‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 173 sur 208 · V. Vkd. Trans., Resp. ad Pardies · texte numérisé non relu

V. Vkd. Trans., Resp. ad Pardies

vrai que les corps agissent sur la lumière à un certain intervalle, et par cette action arrivent à infléchir les rayons d'autant plus fortement que la distance est moindre? Est-il vrai que les corps qui diffèrent de réfrangibilité, diffèrent également de réflexibilité ? Est-il vrai que les rayons de lumière en passant près des extrémités d'un corps y subissent des inflexions alternatives, en se mouvant d'une manière sinueuse à l'instar d'une anguille ? Est-il vrai que les corps noirs s'échauffent davantage sous l'action de la lumière que les corps colorés ? etc., etc.» Mais si l'on approfondit l'étude de ces questions, on voit qu'elles représentent pour Newton bien antre chose cpie des « doutes » éhnés sur certains points de la physiqu(\ D'abord <»lles lienncMit dans l'ensemble de l ouvrage une place assez notable, le cinquième environ *, et cette place est allée en augmentant d'une édition de YOptique à l'autre. La première édition anglaise ne contient que les questions l à 7, une partie des questions 8, 9, 10, H, les questions 12 à 15 et le commencement de la question 16. Dans l'édition de 170G on trouve en plus la fin des questions 8, 10 et 11, et les questions 25 à 31. Enfin en 1717 nous avons pour la première fois les questions 17 à 24 et la dernière partie de 31. Ceci semble indiquer que Newton attachait à ces « questions» une importance croissante, et en fait, même pour le lecteur moderne, elles constituent sans aucun doute la partie la plus suggestive de la physique newtonienne. Et pourtant il est aisé de s'apercevoir que chacune de ces questions n'est que la forme dissimulée d'une hypothèse. Newton a fait rentrer dans le supplément de VOptique iovX ce qui n'était pas assez démontré à ses yeux pour faire corps avec le reste de l'ouvrage. 11 déclare lui-même qu'il range sous ces questions tous les problèmes qu'il n'a pas eu le temps matériel d'élucider par l'expérience ^ Nous allons donc trouver dans l'œuvre de Newton toute une série d'hypothèses, et il faut expliquer comment ces hypothèses sont compatibles avec l'aversion de Newton pour tout ce qui n'est pas expérimentalement démontré.

L'hypothèse peut s'employer de deux manières différentes.

\. Exactement 60 p. sur 330 dans l'édition latine in-4». 2. V. Ed. Giarke, p. 270-271.

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LA PHlLOSOPllIfc: DE NEWTOiN

On peut (l'abord s'en servir comme d'une donnée dogmatique, apte non seulement à représenter les faits, mais môme à déterminer ce qu'ils doivent être. C'est l'emploi abusif de l'hypothèse contre lequel Newton s'élève éners^niiuemcMit. Mais l'hypothèse est susceptible aussi d'être adaptée à un rôle plus modeste. Elle peuts'accommoderà l'explication des faits, servirdcschéma propre à introduire l'ordre dans nos recherches. A ce point de vue elle est admissible et Newton en reconnaît la valeur ^

11 existe donc de bonnes et de mauvaises hypothèses La distinction entre ces deux classes n'est pas foiulée sur des différences de nature, mais sur des dilTérences d'interprétatiou. Une hypothèse est toujours mauvaise lorsqu'elle se présente sous forme d'objection à des faits positivement accjuis. Une hypothèse peut être bonne lorsqu'elle est seulement suggestive, c'est-à-dire lorsqu'elle se contente de proposer une explication des faits. Dans une science expérimentale suffisamment développée, les premières hypothèses doivent disparaître entièrement. Leur utilité pratique est nulle et en laissant survivre certaines théories aux faits pour lesquels elles ont été inventées, on crée une source de confusion et d'erreur. Au lieu de cela, les hypothèses suggestives gardent leur importance dans toute science quelle qu'elle soit. Nous avons beau supposer notre connaissance des faits aussi précise et aussi com|)lète qu'on voudra, il restera toujours à introduire parmi ces faits un ordre systématique qui rende compte de mieux en mieux de leurs rapports. Cet ordre ne peut connnencer par être démonstrativement établi. Il y a toujours une période de doute où les analogies sont assez puissantes pour suggérer la conception d'une loi sans que les vériiications soient assez complètes pour permettre d'affirmer entièrement la loi. Cette période est celle où l'hypothèse peut servir de lil directeur.

Prenons l'exemple de l'optique newtonienne. Cette science, comme toute science qui se développe, comporte à chaque instant une part d'acquis et une part de provisoire. L'acquis, ce sont les théorèmes certains, que Newton a établis dans le

4. Cf. Rép. il Pardies, Phil. Trans.,1672. p. 5014. « Nam hypoltieses ad explicandas rerum proprietales tantuin accommodari debent, et non ad determinandas usurpari. nisi qnalenus expérimenta subministrare possunt ».

premier livre de VOpHque, d'abord par la répétition d'expériences concordantes, ensuite par l'emploi du raisonnement mathématique. Mais quel que soit l'état de développement d'une science, et à plus forte raison dans l'état d'enfance où se trouvait l'optique du temps de Newton, il existe une part de matériaux non différenciés dans lesquels les théorèmes acquis se retrouvent partiellement, en même temps qu'on y pressent l'existence de théorèmes nouveaux. C'est là que l'hypothèse peut rendre des services, comme préparation des démonstrations à naître. Dans une matière où rien n'est encore certain, elle sollicite l'esprit vers une direction plutôt que vers une autre, prête d'ailleurs à disparaître le jour où la certitude expérimentale sera venu fixer détinitivement nos recherches.

On le voit, la haine de Newton contre les hypothèses n'est pas aussi absolue qu'on se plaît à le dire sur la foi des déclarations contenues dans les Principes. Ces déclarations s'appliquent exclusivement aux hypothèses dogmatiques et aux hypothèses polémiques. Celles-là en effet apportent à la science plus d'entrave que de secours. Mais les lïypothèses purement suggestives, ou comme nous disons aujourd hui, heicrisliqiies, ne sont nullement rejetées par Newton. Bien au contraire, les Quœstiones opticœ sont un assemblage d'hypothèses de ce genre, et on en retrouve d'analogues, dans beaucoup des opuscules de Newton.

Pour qu'une hypothèse soit admissible en physique, il faut qu'elle satisfasse à un certain nombre de conditions que Newton a clairement exprimées. D'abord, et c'est peut-être là le point le plus important, l'hypothèse doit venir après l'expérience et ne peut jamais la précéder. Si l'on adopte la conception de Descartes, on est amené à faire de l'hypothèse le juge de l'expérience elle-même. Le cartésianisme prend le terme hypothèse au sens où le prennent les mathématiciens, c'est-àdire qu'il en fait l'équivalent de l'énonce d'un problème abstrait. Faire une hypothèse, cela ne peut avoir de sens pour un philosophe a priori comme Descartes, que si cela signifie se donner les conditions d'un problème physique, et voir comment les théorèmes généraux s'appliquent au cas proposé. Voilà pourquoi, bien que Descartes exclue en apparence toute supposition, nous trouvons aujourd'hui des hypothèses sous un grand

LA PillLOSOPIlIF. DE NEWTON-

LA PHYSIQUI': EXl»ÉRLMKNTALE ET L'HYPOTHÈSE

nombre de ses démonstrations. C'est que les lois qui semblaient incontestables à Descartes, parce qu'il les confrontait avec la métaphysique, nous semblent douteuses, parce que nous les confrontons avec l'expérience. L'hypolbcse est dissimulée chez lui sous l'apparence déductive des propositions, alors qu'elle ressort immédiatement sitôt qu'on cherche à les contrôler par les faits.

C'est pour éviter cette fausse certitude des hypothèses a priori, qu'à partir de Newton la physique a toujours établi les faits avant de leur appliquer une su|)position quelle qu'elle soit. Newton insiste très vivement' sur la nécessité où le physicien se trouve de procéder d'abord à des expériences exactes indépendnmment de toute hypothèse. C'est justement le Irait caractéristique d une physique positive de rechercher les hypothèses pour représenter les faits et non les faits pour confirmer les hypothèses. « Il faut commencer par établir les propriétés de la lumière par des expériences du genre des précédentes. C'est seulement lorsque nous avons démontré en fait l'indépendance des rayons dont elle se compose que nous pouvons décider entre les hypothèses et rejeter celles qui ne peuvent se concilier avec les faits-. » Nous sommes souvent obligés de faire des expériences « pour voir », mais jamais nous ne devons faire d'hypothèse au hasard. Le champ des hypothèses est illimité, et la puissance de l'imagination assez grande pour conduire aux suppositions les plus arbitraires. S'il suffisait, pour qu'une hypothèse nous semblât valable, qu'elle pût donner lieu à une déduction cohérente, nous serions obligés d'admettre dans la science les hypothèses les plus surannées. Aucune d'elles n'est à proprement parler illogique, aucune n'est telle qu'un léger changement n'arrive à la faire cadrer avec les faits. Mais la valeur d'une hypothèse ne doit pas se juger de la sorte. On va contre le but de la science si l'on part d'une hypothèse factice, qu'on modifie jusqu'à ce qu'elle se trouve d'accord avec les faits. L'hypothèse n'a d'utilité scientifique que si elle est suggérée par l'examen de la réalité. A mesure que cet

4 V. en particulier Resp. ad Pardies, Phil. Trans., 1672.

2. Ibid. « l*ostquam proprietates lucis his et similibiis expcrimentis satis explorât» fuerint, Hypothèses exinde dijudicanda» sunt, et qua^ non possiint conciliari, rejiciendœ ».

examen sera plus minutieux, plus appronfondi, il donnera lieu à des hypothèses plus durables.

En second lieu, il faut qu'une hypothèse soit purement formelle, et ne porte jamais sur la réalité intime des phénomènes. En elTet il y a deux façons de concevoir le rôle de l'hypothèse. Ou bien l'on pense que l'hypothèse doit apparaître là où la science finit, c'est-à-dire qu'elle fournit le supplément d'information dont l'esprit est avide, même quand la science est achevée. Telle a été la conception de l'Ecole, telle est encore celle de Leibniz. Alors 1 hypothèse est une tentative de démêler le pourquoi des phénomènes, tandis que la science n'offre qu'un résumé des qualités apparentes des corps, l'hypothèse fait connaître leur essence, leur structure intime. C'est ainsi que l'hypothèse alomistique nous renseigne sur la réalité dernière, ou que la théorie des qualités occultes nous apprend ce qui se trouve derrière les phénomènes. A cette conception réaliste de l hypothèse Newton oppose une conception nouvelle, dans laquelle l'hypothèse joue un rôle plus modeste. Les suppositions auxquelles la science conduit ne sont qu'un prolongement de cette science; elles n'apprennent pas plus que celleci et ne donnent aucune prise sur l'essence des choses. Une hypothèse, de même (ju'une théorie, est une manière de se représenter le comment, la forme des phénomènes, sans prétendre pénétrer dans leur mécanisme intime. Ce qui fait l'importance d'une bonne hypothèse, ce ne sont pas les ouvertures qu'elle donne sur des horizons qui resteraient cachés, c'est la forme commode, parce que schématique, dont elle revêt les phénomènes visibles. Aussi la caractéristique d'une hypothèse scientifique est-elle la même que celle d'une loi positive. Toutes deux permettent de condenser dans une formule mathématique des faits en apparence épars. Seulement la formule algébrique prend le nom de loi lorsqu'elle est vérifiée par toutes les expériences, elle demeure hypothèse tant qu'il lui manque la consécration empirique.

Voilà pourquoi Ihypothèse physique est importante par sa forme plutôt que par son contenu. Peu nous importe par exemple que les hypothèses dont se sert l'optique reposent sur la propagation d'ondes matérielles, d'ondes éthérées, voire d'ondes de « mouvement » purement idéales. Ce qui est essentiel pour la Bloch. 31

LA philosopiiil: de m:\vt(>\

scioiice opliqiio, c'est que la lumière se ])ropage par ondes, quelque soit le mécanisme de cette propagation. Ceci veut dire que l'émanation réelle qui provient des sources lumineuses ne nous intéresse pas par sa nature, mais seulement par les lois de sa diflusion. Il nous suiïit de savoir que « quelque chose » (non nihil) se propage en ligne droite pour que les hypothèses optiques aient leur raison d'être. C'est là un point que, malgré leur ignorance mathématique, les atomi^tes Kpicuriens avaient fort bien compris. On sait l'indilTérence avec laquelle Lucrèce envisage la vérité des hypothèses, pourvu que ces hypothèses répondent fomiellement aux faits. 11 peut se faire que plusieurs hypothèses rendent com|)le également bien de la pesanteur, de la révolution du ciel, de la réfle.xion de la lumière. Il faut (Milendre par là ((iie dans chacune de ces hypothèses la forme mathématique du phénomène est éclaircie. Cela suftit pour qu il devienne indifférent de pénétrer dans le mécanisme réel. Nous pouvons môme adopter simultanément plusieurs hypothèses qui sont différentes par leur nature intime, pourvu qu elles se concilient dans leurs conséquences formelles. L'idée de Newton est voisine de celle-là. 11 juge aussi qu'une hypothèse n'apprend rien de plus sur la métaphysique de la nature qu'une loi positive. Mais c'est justement là la force et la raison d'être des hypothèses.

Il devient possible dès lors de se représenter d une manière arbitraire le mécanisme des faits, pourvu qu'on aboutisse toujours aux mêmes formules». Grâce au caractère mathématique de sa doctrine. Newton est en état de donner un sens précis aux allégations dédaigneuses de Lucrèce, pour qui toutes les hypothèses s'équivalent dès qu'elles conduisent aux mêmes apparences. Toutes les hypothèses, dira Newton, sont en effet

équivalentes, lorsqu'elles conduisent à des équations identiques. L'interprétation de ces équations peut varier d'un système à l'autre. Les mêmes lettres désignent pour les uns la vitesse

1. Cf. Xewloni Responsi ad object. aliq., 167i, Phil. Trans. n. 88 « Sciebam illas, qiias palam faciebam, lucis proprietates aliquatenus explicari posse, non solum hac, sed pluribiis aliis inechanicis hypoltiesibus • et ideo eas omnes vitare decrevi, et de luce ioqiiens uti verbis generalibus, eam abstracto considerans. ut non nihil, quod ex liicidis cor|)oribus quoquoversiim per rectas linoas propagatiir. non determinans quid id esset, an confusa dissimiiium potestatu/^ mixtura, an ens quodcumque »

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LA PHYSIQUK EXPÉRIMENTALE ET L'IIYi>()THÈSE

d'atomes en mouvement, pour les autres la variation des pressions dont le milieu physique est le siège. Dans les deux cas, la valeur scientifique de l'hypothèse demeure la même. Cette valeur réside exclusivement dans le symbolisme mathématique qui l'accompagne. C'est un travail entièrement vain, et d'ail- ' leurs bien facile, que d'accommoderdans tous ses détails l'hypothèse à la doctrine K II est des esprits que la théorie atomistique ne peut satisfaire s'ils ne voient pas dans le choc des particules la raison effective de tous les phénomènes. D'autres rejettent l'optique newtonienne parce qu'elle passe sous silence le mécanisme réel dont la production des couleurs est le terme. Les uns et les autres demandent à l'hypothèse plus que ce qu'elle doit légitimement fournir. Ils oublient qu'une fois connue la forme mathématique d'un phénomène, il n'est pour ainsi dire pas de théorie qui ne puisse s'y accommoder.

Ainsi Newton a démontré que les différents rayons de la lumière se distinguent par une propriété mathématique, l'inégale réfrangibilité dont ils jouissent. Cette propriété peut s'expliquer aussi bien dans l'hypothèse de Newton que dans celle de HooUe ou de Descartes -. Si l'on se range à la doctrine de Descartes, il faudra dire que les globules dont la lumière se compose sont inégaux, ou que les pressions des globules sont plus fortes les unes que les autres : de là vient la différence des réfrangibilités qui donne lieu à la différence des couleurs. Si l'on s'en tient à l'hypothèse de Hooke, il faudra dire que les ondulations de l'éther sont plus intenses les unes que les autres. Et de même pour les autres théories. C'est la condition natu-

1. V. Resp. ad Pardies, Phil. Trans. « Levissimi negotii est accommodare Hypothèses ad doctrinam ».

2. V. Phil. Trans. Resp. ad Pardies. « Nam si quis Hypothesim Gartesianam defcndere veht, dicendum est globulos esse inaequales, vel prèssiones globulorum esse alias aliis forliores et inde diversimode refrangibiles et aptas ad excitandam sensationem diversorum colorum. Et sin juxta hypothesim Cl. Hookii dicendum est, undiilationes .'Etheris esse alias majores sive crassiores aliis. Atque ita in caeteris. Haec enim videtur esse summa necessaria lex et condifio hypothesium, in quibus naturalia corpora ponuntur constare ex quamplurimis corpusculis acervatim contextis, ut a diversis lucentium corpusculis, vel ejusdem corpusculi diversis parlibus (prout motu, figura, mole, aut aliis qualitatibus inter se differunt), inaîquales pressiones. motiones, aut mota corpuscula per œlhera, quaquaversus trajiciantur. ex quibus confuse mixtis lux conslitui supponetur. Et nihil durius esse potest in istis hypothesibus, quam contraria suppositio ».

ateas

MM

Lk PHILOSOPHIK DK NEWTON

relie des hypothèses qui admettent l'existence des molécules ou de Téther, dVHre contraintes, pour retrouver les lois de la dispersion, d'attribuer à léther ou aux molécules des propriétés convenablement choisies. De sorte qu il devient inutile de rechercher dans Thypothèse une explication complète fondée sur un mécanisme particulier. Une fois que Ihypothèse nous a conduits à la loi, ou à l'équation générale d où dépendent les faits, son rôle scientifique est achevé. Cette équation pourra s'interpréter dans des sens physiques différents selon les variations de l'imagination individuelle. Mais en changeant dans le fond, elle restera formellement la même, et la forme, la forme mathématique surtout, est la seule chose dont la physique fasse

état.

Sur ce point les idées de Newton sont singulièrement voisines de celles quon retrouve dans la j)hysique moderne. Il suffit de se reporter à l'importante préface de M. Poincaré à ses Lerom de Thermodynamif/ne' pour yoiv\ci\é\c\oppcmcni qu*a reçue chez ce savant la tendance qui est encore latente chez Newton. Une fois que les équations d'un phénomène sont établies, il est possible, d'après l'illustre géomètre, si ces équations sont d'une certaine forme, de les retrouver par une infinité de voies, par conséquent de les faire reposer sur une infinité d'hypothèses distinctes. Mais ce que ces hypothèses ont de vrai physiquement n'est pas distinct pour cela. Sous la variété des suppositions fondamentales se retrouve la même forme et la même allure des phénomènes. Gela suffit pour qu'il nous soit permis de dire que toutes ces hypothèses sont équivalentes, etau point de vue mathématique n'en forment qu'une.

Arrivés à ce point, nous pouvons nous persuader que l'hypothèse joue dans la science newtonienne un rôle semblable à celui de la définition. Nous avons insisté sur l'importance que prennent dans une physique comme celle de Newton les définitions fondamentales. Ce que nous avons négligé de dire, c'est que toute définition commence par être une hypothèse. Les propriétés simples de la matière, son inertie, sa pesanteur, son impénétrabilité, nous frappent aujourd'hui parleur netteté, parce qu'une longue éducation mathématique nous a habitués

1. V. H. Poincaré. Leçons de Thermodynamique, chez Carré, 1892.

à considérer séparément, dans les équations qui représentent les mouvements les plus simples, les termes qui correspondent à rinerlie, ceux qui correspondent à la pesanteur, ceux qui proviennent des autres forces appliquées. Mais il est certain que dès le début ces distinctions mathématiques ne peuvent être admises dans des faits que nos sens nous font connaître en gros et que l'expérimentation n'a pas encore analysés. C'est seulement du jour où par les travaux de Galilée, de Descartes, de Newton lui-même, nous avons pu dégager nettement l'idée des c( propriétés » de la matière, propriétés distinctes et mesurables, que nous avons pu, par des définitions précises, résumer le résultat de nos expériences et préparer l'application du calcul. Auparavant, toute définition des qualités eût été vaine

et hypothétique.

Ce qui s'est passé dans le cas relativement simple de la mécanique, se vérifie plus exactement encore dans le domaine des sciences physiques. Ici, même à l'époque de Newton et l'on peut dire même de nos jours, il n'y a (pi'un petit nombre de définitions acquises. Celles de la température, de la pression, la définition moderne du potentiel électrique peuvent servir d'exemples. Si l'on réfléchit à la manière dont ces définitions se sont introduites dans la science, on voit que chacune d'elles a passé par une phase où elle était purement hypothétique. L'existence d'une fonction, dite température, qui caractérise l'état thermique d'un corps, est une supposition qu'on n'a pu accepter qu'après multiples vérifications. Le potentiel dynamique, le potentiel électrostatique, sont eux aussi des fonctions commodes, dont l'utilité mathématique est incontestable, mais dont la signification physique a été longtemps douteuse. Nous savons même que ces notions n'ont par leur place dans tous les problèmes et qu'on peut concevoir des phénomènes où leur définition serait dépourvue de sens.

Quelle est la raison qui a fait passer peu à peu de véritables hypothèses au rang de définitions scientifiques ? C'est sans conteste une raison d'utilité appuyée sur un besoin de précision. C'estparce qu'il a été utile au point de vue mathématique de posséder des définilions élémentaires qu'on a peu à peu dégagé ces définitions de l'analyse des expériences simples. Pour se borner à l'exemple qui a été développé par Newton,

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ïhijpothèse de riiétérogénéité de la lumière naturelle a fini par se transformer, dans la physique moderne, en une définition de la lumière naturelle. Le caractère mathématique plus simple des lumières monochromaliques les a fait considérer comme les éléments constitutifs de la lumière blanche. C'est là un fait général, dont Newton s'est parfaitement rendu compte. Lorsqu'il proclame que la physique doit toujours commencer par être purement empirique, qu'elle doit admettre les hypothèses seulement après avoir atteint un certain degré de perfectionnement S il veut bien dire ce que disent les modernes : l'hypothèse, sous sa forme grossière, doit venir après la science expérimentale. Lorsqu'elle a reçu de cette dernière la précision et l'objectivité, elle se transforme en une définition et prépare la physique mathématique.

Il est curieux de rechercher ce que la science moderne a gardé de la conception newtonienne de Ihypothèse. il est certain d'abord quelle a entièrement confirmé les idées de Newton sur ce qui regarde l'usage quHl ne faut pas faire de l'hypothèse. Depuis Newton, la science n'admet plus qu'une sim[)!e hypothèse puisse .*^ervir d'instrument de criliqucv On ne peut réfuter une théorie expérimentale que par (hîs expériences ou par le calcul. A ce point de vue il n'y a pas de dilïérence entre la critique scientifique moderne et la criti([ue scientifique telle que la concevait Newton -.

H faut pourtant faire à ce sujet quelques réserves. Il est des axiomes expérimentaux dont il est difïicile de dire qu'ils soient des hypothèses. Car par leur généralité, leur simplicité, leur fécondité, ils semblent avoir acquis définitivement rang dans la

1. V. Resp.ad Pardies, Phil. Trans., 1672, p. 5014. « Ut his respondeam, animadvertendum est quod doctrina illa quam de Refractioiie et Coloribus explicavi, in quibusdam lucis proprietatibiis solummodo consistit, neglcctis hypothesibus, per quas proprietates illa* explicari debent. Optimus enim et lulissimus philosophandi modus videlur, ut imprimis rerum proprietates diligenter inquiramus. et per e.xperimenla slabiliamus, ac dein tardius contendamus ad hypothèses pro eanim explicatione ».

2. V. Phil. Traits., 15 juillet 1672. n. 85. « Omnes velini objectiones suspendi qua? ab hypothesibus desumuntur, ullisve fontibus aliis quam his duobus : quibus neniper vel oslendetur experimentum ad determinanda hsec ÇT^T/jfjLaTa, probandasve ullas alias thcori;e meip partes insufficientia, hallucinationes, defoctusque in conclusionibus mois inde deduclis indigitando, — vel alia prodiicantur expcrimcnla e diamotro mihi opposila. si (puetalia occuneiv vidrantur v.

science. De ce nombre sont le principe de la superposition des petits mouvements, le principe de la petitesse des effets des corps éloignés, le principe de symétrie, etc.^. Nous admettons difficilement que des principes de ce genre soient de pure^ . hypothèses. C'est cependant, d'après M. Poincaré, ce qu'il faut se résigner à faire si l'on ne veut pas imposer à la science un dogmatisme intolérable. Ces hypothèses sont les plus utiles de toutes, parce qu'elles permettentla systématisation d'un nombre très grand d'expériences. Ce sont par conséquent les dernières auxquelles il faudra renoncer, mais ce ne sont pas pour cela des axiomes dont il soit sur a priori qu'on ne les abandonnera jamais, il est permis d'opposer ces axiomes aux hyopthèses nouvelles ([ui prétendraient s'introduire, mais comme un moyen de contrôle, non comme un critérium absolu. Il est certain que si une théorie va contre le principe de la conservation de l'énergie ou contre le principe de Carnot, nous serons ajuste titre plus portés à modifier la théorie qu'à dénaturer des principes qui ont fait leur preuve dans la science. Mais érigeren règle absolue cette règle de prudence, serait retomber dans les errements ([u'a si fort combattus Newton. Il n'y a pas de progrès scientifique possible si les hypothèses les plus enracinées peuviMit s op[)oser a priori, comme des fins de nonrecevoir absolues, aux tentatives de rénovation. Les principes qui nous semblent les plus indiscutables ont commencé par être de simples hypothèses, et si ces hypothèses ont fini par nous donner l'illusion de la nécessité, c'est exclusivement par les services qu'elles ont rendus. Du jour où ces services dimiiment, rien ne prouve que d'autres hypothèses, n'ayant d'abord pour elles qu'une faible vraisemblance, ne puissent s'introduire avec succès dans la science expérimentale. Tout dépend des progrès qu elles feront accomplir et des expériences qu'elles permettront de coordonner. On peut dire que le relativisme scientifique, qui est si fort en honneur dans la physique moderne, n'a pas eu de promoteur plus actif que l'auteur de V Optique et des Principes.

Mais ce que la science moderne doit sans conteste à Newton,

1. Cf. //. Poincaré, Science et Hypothèse, et l'article de la Revue Générale des Scieuces intitulé : la Physique expérimentale et la Physique ma- ^ hématique, 15 nov. 1000.

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LA PHILOSOPHIi: DE NEWTON

et à Newton seulement, c*est le sentiment de ce que doit être une théorie pliysique. En vain Descartes avait essayé de ramener 1 ensemble des phénomènes naturels au maximum de coorçlination logique, en créant une théorie unique, chargée de tout expliquer. Précisément parce que cette tliéorie était une, elle s'est effondrée tout entière sitôt qu une de ses parties a été ébranlée. La découverte de la gravitation universelle, en ruinant la théorie des tourbillons, a ruiné du même couj) la méthode physique cartésienne.

Bacon, plus modeste que Descarles, avait renoncé au maximum de systématisme jmur se rapprocher (hi maximum de vérité. Il avait proné une méthode entièrement inductive, et avait cherché, sur des points parliculiers, à remplir le cadre de cette méthode. Mais malgré son o|)posilion radicale à l'esprit dogmatique et métaphysique. Bacon garde, aussi bien que Descartes, quelque chose de la science de TKcole. Ils aspirent tous deux à des explications dernières, et bien qu'ils les cherchent dans des voies dilîérentes, ils ont tous deux la pensée que la science nous découvre la réalité telle qu'elle est.

On trouve très nettement chez Newton, sinon des déclarations, du moins des tendances contraires. Il est visible que la science ncwtonienne n'est pas un système iVexplicalions, au sens où le prenaient Bacon et Descartes, mais un svstème de représentations, au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Le but de la Philosophie Naturelle n'est pas de nous transporter à un degré de connaissance que ni les sens ni la raison ne peuvent directement atteindre. Elle ne peut nous faire connaître ni les c( essences », ni les « natures simples », ni les « formes ». Le seul objet de la physique est de faire correspondre à la connaissance des sens un système de symboles abstraits, susceptibles d'en régulariser le progrès. Le savant n'a pas sur rhomme vulgaire la prérogative de comprendre plus et mieux. C'est là une chose tout aussi impossible en physique qu'en mathématiques. La véritable supériorité du savant, c'est qu'il possède un langage précis, fait de lois et de formules, grâce auquel ce qu'il comprend reçoit une forme commode et féconde. Une théorie physique est vraiment le prolongement de ce que le bon sens nous fait connaître. Elle commence nécessairement par des observations, se continue par des

hypothèses, et se termine par des définitions et des lois. La condition à laquelle elle est soumise est toujours la suivante : il faut qu'elle fournisse à nos conceptions un schéma aisément maniable, auquel de nouveaux calculs, de nouvelles expériences, pourront venir se rattacher. De la sorte, une théorie physique cesse d'être une explication intime des choses pour devenir un simple modèle auquel celles-ci viennent se conformer. Ce modèle n'a ni réalité, ni stabilité, ni vérité par soimême. Il tire ces qualités des avantages qu'il fournit pour la prévision systématique des phénomènes. C'est en somme Tutilité eiïective (pii décide en dernier ressort de la valeur des théories. Quoi qu'il en soit, et aussi longtemps qu'une théorie est en vigueur, il faut la considérer comme vraie dans la mesure où elle fournit des images simples et cohérentes des faits. Le rapport d'une théorie physique au réel qu'elle représente est le même que le rapport d'un nombre à la grandeur qu il mesure. Il n'y a entre les uns et les autres qu'une relation de sisrne à chose signifiée. Dans les deux cas d'ailleurs le signe actuel est destiné à être remplacé par des signes plus précis, plus commodes, plus approchés. En mathématiques, ce progrès se fait par la substitution aux valeurs provisoires d'approximations de plus en plus complètes. En physique, l'évolution a lieu par la transformation graduelle des hypothèses en lois et des lois en lois plus exactes.

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