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VOLTAIRE ET NEWTON 559 éomprendre des relations accessibles, et pour comprendre en même temps que les relations seules sont accessibles. C’est là peut-être le secret des difficultés qu'on a trouvées pour mettre en complet accord les vues métaphysiques de Voltaire. Comment son optimisme s'allie-t-il à son pessimisme, comment les causes finales s’adaptent-elles à la nécessité, comment la Providence s'’accommode-t-elle du mécanisme, ce sont là pour une métaphysique absolue des antinomies insolubles. Pour une philosophie comme celle de Voltaire, qui ne prétend saisir des objets transcendants que certains aspects, l'accord est facile et presque naturel.
Au début des «Éléments de la philosophie de Newton », Voltaire développe ses idées métaphysiques d'une manière entièrement conforme à celles de Newton. Il cite d’ailleurs à chaque instant Clarke et Newton. Il les oppose à Descartes et à Leibniz, il se range ouvertement à leur opinion. Pourtant ce serait mal connaître Voltaire que de prendre à la lettre toutes ses déclarations. C’est un esprit trop souple et trop libre pour se contenter du rôle de commentateur. Une réflexion attentive fait vite voir que le chapitre important de cette métaphysique,
. celui pour lequel sont faits tous les raisonnements sur l'âme
et sur Dieu, c’est le chapitre de la Religion Naturelle. Voltaire se soucie fort peu des préférences personnelles de Newton pour l’arianisme contre les trinitaires. L'idée même du Dicu de Newton, remplissant l'espace et la durée, percevant toutes choses par un contact direct, n’est pas l'essentiel à ses yeux. Ce que l'esprit humain doit à Newton, et ce que Voltaire admire sincèrement, c'est le rapprochement opéré par ce grand homme entre Dieu et la nature. Désormais il sera possible à la philosophie naturelle, c'est-à-dire à la physique, non seulement de lutter contre la théologie, mais de la supplanter. Le Dieu contradictoire des religions révélées sera remplacé par une idée nouvelle, celle d'un être qui nous est connu seulement par ses œuvres, et auquel on peut s'élever seulement par la science. L'ordre universel, sÿmbolisé désormais par la loi de la gravitation, prend un sens clair et positif. Cet ordre est accessible à l'esprit, il n’est pas préétabli comme par mys- {ère.il estle plus évident de tous les faits. De la sorte, la seule réalité qui soit accessible à nos moyens de connaissance, lamatière,
la nature, nous apparaît comme un tissu de propriétés bien ordonnées, possédant une trame mathématique. Ces propriétés peuvent à coup sûr s'étudier comme telles, sans arrièrepensée métaphysique : c'est la voie que suit la science positive. Mais le procédé inverse n’est pas possible. Nulle métaphysique n'a de valeur si elle ne part des faits, si elle ne regarde comme des données primitives les propriétés de la matière. Ces propriétés, pesanteur, lumière, électricité, etc. sont la seule chose que nous puissions connaître de l’action divine dans la nature. Elles nous révèlent obscurément, mais avec une force invincible, notre ignorance d'abord, et ensuite la nécessité d'un créateur intelligent. Ne cherchons pas à préciser outre mesure la notion qu'on peut avoir de ce créateur. La seule chose importante, c’est de reconnaître qu'il est aux limites de la nature, et qu'on s'élève à la métaphysique par le progrès des connaissances physiques. Newton, en établissant sa loi, a plus fait pour la saine théologie que tous les dogmes de toutes les religions. Il a fait voir que la clarté mathématique, si chère à l'esprit humain, se trouve en effet dans la nature, et qu’elle a dû y être mise par un Dieu géomètre. Vollaire semble penser qu'on peut retrouver le résultat de Newton par mille autres voies : la religion naturelle est le terme commun de toutes les investigations positives.
Chose étrange, la théorie de Voltaire, en se réclamant ouvertement de Newton, a suscité une véritable réaction qui devait profiter à l’athéisme. Déjà Voltaire, en rattachant à Newton son finalisme providentiel, sentait qu'il dépassait les prémisses de Newton. Si l’on rejette toute croyance en l’harmonie préétablie, si l'on veut faire de l’ordre universel une simple constatation d'expérience, une question se pose tout aussitôt. D’où savons-nous que l'ordre universel, fût-il cet ordre mathématique dont la gravitation fournit l'image, est un ordre divin ? N'y a-t-il pas là une erreur anthropocentrique, qui fait voir sous l’aspect divin ce qui réalise au suprême degré l'idéal de la logique humaine ?
En d'autres termes, admettons avec Voltaire que « plus on fait de découvertes dans la structure de l'univers, plus on le trouve arrangé, depuis les étoiles jusqu'au ciron, selon les
aérosols à
lois mathématiques ! ». N'en devra-t-on pas conclure, comme l'observe Voltaire lui-même, que « ces lois ayant opéré par leur nature, il en résulte des effets nécessaires que l’on prend pour des déterminations arbitraires d'un pouvoir intelligent » ? Pour nous expliquer pourquoi le monde obéit aux lois de la eravitation, de l'élasticité, de la chaleur, telles précisément que nous les connaissons, nous Imvoquons un pouvoir divin qui a décidé du sort de la nature. Mais des esprits vraiment fidèles au relativisme newtonien ne doivent-ils pas rejeter hors de la science cette question d’origine comme toutes les questions d’origine ?
La raison d'être des lois naturelles nous est absolument impénétrable, et leur expression mathématique importe seule au savant. On arrive alors à cette idée que les lois par ellesmêmes, indépendamment de toute genèse providentielle, sont tout ce que nous pouvons connaitre. Elles sont ce ressort dernier de la nature que d’autres appellent Providence. Le déterminisme fondé sur les lois physiques se suffit pleinement à luimême, et la métaphysique doit être rejetée, non seulement comme hypothétique, mais comme erronée. La matière et ses propriétés sont l'unique objet de la philosophie naturelle, et en dehors de la philosophie naturelle, il n'y a rien de scientitiquement certain. On s'explique alors que des hommes comme Lange, ouvertement matérialistes, aient pu se réclamer de la tradition newtonienne, au même titre que Voltaire, ouverterent théiste. Voltaire, bien que son tempérament lui interdit de souscrire au traité de paix signé avec l’Église par Newton et Clarke, « n’en reste pas moins fidèle aux deux grands principes de leur métaphysique, partisan d’une théologie épurée et convaincu de l'existence de Dieu? ». Malgré cela, d'après M. Lange, le matérialisme proprement dit était le terme logique de l’évolution commencée par Voltaire. Du moment que Bayle et Newton ne fondent leur théologie que sur le mécanisme, du moment qu'ils font des lois naturelles les seules preuves et les seules manifestations de Dieu, il était
fatal qu'on en vint à croire soit que ce Dieu est superflu, soit