CHAPITRE PREMIER
l'homme et ses écrits
La vie, les habitudes, les conversations de Schoponhauer nous sont connues dans tous leurs détails. Le livre de M. Gwinner^, son exécuteur testamentaire, est de nature à satisfaire sur ce point les plus exigeants. Sous ce titre : De lui, sur lui,'^, Lindner et Frauenstaedt ont public sa correspondance et recueilli ses entretiens particuliers. En France, M. Fouclier de Cai-eil et M. Cliallemel-Lacour^ qui l'ont visite ont raconte l'un
\. Ai'lhur Sclwpenliuuer aus peTsonlichem Ungange dar(jesl(iUt. Leipzig, ISR-Î.
2. Von ilrm, ûber ihn. Berlin, 1803; cii doux parties: Ein Wort (loi- Vortheidiguiig, von E. Otto Liiidner. — Memorabilien, Urielo uiid Nachlasbstûci<e, vun J. l'rauensUic.it.
;!. Fouclier de Careil. Jlegel et Schopenliauer. Paris, 186?. Ciialleiiiel-Lacour, Revue des Deux-Mondes, 15 mars 18/0.
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2 LA PHILOSOPHIE DE SCHOPENHAUEft
et l'autre leur entrevue. Il nous serait impossible ici de parler longuement de l'homme ; nous aurions d'ailleurs le désavantage de ne pouvoir le faire d'après des impressions personnelles : et nous ne voulons pas encourir le reproche que Schopenhauer adresse à ceux qui s'attardent à la biographie d'un philosophe. II les comparait aux gens qui, placés devant un tableau, s'occupent surtout du cadre et de la dorure. Renvoyons donc aux écrivains cités ceux qui voudraient plus de détails, pour ne dire ici de l'homme que ce qui est nécessaire pour comprendre le philosophe.
Arthur Schopenhauer est né à Dantzig, le 22 février 1788. Son père, riche et d'origine patricienne, était l'un des principaux négociants de cette ville. C'était un homme d'un caractère énergique, obstiné, actif, d'une grande aptitude pour le commerce. Doué dans la vie ordinaire, d'une gaieté humoristique, il menait un grand train de maison, dépensant beaucoup en tableaux, en objets précieux, en livres, surtout en voyages. A l'àge de trente-huit ans, il épousa une fille du conseiller Trosiener, alors âgée de dix-huit ans. A. Feuerbach, qui la connut plus tard, la juge en ces mots : • Elle bavarde beaucoup et bien; intelligente, sans cœur ni âme. » Ce fut un mariage de raison ; de part et d'autre le sentiment n'y entra pour rien. Le fils qui naquit de cette union reçut le nom d'Arthur qui, étant le même dans toutes les langues, disait son père, est excellent pour entrer dnns une raison de commerce. Le jeune Arthur vécut cinq ans dans sa ville natale. En 1793, Dantzig ayant cessé d'être une ville libre, la famille de Schopenhauer, dont les armes portaient comme devise « Point d'honneur sans liberté, » se retira à Hambourg. Elle y resta douze ans. Pendant ce temps, Schopenhauer voyagea beaucoup. Dans sa neuvième année, il fut conduit au Havre par son père qui le laissa deux ans chez un négociant de ses amis. Il revint à Hambourg pour recommencer un long voyage (1803-1804) en Suisse, en
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Belgique, en Franco et en Angleteire. Il resta six mois dans une pension de Londres. Là il apprit à haïr la bigoterie anglaise qui, disait-il plus tard, « a dégradé la plus intelligente et peut-être la première nation de l'Europe, au point qu'il serait temps d'envoyer en Angleterre, contre les Révérends, des missionnaires de la Raison, avec les écrits de Strauss dans une main et la Critique de Kant dans l'autre. »
Placé dans la maison de commerce du sénateur Jeniscli, à Hambourg, le jeune Schopenbauer ne montrait guère de goût que pour l'étude. Il lisait à son comptoiila plirénologie de Gall. Le commerce lui répugnait. A ses yeux, dans la grande mascarade que joue notre monde civilisé, les marchands sont les seuls qui jouent sans masque et qui sont franchement des spéculateurs ; mais cette franchise le dégoûtait.
Sur CCS entrefaites, son père mourut. Il semble par une crainte exagérée d'un revers de fortune avoir fini par un suicide. Si ce fait était bien établi — et il paraît l'être — il y aurait là un fait morbide qui jetterait quoique jour sur le caractère sombre de son fils^
Schopenbauer tomba donc sous la direction de sa mère, Johanna, femme bel-esprit, qui vivait dans un cercle de littérateurs, d'artistes, et de gens du monde. Sa maison de Hambourg était fréquentée par Klopstock, le peintre Tischbein, Reimarus et un assez grand nombre d'hommes politiques. A la mort de son mari, elle s'établit à Weimar, fit la connaissance de Gœthe et vécut dans le même monde que lui. Elle publia des travaux critiques sur l'art et un grand nombre de romans. C'était une femme si disposée à voir le monde en beau qu'elle dut être très surprise d'avoir donné naissance à un pessimiste incurable.
Dès cette époque son fils était méi-uutcnt. Il obtint à
1. Voir sur ce point les excellentes reinnnjues du prof. Meyor. Schopenhaucr ala Mensch und Denher. Berlin, 1872, p. II.
force de plaintes d'être libéré du commerce et fut envoyé d'abord au gymnase de Gotha, puis en 1809 à l'Université de Gœttingue ou il s'adonna surtout â la médecine, aux sciences naturelles et à l'histoire. Les leçons d'un disciple de Kant, Schulze, l'auteur d'Enésidème, lui inspirèrent le goût de la philosophie. Son maitre lui donna le conseil de s'appliquer exclusivement à Platon et à Kant, et, avant de les posséder, de n'aborder aucun autre philosophe, notamment Aristote et Spinoza, « conseil que Schopenhauer ne se repentit jamais d'avoir suivi ».
En 1811, il se rendit à Berlin espérant entendre un grand, un vrai philosophe, Jean Fichte. « Mais son admiration a p/'iori, dit Frauenstaedt, fit bientôt place au dédain et à la raillerie. »
En 1813, il se préparait à soutenir sa thèse de doctorat devant l'Université de Ber.'in; la guerre l'en empêcha et il vint la passer à léna. Elle avait pour titre : De La quad/'uplc racine du princijede ia raison au^isante^. Suivant Schopenhauer, ce principe a quatre formes • 1° le principe de raison suffisante du deoenir qui gouverne tous les changements et constitue ce qu'on appelle d'ordinaire la loi de causalité ; 2° le principe de raison suffisante de la connaissance. Sous celte forme, surtout logique, il règle les concepts abstraits, en particulier, le jugement ; 3° le principe de raison suffisante de l'essence qui régit le monde formel, les intuitions a priori de temps et d'espace et les vérités mathématiques qui en dérivent ; 4° le principe de raison suffisante de l'action, qu'il appelle aussi loi de motivation, qui s'applique à la causalité des événements internes. — On sait que Leibnitz ramenait tous les principes à doux : raison suflisante, identité — peut-être réductibles en dernière anaivse à un seul. Celte généralisation était assui'ément
I. Ueber die vicrfarjic Wurzel des Satzeê von zureichendvn Grunde. Rudulsladt. 1813.
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beaucoup plus philosophique que les distinctions de Schopenhciucr : car, suivant la juste remarque de M. L. Dûment*, « les quati'e formes de raison suffisante se laissent facilement ramener au seul principe de causalité, parce que tous les faits, même les faits logiques, se ramènent en dernière analyse à des changements » et que les conditions abstraites des rapports entre nos idées doivent être dérivées de la réalité elle même et des principes qui la régissent.
Cette thèse soutenue, Schopenhauer vint passer l'hiver à Weimar, où il fréquenta Gœthe et se lia avec lui, autant que le permettait une différence d'âge de trenteneuf ans. Làaussi il connut l'orientaliste Frédéric Majer qui l'initia à l'étude de l'Inde, de sa religion et de sa philosophie : événement capital dans la vie de Schopenhauer, qui, dans la partie pratique de sa philosophie, est un bouddhiste égaré en Occident.
De 1814 à 1818, il vécut à Dresde, fréquentant la bibliothèque, le musée, étudiant les œuvres d'art et les femmes, autrement que par ouï-dire et dans les livres. Encore tout imprégné de l'influence de Gœthe, il publia sa Théorie de la Vision et des couleurs'^, ouvrage dont la traduction latine fut publiée plus tard (en 1830) dans le recueil de Radius : Scriptores ophthaimologici minores. Sa théorie " qui, dit-il, ne considère les couleurs qu'en elles-mêmes, c'est-à-dire comme une sensation spécifique donnée dans l'œil, permet de décider entre la théorie de Newton et celle de Gœthe, sur l'objectivité des couleurs, c'est-à-dire des causes extérieures qui produisent dans l'œil une pareille sensation. On trouvera que dans sa théorie tout parle en faveur de Gœthe et contre Newton, « car Gœthe, dit-il ailleurs, avait étudié la nature objectivement et en se livrant à elle ; Newton était un pur mathématicien, toujours calculant, me-