‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 188 sur 208 · V. Principes, Scholie GénéraL · texte numérisé non relu

V. Principes, Scholie GénéraL

alors, par le fait même, la philosophie morale progressera d'autant. » En d'autres termes, la philosophie morale n'a pas besoin d'autres principes que ceux de la science. Du moment que l'univers témoigne d'un créateur parfait, la moralité devient un aspect de l'ordre universel.

- On peut se demander ce qui resterait de la théodicée newtonienne, si Ton en supprimait cette notion de finalité que Newton admet sans doute, mais ne justifie jamais. La question ainsi posée n'est pas factice. C'est celle en face de laquelle se trouveront, au cours du xviu^ siècle, un très grand nombre de philosophes mécanistes, disciples de Newton en ce qui concerne la physique, et pourtant hostiles à sa métaphysique. A cette question Newton lui-même a donné la réponse. « Nous adorons Dieu comme soumis, car un Dieu sans providence^ sans empire et sans causes finales, n*est autre chose que le destin et la nature. >> Ce Dieu-destin, ce Dieu-nature, qui repugne si fort à l'esprit orthodoxe de Newton, sera du goût d'un grand nombre de philosophes du xviii® siècle. De fait il semble assez logique qu'une philosophie naturelle comme celle de Newton, c'est-à-dire une philosophie fondée sur la physique, aboutisse à une théologie naturelle, où la nécessité physique joue le principal rôle. Des hommes môme enclins à un certain déisme, aussi bien que des matérialistes avérés, pourront alors reprendre à leur compte le système de Newton^ moins grossièrement imbu de causes finales. Ils arriveront à des formes diverses du naturalisme, à des métaphysiques très distinctes de la métaphysique newtonienne, et qui pourtant pourront se prétendre en accord avec les principes de Newton.

- Si nous mettons à part ce que la théologie de Newton a de personnel et presque de mystique, il reste qu'on y trouve une tendance assez différente de la tendance répandue de son temps. Le Dieu que concevaient Pascal et Malebranche, le Dieu de la théologie orthodoxe, est avant tout un Dieu législateur. Il se peut que nous ignorions son essence, mais nul n'est censé ignorer ses ordres. 11 a imprimé en nous une loi qui s'impose d'autorité. C'est en partant de cette révélation intime que nous pouvons essayer de retrouver Dieu dans la nature. Mais celui qui ne se conforme pas d'abord, par ses actes, aux prescrip-

tions divines, n'a nulle chance de saisir par sa raison les marques de la providence.

Les métaphysiciens comme Leibniz essayèrent de réagir contre ce qu'une pareille théologie avait d'exclusif. Au Dieu législateur ils associèrent un Dieu architecte et leur système concluait à une harmonie entre le Dieu de la religion et celui de la nature. Chez Newton cette harmonie se retrouve, mais le Dieu architecte est à proprement parler le seul qui nous soit accessible. C'est à lui que va notre admiration en face de la stabilité, de l'uniformité du monde, c'est à sa sagesse que concluent les dernières inductions de la philosophie naturelle. Par là Newton, malgré son mysticisme, ouvrait la voie à celte religion naturelle qui allait être la nouveauté du xviii^ siècle, et qui sous couleur d'appuyer la religion a servi surtout à la combattre. Nul mieux que Voltaire n'a compris cette tendance, et nul plus que lui à cet égard n'a été disciple de Newton. Faire du Dieu des religions révélées un géomètre, un physicien, un artiste impeccable, c'était la meilleure manière d'ébranler les doctrines qui en faisaient surtout un tyran. C'était introduire dans la métaphysique un élément emprunté à l'idéal de la raison humaine, et par suite élargir aux dépens de la foi le domaine où cette raison a place.

VOLTAIRE ET NEWTON

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