X. — Preuve parla sanction morale
Les arguments qui précèdent ont un caractère tout métaphysique : ils sont les applications de la théorie des Idées, et considèrent les choses dans leur essence même.
C'est beaucoup moins à la conscience qu'à la raison que ces preuves sont empruntées. Si Platon parle de la simplicité et de l'identité de l'âme, il entend par lu la simplicité et l'identité, non de la conscience personnelle, mais de la raison, qui a un caractère presque impersonnel. S'il s'appuie sur l'idée de la science et de la réminiscence, c'est pour nous montrer la raison antérieure et supérieure aux corps qu'elle anime, et portant en elle-même l'éternelle vérité. S'il décrit le mouvement sans fin des contraires, qui fait succéder la vie à la mort, la mort à la vie, c'est qu'il conçoit la contradiction comme la loi métaphysique du monde sensible, et le mouvement comme un trait d'union entre deux Idées opposées. Quand il s'efforce de pénétrer dansl'essence la plus intime de l'âme, c'est h lalumière
{\) Rép., X. 608) (1, sqq.
(les Idées, et par le principe métaphysique de Texclusîon des contraires dans l'essence. Vivre et se niouvoir sans cesse lui paraît la définition même de rame; mais c'est là encore une spéculation toute métaphysique sur les rapports de la génération avec ses principes moteurs. La conclusion de tous ces arguments, c'est que l'âme est indestructible dans l'unité de son essence et dans ses fonctions essentielles; mais l'cst-elle dans sa personnalité? Platon nous a prouvé l'éternité de la raison, qui est plutôt impei*sonnclle qu'individuelle, et de la force motrice, qui est pour lui identique à l'intelligence, parce que la pensée est un mouvement spontané et que la raison même est un cercle qui se meut autour de l'Unité. Il y a donc en nous une raison impérissable et une source intarissable de changements; mais ces chaqgements mêmes ne doivent-ils pas nous inquiéter, et souiuiesuous bien sûrs de conserver notre personnalité propre au milieu des métamorphoses de la vie univei'selle? Platon ne dit-il pas lui-même dans le Timée qu'une de nos âmes est mortelle, celle qui compreod le 6jjAo; et le to s^iOupiTutov? L'âme céleste seule ne l'est pas, parce qu'elle est raisonnable, parce qu'elle est la raison même. Mais, encore une fois, ma raisoa est-elle moi-môme, et sufFit-il qu'elle subsiste pour que mon individualité et ma personnalité subsistent également?
Platon ne sépare pas ou ne distingue pas la raison de la conscience, et on sait combien l'idée de la personne est peu claire dans sa doctrine. Mais, dans la question qui nous occupe, il a fini par conclure, sinon à la certitude, du moins à la probabilité de l'immor- '^alité péronnelle. C'est qu'il y a un problème moral impliqué dans le problème métaphysique. L'âme doit
l'immortalité. 603
ùtre punie ou récompensée selon ses œuvres, et la justice humaine est incapable d'accomplir entière*^ ment la loi de Texpiation. Les juges de la terre, revêtus d'un corps, jugent des âmes également revêtues de leurs corps, et les jugent trop souvent d'après leur enveloppe extérieure. 11 faut une autre justice; il faut une ânie qui s'adresse à l'âme face à face, sans intermédiaires, et prononce sa condamnation ou son absolution par un décret infaillible : l'Âme divine (1).
Comment s'accomplira l'expiation ou la récompense dans l'autre vie? — Ici commencent les hypo^ thèses et les mythes poétiques. Presque tous les mythes platoniciens ont rapport à la destinée et à l'éternité des âmes, parce que c'est la question la plus obscure de la philosophie, et que, d'autre part, ces mythes faisaient le fond des mystères et des traditions religieuses. Platon s'empare de ces traditions orientales et y ajoute tous les caprices d€|,son imagination féconde. Tantôt il nous fait parcourir les périodes circulaires de la grande annee^ au bout de laquelle tout recommence dans le môme ordre, de la même manière, à des intervalles égaux, et ainsi à l'infini, pendant l'éternité. Tantôt il nous montre les âmes des méchants soumises à des transformations qui sont des supplices, mais finissant par revenir à l'excellence et à la dignité de leur premier état, ei; to .t?ç irpciTTiç xal àpiGTT; t^îw; (2) ; d'où l'on peut conclure que toutes les âmes retrouveront enfin leur pureté primitive, et que le mal sera définitivement vaincu par le Bien (3).
(1) V. le mylho du Gorgias,
(2) Tiin., 42.
(3) Sur la destinée des âmes, voir PhcBdr.^ 257, a, 248, d. CraL, 54, i03, a. Phœd,, 84, a, 107, 113. Gorg., 526, c. Rép., 303, c, 608. Leg.^ 003, 959. A/nio., 81. Tim., 42, 90. Poii7., 471. — La doctrine ordi-
Ce qui domine tous ces mythes, c*est l'idée d'une Providence vigilante, rendant à chacun selon ses œuvres, disposant toutes les parties de Tunivers dans l'ordre le plus propre à la perfection de l'ensemble. Lorsque Platon aperçoit ainsi toutes choses dans l'universel, il ne voit plus partout que le bien, la justice divine, la divine Providence, le triomphe complet de ridée intelligible au sein du monde sensible : le mal s'est évanoui dans le bien comme le relatif dans l'absolu, le non-être dans l'être, la matière dans l'Idée, l'ombre dans la pure lumière ; la Providence est absoute, « Dieu est innocent (1). »
naire de Platon est que les Ames pures retournent après la mort dans les étoiles, tandis que les &mes injustes sont réduites à errer autour de la terre et & y subir des métamorphoses sans pouvoir s'affranchir entièrement de la matière : elles peuvent redescendre à la vie animale ou simplement végétative. — Cf. Cicér.,2?c rep. \^, suh finem. (l) Hép.y X, 609.
N. B. Nous n'avons pas posé la question de Tésotérisme de Platon; mais noua croyons que l'analyse qui précède l'a suffisamment résolue. A quoi bon supposer des doctrines secrètes, contraires aux doctrines écrites, quand celles-ci ont déjà tant de profondeur et d'unité? -^ Platon a dû avoir, sans aucun doute, un enseignement oral plus explicite et plus scientifique que ses Dialogues ; mais est-ce une raison pour croire qw cet enseignement ait été opposé aux Dialogues? Nous avons nousméme parlé de VexoUrisme du TiméCj mais nous n'entendons par là aucun mystère. La forme du Timée est plus allégorique et plus pytha^orique^ parce que c'est un pythagoricien qui parle; comme la forme du Parménide est plus éléatique, parce que le héros est Parménide luimême ; voilà tout.
Pour se convaiucre de la faiblesse des arguments en faveur de Tésotérisme, il suffit de lire la thèse latine de M. Druon, où ils sont toos résumés. — L'auteur va jusqu'à citer comme preuves de mystères les dialogues sans conclusion, comme le LysiSy VHippias, etc. ~ Maisqny avait*il donc de si mystérieux à cacher? C'est ne rien comprendre à la maïeuiique de Platon. — M. Druon ne voit du reste dans la philosophie platonicienne qu'un amas ^e contradictions inexplicables et d'obscurités impénétrables, et il conclut à des mystères. Nous espérons aroir suflisammont montré à quoi se réduisant ces prétendues contradictioos.
Préface,