‹ La philosophie de NietzscheChapitre 27 sur 51 · NIETZSCHE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

NIETZSCHE PHILOSOPHE

ilt'Ià » quelconque, n'est au fond, [probablement, qu'un svinptôme de dégénérescence ; il crut comprendre que Idutcs les théories pessimistes ou quiétistes sont simplement un indice que ceux qui les ont pensées souffraient de quelque malaise physiologique . — Et comme il voulait guérir, il voulut l'optimisme. Eclairé par ses expériences de malade sur les causes réelles du pessimisme, il rassembla tout ce qu'il y avait en lui de force vitale pour réagir contre la souffrance, pour livrer à la maladie un suprême combat — au physique comme au moral. A force d'énergie, il triompha : il fut optimiste et revint à la santé : « Je découvris en quelque sorte à nouveau la vie, écrit Nietzsche dans son journal de 1888, je me retrouvai moi-même, je savourai toutes les bonnes choses, même les petites, comme d'autres pourront difficilement les savourer, — je fis de ma volonté de guérir, de vivre, ma philosophie. — Qu'on y prenne garde, en elfet: les années où ma vitalité descendit à son minimum furent celles où je cessai d'être pessimiste : l'instinct de conservation m'interdit une philosophie de l'indigence et du découragement *. »

Le premier acte de la vie philosophique de Nietzsche, sa Naissance de la tragédie est l'affirmation éclatante d'un idéal nouveau, lidéal tragique, et l'apologie enthousiaste d'Eschyle, de Schopenhauer, et de Wagner en qui il reconnaît les plus illustres représentants de cet idéal. De même, dans les dernières années de sa vie consciente, Nietzsche conclut de nouveau par l'affirmation plus triomphante et plus dithyrambique encore de son

(1) M"' FGi-sler-NieUsciic-, II, 1, p. 338 s.

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idéal — de ce même idéal qu'il avait entrevu commt jeune homme, car la philosophie du « Surhomme » qu'enseigne Zarathustra est, au fond, à peu près identique à la philosophie tragique. Entre ces deux périodes de joyeuse et confiante affirmation s'étend, comme une sorte de dépression séparant deux sommets, une période de négation et de critique à outrance. Nietzsche s'était trop hâte de bâtir et avait dû reconnaître que les matériaux de son édifice n'étaient pas solides. Nous avons vu, comment, au terme de la première étape de sa vie, il avait constaté que le pessimisme de Schopenhauer et l'art décadent de Wagner n'avaient rien avoir avec ses convictions intimezet originales à lui, et compris qu'il lui fallait soumettre à une critique rigoureuse toute la masse de ses idées pour en éliminer impitoyablement les éléments étrangers et parasites qui s'y étaient glissés. Dans la seconde moitié de sa vie, Nietzsche refait, en sens inverse, le chemin qu'il avait parcouru dans la première : après avoir détruit sans merci toutes les fausses valeurs qu'il avait encore reconnues dans ses premières œuvres, il s'élève de nou. veau de la négation à l'affirmation et échange la froide et farouche intrépidité du critique contre l'exaltation quasi mystique du prophète*.

(1) On a souvent distingué dans la vie philosophique de Nietzsche deux périodes : une période positiviste (1876-82) et une période mystique (1882-88). L'opposition entre ces deux périodes ne me parait pas très heureusement désignée par cette formule ; la première période est surtout une période de négation et de critique pessimiste, la seconde une période d'affirmation enthousiaste ; le con traste entre les deux ne me semble d'ailleurs pas assez absolu pour qu'il soit indispensable de les étudier chacune séparément. — On a parfois prétendu, d'autre part (voir en particulier M'"° Lou Andréas- Salomé, /'. Nietzsche in seinen Werhen p. 98 ss.), que. pendant sa {lériode positiviste, Nietzsche avait subi très fortement l'influence de Paul Rée, un psychologue de l'école anglaise, dont il avait fait la connaissance à Bàle en 1874, avec qui il avait passé l'hiver de 1877-78 à Sorrente et dont il admirait beaucoup les ouvrages {Psycholo(]ische UcoLachtungen, 187y, et Der Ursprunçi der moralischen

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Les premières œuvres de la pcrîodc proprement philopnphique de Nietzsche Choses humaines, Sentences et opinions diverses, Le Voyageur et son Ombre et Aui^ore, i[u[ ont été écrites, comme nous venons de le voir au moment où la santé de Nietzsche était le plus gravement menacée, respirent cette défiance profonde de l'existence qu'avait fait naître en lui la maladie. Elles ont, les unes comme les autres, une tendance nettement négative. L'air qu'on y respire est âpre et glacé. Nietzsche s'y révèle comme le destructeur impitoyable qui bat en brèche toutes les croyances religieuses, métaphysiques ou morales ; il se compare à un mineur qui sape par la base les dogmes les plus solides, qui pousse lentement, patiemment, sûrement, ses galeries souterraines loin de la lumière du jour, loin des yeux des hommes. Choses humaines est une attaque à fond contre le pessimisme romantique, en particulier contre Schopenhauer, dont Nietzsche, revenant sur ses opinions d'autrefois, répudie hautement les doctrines; il repousse maintenant l'hypothèse de la volonté comme « chose en soi » qu'il admettait encore dans la Naissa^ice de la tragédie et nie d'une manière générale la nécessité de croire à une « chose en soi » ; il combat la morale de la pitié, l'apologie du renon-

Empfi)iclun{jc?i, 1877). Or cette influence est d'abord catégoriqueweui; niée par Nietzsche lui-même, dans unc'lettre de 1878 à Erwiu Kohde (voir \V. XI, 42:2), dans la préface de la Généalofjie de la Morale W. VU, 291) et dans Ecce homo (cité par M™' Forster-Nietzsche, 11, 1, p. 297). De plus cette assertion de Nietzsche se trouve confirmée par la publication récente des études préliminaires pour Choses humaines qui montrent que Nietzsche aviut conçu et mis sur papier lOutes ses idées nouvelles avant l'automne de 1S7C où il se lia plus intimement avec Rée. — Enfin il résulte, je crois, de notre exposition que le développement intellectuel de Nietzsche a été parfaitement lof,'ique et que l'évolution de 187G n'a pas été soudaine mais s'est lentement préparée pendant des années. Pour toutes ces raisons, il nous semble que les relations de Rée avec Nietzsche ont un intérêt plutiH biographique que philosophique; c'est pourquoi aussi ii'iiis ne nous en occuperons pas davantage dans cette étude.

cernent, la doctrine qui veut que l'homme abdique tout désir personnel et égoïste ; il ne veut même plus admettre que l'humanité ait pour fin la production du génie, comme il l'affirmait encore dans Scliopenhauer éducateur, mais proclame que, prise en bloc, elle ne poursuit aucune espèce de but. — Dans le Voyageur et son Ombre Nietzsche entreprend d'explorer « cette ombre que montrent toutes les choses quand le soleil de la connaissance luit sur elles * » ; il sait en effet que l'on se représente mal les choses quand on se borne à les étudier à la lumière de la connaissance idéaliste, car on ne perçoit alors que les parties éclairées tandis que les parties d'ombre restent dissimulées au regard ; c'est pourquoi le penseur qui veut se faire une idée complète de la réalité doit a^iprendre aussi à la considérer sous sa face obscure. — Enfin, dans V Aurore, Nietzsche soumet à la critique la valeur que les homme? ont de tout temps regardée comme la plus haute de toutes : la croyance à la morale. Il démontre que la croyance du devoir n'a ni une origine surnaturelle ni une valeur impérative ou absolue, qu'il n'y a pas de règle éternelle et immuable fixant le bien et le mal, et que la loi morale, qui contraint l'homme à être sincère envers lui-même à tout prix, finit par s'anéantir elle-même : l'homme devient c immoraliste » par morale, comme il devient athée par religion ; sa sincérité intellectuelle l'oblige à tourner sa critique contre la morale elle-même et à révoquer en doute la légitimité de ses commandements.

L'idéal que Nietzsche se fait de l'existence se rapproche un peu, à ce moment, de l'idéal positiviste. 11 admet que chaque individu récapitule en quelque sorte dans les trente premières années de son existence une évolution bue l'humanité a peut-être mis trente mille ans à accomplir. L'homme moderne commence, tout enfant, par être

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religieux; puis, perdant la foi en Dieu et en l'immortalité, il se laisse prendre quelque temps aux charmes plus austères de la métaphysique; celle-ci à son tour cesse bientôt de lui suffire et se réduit peu à peu à n'être plus qu'une croyance esthétique, un culte enthousiaste de l'art. Enfin l'instinct scientifique parle de plus en plus impérieusement et conduit l'homme fait à l'étude exacte de l'histoire et de la nature. C'est dans l'homme de science, dans « l'esprit libre ». affranchi de toute illusion et de tout préjugé que Nietzsche voit pendant quelque temps le plus beau type d'humanité supérieure. L'esprit libre est un « pessimiste intellectuel », et il a besoin d'une santé morale robuste pour ne pas se laisser aller au désespoir et au nihilisme : ce n'est pas impunément, en effet, que l'homme peut déchirer les voiles de l'erreur qui l'enveloppent de toutes parts et contempler face à face la réalité. « Toute la vie humaine est profondément enlisée dans l'erreur; l'individu ne peut la sortir de ce puits, sans devenir profondément hostile à tout son passé, sans trouver absurde tous ses motifs d'agir actuels, sans opposer l'ironie et le mépris aux passions qui nous poussent à espérer en l'avenir et en un bonheur futur *. » Il peut néanmoins, s'il est courageux et énergique de tempérament, trouver dans sa science même des motifs pour échapper à la désespérance. Le savoir pessimiste le délivre, en effet, des soucis qui rongent le vulgaire ; s'il se désintéresse de presque tout ce qui a du prix pour les autres hommes, il jouit par contre d'autant plus librement du spectacle des choses ; il se plaît à planer, affranchi de toute crainte, au-dessus de l'agitation humaine, au-dessus des coutumes, des préjugés et des lois ; il vit uniquement pour mieux connaître, et sa plus haute récompense, est de comprendre, en lui et hors de lui, les lois nécessaires de l'évolution universelle,

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