‹ La philosophie de NietzscheChapitre 14 sur 51 · II. Lichtenbergeh. — Nietzsche · texte numérisé non relu

II. Lichtenbergeh. — Nietzsche

ZO LA PIIILOSOl'IIIE DIÎ NIETZSCHE

Mais si la veine poétique ne s'est jamais tarie chez lui, on peut dire, je crois, que la pratique de la poésie lui a surtout appris à devenir un grand écrivain en prose. Je n"ignore pas que certains critiques allemands protestent contre la réputation de Nietzsche comme styliste ; et je reconnais qu'un étranger est forcément peu compétent pour porter un jugement sur le style d'une œuvre écrite dans une langue qui n'est pas sa langue maternelle. Pourtant je crois qu'aujourd'hui l'opinion allemande reconnaît d'une manière à peu près générale la haute valeur littéraire de l'œuvre de Nietzsche. Pour un Français, en tout cas, son « écriture » si colol'ée et si nette, si nerveuse et si souple, si riche en expressions pittoresques, en formules frappées comme des médailles, est d'une lecture singulièrement attrayante; sa phrase est évidemment très travaillée, ciselée par un virtuose de la plume avec un soin minutieux, avec un art très voulu, iyès conscient de ses procédés et très raffiné ; et pourtant elle a aussi je ne sais quoi de naturel, d'alerte, de dégagé, de vibrant que nous trouvons rarement dans la prose allemande, si peu sympathique, souvent, à des oreilles françaises par la lourdeur de ses constructions et la pesanteur de son allure. Le style de Nietzsche est essentiellement passionné et lyrique : dans ses analyses psychologiques les plus subtiles, dans ses raisonnements les plus abstraits on sent toujours qu'il ne pense pas seulement avec son intelligence mais avec son être tout entier, et qu'il met quelque chose de luimême dans chacune de ses idées. Il n'est pas seulement un brillant moraliste à la façon d'Amiel par exemple, un maître incontesté de l'aphorisme : il sait à l'occasion s'élever jusqu'au lyrisme le plus pathétique. Il y a sans doute quelque exagération à comparer comme on l'a fait son poème en prose de Zaralhuslra au Faust de Gœthc; l'œuvre de Nietzsche est bien moins « humaine »

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que celle de Gœthe, et je doute qu'elle puisse jamais être pleinement goûtée en dehors d'un Cercle relativement assez restreint d'esprits raffinés — ou, si l'on veut même, quelque peu blasés et « fin de siècle ». Mais je crois que le lecteur qui se sera familiarisé avec le style symbolique et dithyrambique, avec la langue insolite au premier abord de cette œuvre à peu près unique en son genre, se défendra difficilement d'une émotion singulièrement intense, presque physique, et comparable à celle qu'on ressent à l'audition de certains morceaux d'orcheslre. On sent, dans cette prose poétique, l'œuvre d'un passionné de musique, et l'on comprend aisément que l'un des chefs de la jeune école allemande. M. Richarû Strauss ait choisi le Zarathustra de Nietzsche pour sujet d'une de ses compositions symphoniques les plus connues.

Aristocrate par ses instincts, épris de vérité et d'art, tout à la fois intellectuel et sensitif, volontaire et passionné, penseur, savant, musicien, poète, Nietzsche nous apparaît comme une nature singulièrement riche et complexe. Mais cette variété d'instincts, de goûts et d'aptitudes ne fait pas tort, chez lui, comme chez tant d'esprits modernes, à l'unité essentielle de la personnalité. Rien ne serait plus faux que de le comparer à Heine, par exemple, que nous voyons tiraillé toute sa vie entre les tendances contraires de sa sensibilité et de sa raison, athée par son intelligence, vaguement religieux par instinct, tout à la

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fois croyant et sceptique en amour, démocrate et socialiste par raisonnement abstrait et foncièrement aristocrate dans sa manière de sentir. Nietzsche, avait fort bien conscience de la complexité de toute âme moderne : « Que les hommes, dit-il, étaient simples, en Grèce, dans Vimage qu'ils se faisaient dC eux-mêmes ! Combien nous les dépassons au point de vue de la connaissance de l'homme. Mais combien notre âme et l'idée que nous nous faisons d'une âme nous paraît complexe et sinueuse quand nous nous comparons aux Grecs. Si nous voulions, si nous osions créer une architecture d'après notre type d'âme (mais nous sommes trop lâches pour cela) — ce serait le labyrinthe qui devrait nous servir de modèle'. » Il se rendait bien compte d'ailleurs de l'avantage précieux que présente cette complexité de l'âme contemporaine pour le philosophe qui poursuit la vérité : il trouvera en lui-même un sujet d'études d'autant plus riche, d'autant plus intéressant que ses instincts seront plus variés et plus développés, que le labyrinthe de son âme aura plus de galeries profondes et d'obscurs recoins à explorer. Aussi Nietzsche ne demandet-il qu'à étendre toujours plus loin le champ de ses expériences. Il exprime avec beaucoup de force ce sentiment dans un aphorisme qu'il intitule Soupir du chercheur : a Quelle n'est pas mon avidité ! En mon âme ne réside aucun désintéressement, — mais un « Soi » avide de tout, qui voudrait voir par les yeux, saisir par les mains de beaucoup d'individus, comme par ses yeux, ses mains à lui, — un « Soi » qui ne veut rien perdre de ce qui pourrait lui appartenir! Oh! que cette avidité me brûle! Oh! si je pouvais renaître en cent autres êtres! — Celui qui ne connaît pas par expérience ce soupir, ne connaît pas non plus la passion de la vérité". » Mais si l'homme doit

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