V. Principes, L. III, Règle III, p
d'autre part les corps observables sur lesquels doivent porter nos mesures. « La nature est toujours simple et semblable à elle-même*. » Il est impossible qu'on puisse par une induction légitime passer de corps connaissables à des corps inconnaissables, tandis que l'induction peut se faire aisément du semblable au semblable. Ici encore le procédé de Descartes est à ro[)posé de la véritable méthode. Descartes a compris qu'une abstraction est nécessaire au début de la science. Les corps accessibles à nos sens sont trop complexes, trop hétérogènes pour que des relations exactes puissent s'y appliquer. Si nous voulons une physique simple il faut qu'elle abandonne de parti pris les objets d'expérience pour se contenter d'objets abstraits, créés par l'entendement. De là les artifices des Principes de la Philosophie ou du Trailé du Monde, artifices dont le but immédiat est la substitution d'un monde fictif au monde réel qu'il faut exj)liquer. On a souvent exagéré le caractère ironique de la méthode de Descartes, en attribuant à de simples soucis de censure le soin minutieux avec lequel il affecte de négliger le monde donné, pour se confinera un monde idéal, abstrait, différent du notre. Assurément il y a une part de vrai dans l'opinion qui explique par des scrupules théologiques la nécessité où Descartes &e trouve de faire la science d'un « nouveau monde » et de montrer ensuite que ce monde est de tous points comparable au notre. Mais en laissant de côté la crainte de l'intolérance, il demeure visible que Descartes était porté par les tendances de sa méthode, à acheter la simplicité au prix de l'abstraction et à se débarrasser de la confusion sensible en se limitant à des réalités rationnelles. Le passage de l'imagination à la science n'est possible que par une abstraction consciente, et cette abstraction nous mène de l'expérience à un monde qui dépasse l'expérience.
Rien de ce genre ne se trouve chez Newton. Si l'on peut parler d'une abstraction nécessaire pour que la science soit possible, cette abstraction doit s'opérer à l'intérieur de l'expérience elle-même. Elle ne consiste pas à remplacer les corps compli-
l.Cf. Oplic. L.I,S. l,Prop.VI.«Equidem,rem ila sehaberc debere admodum est credibile et rationl consentaneiini ; quandoquidem nalura semper estsui similis. Verum probatio abexperimentis desiimendarequirltur ».
Cf. aussi Qiiaest. XXXI. « Atque hœc quidem omnia si ita sint, jam natura universa erit simplex etconsimilis sui ».
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LA PHILOSOPHIE DK iNKWTON
quésquenos sens aperçoivent par d'autres corps hypothétiques qu'ils ne peuvent aucunement saisir. Elle devra substituer aux objets concrets que nos sens reconnaissent aisément d'autres objets également concrets, mais trop petits pour tomber actuellement sous nos sens. C'est ainsi que les corps observables ne seront pas remplacés, comme chez Descartes, par des corps purement étendus qu'aucune expérience ne fait jamais connaître. Les corps simples, atomes ou molécules, dont la physique peut avoir à faire usage possèdent exactement les mômes qualités qu'on rencontre dans les composés: pesanteur, solidité, élasticité, etc. Ces quahtés ne s'y trouvent même pas à un degré plus« éminent » ou plus parfait. Klles sont valables entre certaines limites, mais n'ont pas une signification absolue. 11 n'existe pas plus de corpuscule absolument dur, absolument impénétrable, absolument mobile, qu'il n'y a de corps finis possédant ces propriétés sans restriction. Seulement ce qui rend les corpuscules intéressants, c'est que la différence entre leurs qualités réelles et les qualités idéales dont se sert Descartes va en diminuant avec leur grandeur. On comprend alors le profit qu'il peut y avoir à passer des cas expérimentalement constatés à des cas expérimentaux limites, d'où l'on pourra, par le calcul, remonter aux premiers.
L'expérience peut donc, d'après l'idée de Newton, se prolonger par l'induction, mais ce prolongement ne peut se faire que sous certaines réserves. Lorsque 1 observation nous a permis d'établir qu'une propriété physique appartient à tous les corps finis, nous pouvons en conclure quelle subsiste dans le cas de corps infinitésimaux, mais seulement si c'est une qualité « qui n'estsusceptibleni d'augmentation ni de diminution. wPrenons l'exemple de la divisibilité. C'est là une propriété qui se vérifie ou ne se vérifie pas, elle n'est pas susceptible de variation continue ou de dégradation indéfinie. Il suffit alors que nous l'ayons constatée dans l'universalité des cas observables pour que nous soyons sûrs qu'elle subsiste encore dans le cas des infiniment petits. Cette certitude nous vient directement du principe de continuité. Si la divisibilité pouvait se vérifier jusqu'à une certaine limite de grandeur, et qu'au delà de cette limite on passât soudain à des atomes indivisibles, il y aurait dans la nature des variations brusques, telles que la physique
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n'en peut tolérer.'Mais il suffirait que dans un seul cas nous eussions constaté qu'un corps est rigoureusement indivisible pour que l'existence d'atomes insécables devînt r.onciliable avec la continuité. Prenons maintenant une propriété qui soit susceptible de plus ou de moins, comme la viscosité ou le frottement. Ce serait pour Newton une induction illégitime que d'attribuer une semblable propriété aux éléments constitutifs de la matière. Toute matière finie offre de la résistance, mais cette résistance décroît à mesure que la raréfaction augmente. Jusqu'ici aucune expérience ne permet d'affirmer que la résistance d'un fluide demeure supérieure aune limite fixe quand sa masse décroît au delà de touto limite. Ce serait une induction hâtive d'attribuer à l'éther par exemple une résistance analogue à celle de la matière. Ici le principe de continuité nous oblige à conclure dans un autre sens que tout à l'heure. Du moment qu'une qualité peut décroître indéfiniment, il faut en inférer qu'elle disparaît à la limite.
Les trois premières règles de la méthode de Newton convergent vers le même but : induire d'un certain nombre de faits expérimentaux la définition dune propriété physique, et rendre cette définition valable, non seulement dans le domaine des faits observés, qui sont toujours complexes, mais dans le domaine des faits élémentaires, qui sont homogènes et appropriés au calcul. La première règle contient implicitement le principe de l'unité de la nature, tel qu'il est admis à titre de croyance par le plus grand nombre des physiciens modernes. La seconde est l'équivalent du principe d'analogie, introduit par Bacon dans les recherches empiriques, la troisième affirme dans le monde physique une continuité mathématique : lexpérience peut donner lieu à des inductions limites, qui préparent la voix aux intégrations proprement dites. Les trois règles expriment donc plutôt la possibilité d'un passage de la physique expérimentale à la physique mathématique qu'elles ne fournissent des préceptes positifs soit de calcul soit d'expérimentation. Quel que soit cependant leur caractère, il est impossible de ne pas se demander si elles fournissent à la physique une base vraiment solide. Le système scientifique que nous arriverons à construire par une application consciencieuse de ces règles possédera- t-il une certitude parfaite, ne sera-t-il
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LA PHILOSOIMIIK DK iNEWTON
qu'un tissu de vraisemblances destinées à s"* user tôt ou tard ?
L'idée que la certitude physique |)uisse être purement relative était à l'époque do Newton un véritable paradoxe. Descartes par 1 insistance extrême qu'il met à exclure de la science toute certitude qui n'ésfale pas celle de la géométrie, avait contribué plus ([u'aucun autre à jeter le discrédit sur ce j)aradoxe. Chose curieuse, les ouvrages de Bacon imitent souvent le dogmatisme de Descartes. Bien qu'à la méthode de ITilcoIe Bacon prétende substituer linduction s'exerçant sur les faits, il est persuadé que par cette induction nous sommes en état d'édiiier une science dont la certitude sera définitive et absolue. C'était donc au cours du xvu'^ siècle un axiome universellement admis que les vraisemblances, les connaissances probables, doivent être radicalement éliminées de la science et que la certitude n'existe pas là où elle n'est pas tout entière.
Le premier grand ])hysicien qui ait eu le soupçon d'une science se contentant de certitudes approchées est, semble-t-il, Christian Huyghens. Bien que les ouvrages où il exprime ses idées sur la méthode physi(juesoientàpeu près contemporains des Principes, il est vraisemblable qu'avant celte époque il professait déjà les mêmes idées ^ Sans que nous puissions dire si Newton a puisé dans Huyghens des inspirations, il est permis de signaler la coïncidence qui a amené les deux plus grands physiciens du temps à introduire simultanément dans la science des considérations de probabilité et de relativité.
C'est dans la préface du Traité delà Lumière que Huyghens a condensé ses idées sur la nature de la certitude physi([ue. Les démonstrations qu'on trouve dans cet ouvrage n'ont pas, dit-il, une certitude aussi grande que celles de géométrie. Il y a entre les procédés du physicien et ceux du mathématicien une différence essentielle. Celui-ci part de principes qui sont regardés comme la certitude absolue et il se contente d'en déduire les conséquences incontestables; tandis que l'autre part de principes dont la vérité est toujours i)rovisoire et proportionnée au degré de conliance que nous inspircMitles conclusions. Cette différence a sa raison d'être dans la différence même des objets. La géométrie étudie des objets immuables sur lescjnels il n'y a