‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 171 sur 208 · V. Principes, L. HI, Règle IV, Ed. Castillon, p · texte numérisé non relu

V. Principes, L. HI, Règle IV, Ed. Castillon, p

Les premiers ouvrages de Newton ne sont ni exempts d'hypothèses ni systématiquement hostiles à toute hypothèse ^ A la vérité, dès sa dispute avec Hooke et avec les Hollandais, Newton avait affirmé le caractère positif de l'optique nouvelle et prétendu que l'expérience seule suffit à la légitimer. La théorie des couleurs, disait-il, emploie exclusivement le raisonnement inductif tel quil a été décrit par Bacon et mis en œuvre, avec une sage réserve, par Robert Boyle. Llle peut se passer d'hypothèses, ou plus exactement parlant, elle est indifférente*^ aux hypothèses. C'est à ce signe qu'on reconnaît une doctrine vraiment scientifique.

Malgré Cette tendance positive, Newton ne s'élevait pas, à cette époque, dune manière absolue contre Ihypothèse. H en reconnaissait l'usage à ses adversaires, il l'employait lui-même comme fil directeur. C'est à cette période que remontent vraisemblablement les conceptions de Newton sur l'émission de la lumière, conceptions hypothétiques s'il en est, et qui dans les éditions successives de YOplique devaient tenir une place de plus en plus modeste. Du rang de théorèmes elles passent à celui de simples « questions », c'est-à-dire de suggestions scientifiques dénuées de rigueur.

Si de \ Optique, on passe aux Principes, on constate un changement complet dans l'attitude de Newton vis-à-vis des hypothèses. Non seulement la certitude mathématique est mise en relief par la forme même des démonstrations, mais Newton a soin d'éliminer, fut-ce des scholies les plus reculés, tout ce qui n'est que supposition. C'est un trait qui a vivement frappé les premiers commentateurs de Newton. Henri Pemberton, l'artisan de la troisième édition des Principes, décrit dans ses Éléments de la Philosophie Newlonienne - l'œuvre de Newton comme le premier exemple d'une physique exempte d'hypothèses. Avant lui, dit-il, un petit nombre de philosophes ont pratiqué une méthode raisonnable et eu le bonheur de répandre quelque lumière sur les matières physiques. Mais la plupart

1 Pour la conception newtonienne delhypothèse, consulter Ferd. Rosenberger, Isaac Sewlonu. s. physik. Princ, H« P., eh. 3. p. 396, sqq.

2 Gf View of Sir Isaac Newton's Philosophy, London, 1728 ; traduit en français sous le titre : t^lémonls de la Philosophie Newtonienne. Amsterdam, 1755.

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de ceux qui ont écrit sur la physique ont procédé comme s'ils avaient renoncé à atteindre le degré le plus modeste de la certitude. Leur habitude était de prendre les suppositions pour des vérités, dès qu'elles offraient avec la réalité une apparence de rapport. Il est vrai que les démonstrations dans la philosophie naturelle ne peuvent être aussi exactes qu'en mathématique. Encore faut-il tenir le milieu « entre la préoccupation des hypothèses et la prétention de démontrer toutes choses avec une rigueur mathématique ». Toute la philosophie est fondée sur la méthode d'induction. Notre auteur donne une nouvelle force à cette méthode par le principe incontestable que tout résultat d'expérience demeure, malgré les hypothèses, vrai jusqu'à observation du contraire.

Comment s'est opérée dans l'esprit de Newton cette transformation qui l'a fait passer dune tolérance générale de l'hypothèse à une condamnation systématique ? C'est ce qu'on ne peut comprendre que par des raisons personnelles, tirées de l'histoire des écrits de Newton.

Les découvertes optiques et astronomiques de Newton avaient rencontré dès leur apparition des contradicteurs acharnés: Pardies, Cassegrain, Lucas, Huyghens et bien d'autres se déclarèrent sceptiques devant les expériences de Newton, et s'en tinrent soit aux idées cartésiennes, soit aux hypothèses de Hooke. Dans la longue polémique que soutint Newton avec quelques-uns de ces physiciens, il faut reconnaître que les questions de priorité et de personnalité jouèrent le rôle le plus important. D'un caractère naturellement ombrageux et timide. Newton ne se hasardait à avancer un fait qu'après en avoir véritié de toutes façons l'exactitude. Nous savons qu'il a tardé des années à publier les plus considérables de ses découvertes par un souci peut-être excessif de perfection. Mais une fois qu'il avait livré ses idées à la publicité. Newton n'admettait pas qu'elles pussent se heurter à des suspicions a priori. C'est un des caractères propres du génie qui vit isolé dans ses idées de ne pas comprendre que l'esprit vulgaire a besoin, pour se ranger à la vérité, du même travail préparatoire dont l'inventeur s'est acquitté lui-même. Les préjugés, les points de vue acquis, ne disparaissent pas devant l'évidence sans le secours du temps, et la tendance naturelle que nous éprouvons en face

d'une conception nouvelle, est de la trouver fausse précisément parce qu'elle est nouvelle.

Ce phénomène s'est vérifié d'une manière remarquable à l'époque de Newton. Jamais peut-être des découvertes plus simples, plus faciles à saisir, n'avaient été présentées au public avec un tel appareil de démonstration, d'explication, de vérification. Jamais pourtant on ne vit plus d'acharnement dans la défense des théories anciennes et dans la réfutation préconcjue du système qui les ruinait. Le mode d'aroumentation (généralement employé contre Newton était le suivant. Vous expliquez, lui disait on, la mécaniciue céleste, 1 optique physique, par des lois nouvelles. Ces lois sont fondées d'après vous sur des faits constants, et ne le cèdent en certitude à aucune autre loi frénéralement admise. S'il était possible d'envisager votre conception d'une fac^on tout à fait indépendante, nous pourrions peut élre la discuter en détail atin d'en découvrir le point faible. Mais tant de minutie est inutile, car nous avons a priori des raisons de croire que vous vous trompez. La théorie de llooke, la théorie de Descartes, ne sont pas d(^s systèmes qu'on puisse négliger en face d'une physique conmie la votre. Ces théories ont été établies, non seulement sur des faits constants, mais après élimination méthodi(/ue de toutes les théories contraires. Elles ont commencé par faire une classification des différentes conceptions logiquement possibles. Parmi celles-ci, elles ont exclu progressivement toutes celles qui allaient soit à l'encontre des principes, soit à l'encontre des théories admises. Elles se sont de la sorte établies par labsurde, et il n'y a pas de raison (jui puisse nous faire renoncer à une théorie dont le contraire est absurde.

En partant de là, Pardies et Lucas se refusent à discuter la conception de Newton comme une conception [)Ouvant être vraie ou fausse : elle est nécessairement fausse puisqu'elle est incompatible avec ce qui est vrai a priori. C'est contre cette méthode de critique que Newton s'élève, d'abord ironiquement, puis avec une irritation qui va en croissant à mesure que l'objection se renouvelle. Il est im[>ossible d'admettre, écrit-il en lG"^i, l'efticacité d'une méthode physique, si Ton ifa pas fait une énumération complète de toutes les manières possibles d'exjdiquer les phénomènes. La véritable méthode d'investiga-

tion des choses est celle qui les étudie par l'expérience. La théorie que je propose n'est pas inférée seulement de ce que les choses ne peuvent pas se passer autrement, elle n'est pas le résultat d'un argument a contrario appliqué aux suppositions de mes adversaires. Elle dérive d'expériences positives et directement concluantes. Il n'est qu'une seule manière de la critiquer, c'est de faire voir que les expériences ne répondent pas à la théorie que j'en donne ^ Mais les hypothèses, quelles qu'elles soient, ne peuvent pas avoir de valeur critique. On peut réfuter tout ce qu'on veut par des suppositions convenables, tandis qu'on ne peut rien établir positivement sans l'expérience aidée du calcul.

La même hostilité contre les hypothèses se retrouve à la fin de \ Optique -. « Les hypothèses doivent être considérées comme rien dans la Phlosophie Naturelle *. » Le sens qu'il faut attribuer h cette formule est encore un sens polémique. C'est au point de vue de la réfutation d'une doctrine que l'hypothèse est sans valeur. Croire réfuter les expériences de Newton, et en particulier l'expérience « cruciale » par laquelle il montre que le fait de la dispersion doit s'expliquer par l'inégale réfrangibilité des couleurs, en disant que d'autres hypothèses permettent aussi de les interpréter, c'est violer l'ordre des recherches physiques. En physique, comme en mathématiques, nous possédons un double instrument d'appréhension du réel, la « méthode analytique » et la « méthode synthétique ». En mathématiques, la méthode d'analyse est celle (pii part des faits, c'est-à-dire du donné géométrique, pour retrouver sous

1. V. Vhil, Tram., 15 jiiill. IG7i, n. 85. a Liceat mitii hac occasione tibi significare ncquaquamcenscre me cfficacem cam esse determinandae veritalis rationeni quà divers! examinantur modi, quibus phaenomena explicari possunt, nisi ubi perfecta fuerit omnium istorum modorum eiiumcralio. Nosti genuinam proprietates reium investigandi melhodum esse qua illae ab experimenlis deducunlur. Ac jam ante tibi dixeram Theoriam a me propositam eviclam mihi fuisse, non quidem inferendo rem ita se habere, quia haud se habeat aliter, videlicet non eam deduceiido duntaxat a conlrariorum suppositionum confutatione, sed ipsam ab experimenlis positive et directe concludentibus derivando. Vera itaque ratio eam examinandi haec erit, si consideremus scilicet num expérimenta a me proposita illas Theoria3 parles, (piibus accommodantur, rêvera probent ».

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