découvrir ! Mais aussi que de choses sont à jamais hors de la sphère de nos connaissances! »

Ces dernières paroles de Voltaire pourraient aussi bien être d’Auguste Comte ou de Littré. Elles font voir sur le vif le proerès accompli depuis Descartes jusqu'au xvim° sièele. Descartes se donnait a priori le monde comme un problème bien déterminé, entièrement résoluble par une méthode convenable. Rien pour lui ne demeure inaccessible à la raison guidée par l'évidence. Voltaire au contraire a déjà le langage que tiendront bientôt la philosophie critique et la philosophie positiviste. Si une partie du réel peut se saisir par l'effort méthodique de la science, c’est au prix d'une autre partie que nulle science n'alteindra jamais ?, Ce que nous connaissons est relatif à notre structure mentale, et en dehors du relatif tout nous échappe. L'ère des métaphysiques de l'absolu est close désormais.

Si la métaphysique doit disparaitre, par quoi sera-t-elle remplacée ? Telle est la question qui se posera naturellement à l’esprit Auguste Comte. On ne détruit que ce qu'on remplace, et on ne sera assuré d’en avoir fini avec les faux syslèmes que du jour où on leur substituera uu système meilleur. Le positivisme à la prétention d'être ce système nouveau, Il veut faire l'union des esprits sur des bases scientifiques. Vollaire, moins philosophe que Comte, s'est contenté d'une œuvre plus modeste. Il a clairement défini ce domaine relatif où la science

1. V. El. de la Phil. de Newlon, p. IL, ch. xv, et Diclion. Phil. Art Occulles. \ É

o] d de r “ : A = 2. CE. Vollaire. Des singulurilés de la Nature, ch. xxxtt ct xxx1v : Ignorances éternelles.

est possible, il a expliqué par quelles méthodes doit s'acquérir l'esprit positif. C’est l'union intime du calcul et de l'expérience qui est, d'après Voltaire, le seul gage de la vérité. La où nous ne pouvons pas introduire les nombres, il n'y a pas place pour une connaissance précise ; là où nous ne pouvons pas instituer de contrôle, il n’y a pas place pour une connaissance certaine. Dans les deux cas on raisonne vainement, on n'apprend rien. « Quand nous ne pouvons nous aider du compas des mathématiques, ni du flambeau de l'expérience et de la physique, il est certain que nous ne pouvons faire un seul pas. Jusqu'à ce que nous ayons les yeux assez fins pour distinguer les parties conslituantes de l'or d’avec les parties constituantes d’une graine de moutarde, il est bien sûr que nous ne pourrons raisonner sur leurs essences !. »

On reconnaît là l'idée newtonienne. Cet appui naturel que doivent se prêter l'induction et le calcul est le trait caractéristique des Principes. Mais on reconnait aussi l'idée qu'Auguste Comte développera bientôt avec tant d'éclat. Il est vain de tenter, comme le faisait Descartes, l'explication des choses par une seule méthode, la méthode géométrique. La complexité de la nature va en croissant d'un ordre de questions à l'autre, et à cette complexité doit correspondre une adaptation progressive des méthodes. Bientôt la géométrie ne suffit plus, il faut recourir à la méthode inductive, puis à d'autres méthodes encore, jusqu'à l'histoire et à la sociologie. Loin de conduire à l’éclectisme, la philosophie de Voltaire a ouvertles voies à la philosophie moderne des sciences. Dans le domaine relatif où l'esprit humain doit se mouvoir, il importe que les différentes sciences se prêtent un appui mutuel. Délivrées enfin du joug de la métaphysique, elles ne sont plus dépendantes d'idées 4 priori, mais elles restent dépendantesles unes des autres. Voltaire a clairement pressenti cette hiérarchie des connaissances qui sera à la base du système d'Auguste Comte.

S'ilest un caractère qui appartient en propre à l'esprit positif, c'est le respect des faits. Une science, si parfaite soit-elle, n'est vraiment positive que si elle s'inspire des faits. Il était permis à un savant comme Descartes, déductif à l'excès, d’avoir

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