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pensée. Tantôt ce sont des sensations qui viennent du dehors, tantôt des associations qui viennent du dedans ; notre pensée est comme une lanterne magique au foyer de laquelle il ne peut se former qu'une image; mais qui, fût-elle la plus belle, doit céder la place aux plus communes, aux plus hétérogènes. En vain prétendrat-on avec Kant qu'il y a « une unité synthétique de l'aperception », un « moi » qui met de l'unité dans tout cela. Ce principe unifiant est lui-même inconnu, c'est un gros mystère ; et qu'est-il au fond? la volonté.
La nécessité pour la pensée d'être réduite à une seule dimension cause Voubli. Dans la tête la plus savante, tout savoir n'est que virtuellement ; il ne peut passer de la puissance à l'acte que sous la condition du temps, de la succession. La connaissance la plus complète et la plus sûre, c'est l'intuition. Mais elle est limitée à l'individu et les intuitions ne peuvent se fondre en un concept que par la suppression des différences, c'est-à-dire par un oubli.
Ajoutez à cela que l'intelligence vieillit avec le cerveau ; que, comme toutes les fonctions physiologiques, elle perd son énergie avec l'âge.
Puis à ces imperfections essentielles s'en joignent d'autres non essentielles, importantes pourtant. Il est dillicile que l'intelligence soit à la fois très vive et très solide, qu'on ait l'intuition du génie et la méthode du logicien. Il y a des qualités qui s'excluent d'ordinaire. On ne peut être à la fois Platon et Aristotc, Shakespeare et Newton, Gœthe et Kant.
L'intelligence en somme n'a, comme nous le verrons, qu'une fin : la conservation de l'individu. Le reste est de luxe. « Le génie est aussi utile dans la vie pratique, qu'un télescope dans un théâtre. » Aussi la nature le dispenso-t-elle d'une fa(;on aristocratique. Les différences d'intelligence sont assurément plus grandes que celles de la naissance, du rang, de la richesse, de la caste ; mais ici comme dans toutes les aristocraties, il
naît mille plébéiens pour un noble, un million pour un prince; le plus grand nombre forme « la canaille. » Et comme l'intelligence est un principe de séparation, de différence, le génie se sent isolé. Suivant le mot que Byron prête à Dante, vivre pour lui, c'est
Se sentir dans la même solitude que les rois,
Sans avoir cette puissance qui leur permet de porter une couronne*.
Telles sont les vues les plus importantes de Schopenhauer sur la théorie de l'intelligence. Le reste se trouve partout ailleurs. Son idéalisme lui-même n'est qu'un kantisme modifié. Sa véritable originalité nous ne la connaissons pas encore, mais nous allons la trouver.