‹ La philosophie de NietzscheChapitre 41 sur 51 · V. VI · texte numérisé non relu

V. VI

SON SYSTÈME. — PARTIE POSITIVE : I.E SmiIOMMt ioo

souffrances, c'en est fait de lui : il est vaincu. Et il a besoin de toute son énergie pour ne pas succomber à la tentation. Tandis qu'il parcourt son domaine à la recherche des désespérés qui l'appellent, il pénètre dans un lieu désolé comme le royaume de la mort. « Là se dressaient des pointes de rochers noirs et rouges ; pas une herbe, pas un astre, pas un chant d'oiseaux. C'était une vallée qu( tous les animaux fuyaient, même les bêtes de proie ; seuls des serpents horribles, gros et verts, y venaient, quand ils devenaient vieux, pour y mourir. C'est pourquoi les pâtres nommaient cette vallée : la Mort-des-Serpents. » Dans ce lieu funèbre, il aperçoit soudain, vautrée au bord du chemin, une forme innommable, hideuse, à peine humaine. Et au moment où, rougissant de honte d'avoir vu de ses yeux le spectacle d'une telle monstruosité, il se dispose à quitter au plus vite ce lieu maudit, une voix s'élève vers lui, semblable au hoquet d'un agonisant, ou à l'eau qui gargouille la nuit dans une conduite bouchée : « Zarathustra ! Zarathustra ! Devine mon énigme! Parle, parle! Qu'est-ce que la vetigeance contre le témoin?... Dis-moi donc qui je suis !» — Et soudain accablé par une immense pitié, Zarathustra s'affaisse, tel un chêne qui a longtemps résisté à la cognée des bûcherons et qui tout d'un coup s'écroule lourdement, effrayant par sa chute ceux-là mêmes qui voulaient l'abattre. — Mais bientôt il se relève et sa figure s'empreint de dureté :

« Je te reconnais, dit-il d'une voix d'airain : tu es le meurtrier de Dieu! Laisse-moi passer mon chemin.

Tu n'as pas supporté celui qui te voyait, qui te voyait constammentjdans toute ton horreur, toi le plus hideux des hommes ! Et tu as tiré vengeance de ce témoin ^ »

Zarathustra est sorti vainqueur de l'épreuve où Dieu a péri. Le Dieu d'amour est mort, étouffé par la pitié, pour

avoir vu toutes les tares, toutes les laideurs les plus cachées de l'humanité ; sa pitié ne connaissait pas de pudeur ; il a fouillé les recoins les plus obscurs, les plus immondes de l'âme humaine ; et c'est pourquoi il est mort, car l'homme ne pouvait supporter un tel témoin de son ignominie. Zarathustra, lui, a senti la rougeur de la honte lui monter au front ; devant le spectacle horrible de la misère humaine il a baissé les yeux, il a voulu con-

j tinuer sa route, sachant qu'il y a plus de noblesse et de vraie

I grandeur à poursuivre sa voie qu'à gâcher inutilement sa vie et à se perdre soi-même en secourant une infortune à qui nul ne peut porter remède. Et, ce faisant, il a non seulement détourné de lui la mort, mais il s'est concilié aussi l'amour de l'Homme le plus hideux : il a en effet, par son silence et son abstention « respecté j la grande infortune, la grande laideur qui s'offrait à sa vue; il lui a épargné sa pitié. L'Homme le plus hideux qui haïssait Dieu et les miséricordieux, s'incline volontiers devant la t dureté » de Zarathustra et accepte de devenir son hôtel.

Le sage, selon Nietzsche, doit donc être dur, pour lui comme pour les autres. H renonce, quant à lui, à toute espèce de bien-être, de quiétude, de paix. H sait en effet que l'humanité n'évolue pas vers un but déterminé et fixe

. mais que tout est dans un perpétuel devenir, et que la vie est Œ ce qui doit toujours se dépasser soi-même ^; » il sait donc aussi que l'individu ne peut jamais se flatter d'être arrivé au port, que toute paix est pour lui < le moyen

; d'une guerre nouvelle » et que sa vie doit être une suite ininterrompue d'aventures toujours plus périlleuses. H ne cherche donc pas le bonheur, mais seulement l'émotion du jeu ; et s'il abat un beau coup de dés, il se demande

(1) W. V(, 382 ss.;cf. V, 260 38.

(2) W. VI, i67.

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aussitôt : « Est-ce que je jouerais avec des dés pipés? » Il n'ignore pas que la joie et la douleur vont toujours de pair. L'homme peut traverser la vie sans grand plaisir et sans grande douleur, dans un état d'âme voisin de l'indifférence, mais c'est à condition de réduire au minimum sa vitalité. Celui qui veut connaître les grandes joies doit aussi fatalement connaître les grandes douleurs ; toute oscillation dans un sens est compensée par une oscillation dans l'autre. Le a créateur de valeurs > qui a foi dans la vie, qui veut la vie aussi intense, aussi puissante que possible, veut donc aussi les oscillations les plus amples autour du point d'équilibre ; il veut connaître les sommets extrêmes du bonheur et du malheur, les plus enivrantes victoires comme les plus terribles de'faites ; il doit « marcher au-devant de sa suprême douleur et de sa suprême espérance tout à la fois' », tendre en même temps au triomphe et à l'anéantissement. Zarathustra meurt en atteignant le point culminant de son existence. Le Surhomme est à la fois la victoire suprême ei aussi la fin de l'homme.

De même que le sage doit être dur pour lui et ne reculer devant aucune souffrance, de même il doit aussi savoir être dur pour les autres. Il y a des infortunes qu'il est inhumain de soulager ; il y a des mal-venus, des dégénérés dont il ne faut pas retarder la fin. « Partout, dit Zarathustra, retentit la voix de ceux qui prêchent la mort, et la terre est pleine de gens à qui la mort doit être prêchée — ou bien « la vie éternelle » peu m'importe — pourvu qu'ils s'en aillent bien vite ^. » Aux pessimistes, aux découragés, aux mélancoliques, aux miséricordieux, aux ascètes de toute sorte qui vont partout disant : « La vie n'est que souffrance 2, le sage doit répondre : t Faites

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donc en sorte de mettre fin à une vie qui n'est que souffrance ! Et que votre loi morale soit : « Tu dois te tuer toi-même ! Tu dois t'évader spontanément de la vie ' ! » Il ne faut pas que la terre devienne un lazareth peuplé de malades et de découragés, où l'homme sain périsse de dégoût et de pitié. Pour épargner aux générations futures le spectacle déprimant de la misère et de la laideur, laissons mourir ce qui est mûr pour la mort, ayons le courage de ne pas retenir ceux qui tombent mais de les pousser encore pour qu'ils tombent plus vite. Le sage doit donc savoir supporter la vue de la souffrance d'autrui ; bien plus, il doit faire souffrir sans se laisser dominer par la pitié, tout comme le chirurgien manie d'une main ferme et sûre son bistouri sans se laisser troubler par l'idée des tortures où se débat le patient. C'est là ce qui demande le plus de véritable grandeur d'âme. » Qui atteindra quelque chose de grand, dit Nietzsche, s'il ne se sent pas la force et la volonté ^'infliger de grandes souffrances ? Savoir souffrir est peu de chose : de faibles femmes, même des esclaves passent maîtres en cet art. Mais ne pas succomber aux assauts de la détresse intime et du doute troublant quand on inflige une grande douleur et qu'on entend le cri de cette douleur — voilà qui est grand, voilà qui est une condition de toute grandeur*. » Enfin le sage doit montrer, dans toutes les aventures de la vie, la sérénité du beau joueur, l'innocence joyeuse de l'enfant qui s'amuse, la grâce souriante du danseur. Dans la parabole des Trois métmnoîyhoses de l'Esprit, Zarathustra enseigne que l'âme humaine doit d'abord être semblable au chameau qui se charge docilement des fardeaux les plus lourds : elle endure patiemment les pires épreuves, elle se soumet volontairement aux plus rudes

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disciplines pour amasser un lourd bagage d'expérience. Ensuite elle doit se faire semblable au lion qui dit « Je veux » et terrasse sous sa griffe quiconque menace sa liberté ; elle doit vaincre le grand dragon de la Loi qui, sur chacune de ses écailles d'or, porte écrit en lettres flamboyantes « Tu dois », et s'affranchir violemment du joug de l'idéal, du vrai, du bien, qui lui semblait jadis si doux à porter. Enfin, pour devenir féconde et créer des valeurs nouvelles après avoir détruit les valeurs anciennes, il faut quelle devienne semblable à l'enfant qui joue : « L'enfant est innocence et oubli, il est un recommencement, un jeu, une roue qui tourne d'elle-même, une première impulsion, un « oui » sacré » \ Ainsi l'âme humaine qui veut s'élever aux plus hauts sommets de la sagesse doit apprendre à jouer, à s'ébattre joyeusement en toute innocence. Elle doit se faire légère et insouciante, vaincre le démon de la pesanteur sous toutes ses formes, renoncer au pessimisme et à la mélancolie, aux allures solennelles, aux attitudes tragiques, au sérieux renfrogné, à la raideur intransigeante : « Malheur à ceux qui rient! s disait l'ancienne Loi; or, c'est là, selon Zarathustra, le pire des blasphèmes. Le sage doit au contraire apprendre le rire divin : il doit s'approcher de son but, non point à pas lents et comme à regret, mais en « dansant » et en « volant ». C'est en sachant rire qu'il pourra se consoler de ses échecs, en sachant danser et voler qu'il franchira joyeusement, semblable aux tourbillons du vent d'orage, les noirs marais de la mélancolie. Il faut que l'homme apprenne à « danser par delà luimême s, à « rire par delà lui-même » ; en d'autres termes à s'élever au-dessus de lui-même, à se dépasser lui-même sur les ailes du rire et de la danse. C'est là le conseil suprême de la sagesse de Zarathustra.

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