‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 183 sur 208 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

la plume de Newton. Il semble qu'après avoir tout fait pour ramener la connaissance de l'univers à un petit nombre de principes simples, Newton eût dii se contenter de rechercher les preuves d'une action providentielle dans ce que Malebranche appelle la « simplicité des voies ». Mais il ne faut pas oublier qu'en théologie Newton n'est pas un pur savant. C'est un homme appartenant à un milieu professant en théologie des idées très particulières. On trouve chez lui une sorte de mysticisme, une tendance à l'adoration du créateur sous toutes les formes que revêtent ses œuvres, un sentiment vif de lomniprésence divine, un penchant à retrouver Dieu jusque dans les manifestations les plus particulières de sa puissance. Cette tendance, intellectualisée tant bien que mal, prend la forme d'un argument nouveau : plus les créatures de Dieu sont variées, plus l'existence d'un Dieu unique est évidente ; plus grande est la diversité des aspects de la nature, plus nécessaire est l'action d'un « Seigneur» tout puissant, qui coordonne et construit l'univers.

A vrai dire, Newton s'exprime ici plutôt par sentiment que par raison. Mais le sentiment, nous l'avons dit déjà, joue un grand rôle dans ses convictions personnelles. C'est surtout par opposition à l'athéisme, pour faire pièce aux partisans de la « nécessité métaphysique », par exemple aux admirateurs de Ilobbes, que Newton se place ici au point de vue esthétique. La beauté de l'univers, que Leibniz définissait l'unité dans la variété, est considérée delà même manière par Newton comme un signe concret de l'action divine. Si l'ordre, l'uniformité, la répétition constante des mêmes phénomènes existaient seuls dans la nature, on pourrait être tenté de les rapporter à une puissance inintelligente, à un destin aveugle. La nécessité d'un Dieu bon, sage, intelligent, ressort avec évidence de ce que l'ordre universel est un ordre varié, de ce que la nécessité des lois couvre toujours une richesse de détails irréductible à un

pincipe unique.

Admettons avec Newton que l'existence de Dieu soit l'induction suprême de la science. Il nous faut rechercher à présent quels sont les attributs de ce Dieu, c'est-à-dire voir si la métaphysique permet de rejoindre la notion ordinaire d'un être tout puissant, omniscient, d'une bonté parfaite.

Parmi les attributs de Dieu, il est naturel qu'un géomètre

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comme Newton ait mis au premier rang réternilé et rinfinilé, qu'on peut appeler des attributs géométriques. Nous avons déjà dit dans un des premiers chapitres de ce livre avec quel soin Newton distingue l'espace et le temps relatifs, Tospace et le temps absolus, l'espace et le temps mathématiques. On pouvait déjà prévoir à ce moment que l'espace et le temps joueraient un rôle tout spécial dans la métaphysique de Newton et que, débarrassés des concepts parasites qui en limitent l'application, ils étaient susceptibles d'être érigés en attributs divins. Ceci n'est applicable, bien entendu, qu'à l'espace et au temps absolus, à ce que Newton désigne, dans le Scholie Général des Principes, sous le nom d'éternité et d'infinité.

Il ne faudrait pas croire en effet que l'espace et le temps, tels que les conçoivent les géomètres, soient des propriétés de la nature divine. On risquerait fort, en admettant cette idée, de tomber dans le panthéisme, et Newton n'abhorre rien tant que « ceux qui font Dieu uniquement Tàme du monde w. A vrai dire, il est fort difficile, môme avec les explications que fournit Newton, de décider s'il échappe complètement au panthéisme, ou s'il n'admet pas, malgré ses réserves, une doctrine très voisine du panthéisme. C'est ainsi qu'il explique, à la fin des Principes, que Dieu est éternel et infini, c'est-à-dire « qu'il dure depuis l'éternité passée et dans l'éternité à venir, et qu'il est présentpar tout l'espace infini ». Un peu plus loin: «Dieu n'est pas l'éternité ni l'infinité, mais il est éternel et infini ; il n'est pas la durée ni l'espace, mais il dure et il est présent; il dure toujours et il est présent partout ; il est existant toujours et en tout.lieu ; il constitue l'espace et la durée. »

De ces déclarations assez obscures il semblerait ressortir que Newton tient avant tout à séparer Dieu du monde donné, à lui attribuer une infinité, une éternité, qui ne rappelle en rien les propriétés de l'espace et du temps réels. On serait porté à croire qu'il se sert d'une distinction analogue à celle dontse sert Malebranche, mettant en Dieu une sorte d'étendue intelligible, pour mieux lui refuser toute étendue sensible. Il n'en est rien, et Newton insiste sur l'erreur de ceux qui pensent que Dieu n'est « nulle part ». « Gomme chaqueparticule de l'espace existe toujours, et que chaque moment indivisible de la durée dure partout, on ne peut pas dire que celui qui a fait toutes choses et

qui en est le seigneur nesi jamais et nulle part ». Comme on le voit, la pensée de Newton n'est pas extrêmement nette. 11 est certain que le sentiment de la continuité le conduit à chercher un passage des notions physiques d'espace, de durée, d'esprit universel, aux notions transcendantes. 11 est certain aussi qu'il craignait sur toutes chosesd'étre confonduavecles panthéistes, avec « ces païens qui s'imaginaient que le soleil, la lune, les astres, les âmes des hommes et toutes les autres parties du monde étaient des parties de l'être suprême et qu'on leur devait un culte ; ce qui est une erreur '. » Les méditations métaphysiques de Newton n'avaient pas été poussées assez loin pour qu'il eût trouvé une conciliation satisfaisante de ces deux tendances. Un métaphysicien comnK^ Leibniz ne sera pas embarrassé pour déterminer le lien qui unit l'espace à Dieu : ce lien est fondé sur la monadologie, on peut le saisir et l'expliquer. Entre l'espace et Dieu, Newton aperçoit lui aussi un rapport, mais ce rapport est plutôt mystique que métaphysique. L'omnipotence divine estsurlout accessible ausentimcnt, et lorsque nous faisons de l'éternité, de l'infinité, des attributs de Dieu, il y a là plutôt une satisfaction donnée à la foi qu'une intuition empruntée à la raison.

A côté des attributs purement géométriques qu'on vient d'énumérer. Newton reconnaît à l'être suprême des attributs qu'on pourrait appeler « mécaniques ». Lorsque nous parlons de la puissance de Dieu, de son action constante sur les créatures, du mouvement qu'il donne à l'univers, nous ajoutons quelque chose à l'idée d'un Dieu simplement éternel et infini. Laissant provisoirement de côté la question de savoir si cette action est bonne, sage, pleine de finalité, ne l'envisageons d'abord que sous l'aspect mécanique, et demandons-nous comment est possible une action directe de Dieu sur le monde.

D'après Newton, « tout est nmet contenu en Dieu ». H est le « primum movens », la source initiale de toute transformation. Lorsque nous disons que tout mouvement a sa source en Dieu, cela est vrai non seulement du mouvement matériel, de l'action des corpssurles corps, mais de l'action descorps sur les esprits, et des espritssur les corps. «La puissance suprême s'exerce non

i. V. Principes, L. III, p. 177, en note.

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seulement sur des ôlres matériels, mais sur des èlres pensants qui lui sont soumis. » Les lois suivant lesquelles cetle puissance opère font d'ailleurs exception aux règles de la mécanique. Dans ce domaine supérieur le principe de l'égalité de l'action et de la réaction n'a plus lieu. « Tout est contenu en Dieu, mais sans aucune action des autres êtres sur lui. Car Dieu n'éprouve rien par le mouvement des corps et sa toute puissance ne leur fait sentir aucune résistance. » En d'autres termes Newton est ici très voisin de l'idée d'Aristote, de la conception d'un premier moteur qui meut sans être mû, qui distribue 1 énergie dans le monde sans être soumis de la part de ce monde à aucune réaction.

Cette action mystérieuse du créateur sur les créatures, qui échappe au principe de l'égalité de l'action et de la réaction, n'échappe pas pourtant à une autre loi fondamentale de la mécanique newtonienne, laloide non action à distance. Lorsque nous disons que Dieu est présent partout, ce n'est pas là d'après Newton, une simple métaphore. « Dieu est présent partout, non seulement virtiielleynent mais substanliellernent, car on ne peut agir où l'on n'est pas ^ » Et cette idée revient avec plus de force encore dans les Qwa?s/iowes(?p/ica?-. L'esprit divin comme l'esprit humain, y est décrit comme agissant directement sur les choses, « car seul ce qui est présent peut être senti par ce qui est présent ». Entre le créateur et la créature il n'y a nul intermédiaire : celle-ci reçoit directement le mouvement et la pensée de celui-là. Si dans une seule partie de l'espace la puissance divine cessait d'être présente, le mouvement y disparaîtrait tout d'un coup. Les tendances de Newton le menaient naturellement à une sorte d'animisme universel. 11 est remarquable que, parti de principes tout différents, Leibniz aussi soit arrivé à la conclusion qu'aucune portion de la matière n'est inerte ni exempte de l'action divine. Moins métaphysicien que Leibniz et plus porté au mysticisme théologique. Newton s'incline devant l'action divine qu'il reconnaît partout sans la comprendre.

L'éternité et l'infinité, la puissance absolue, ne sont pas les

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