CHAPITRE VII
Un principe inconnu, une ^, qu'aucun terme ne peut traduire, mais dont le mot oolonté, — au sens très général de force — est l'expression la moins inexacte, explique l'univers. En elle-même, la volonté est une et identique : la pluralité des phénomènes n'est qu'une apparence, résultant de la constitution de l'intelligence, l'acuité secondaire et dérivée : par elle toutefois, la volonté inconsciente devient consciente et passe de l'existence en elle-même, à l'existence pour elle-même. Reconnaissant alors (ju'elle n'est dans son fond que
désir, par coiiséiiuent besoin, par conséquent douleur; elle ne trouve d autre idéal de la vie que de se nier ellemême, et d'opérer par la science sa libération.
Telle est en deux mots, réduite à ce qu'elle a d'essentiel, la doctrine que nous venons d'exposer. Il ne s'agit pas ici de la juger ; car tout système métaphysique est, en réalité, à peu près imprenable à la critique ; la lutta entre deux systèmes ressemblant trop souvent à ces tournois des épopées chevaleresques, où deux paladins enchantés pouvaient réciproquement se tailler en pièces et sortir de la lutte, tous deux sains et vigoureux. Une doctrine est-elle d'accord avec elle-même ? est-elle d'accord avec les faits ? voilà, à notre point de vue, tout ce que la critique peut lui demander, quand elle ne se flatte pas de posséder la vérité absolue. Essayons de le faire, en nous attachant avant tout à bien comprendre la doctrine.
Il est incontestable pour tous ceux qui ont lu cette étude, que Schopenhauer doit être appelé le philosophe de la volonté. Par là il est l'un des principaux représentants d'une tendance générale qui nous parait caractériser la métaphysique du xix* siècle, en ce qu'elle a d'original, et qui consiste à chercher l'explication dernière non dans l'intelligence, mais dans la volonté. Si on parcourt rapidement l'histoire de la philosophie, ou conviendra sans difficulté que l'intelligence y tient toujours le premier rôle. L'Inde ne fait pas exception. En Grèce, cette tendance a atteint son plus haut degré dans Platon qui ramène tout à l'idée, principe unique de connaissance et d'existence. Et, bien que l'acte d'Aristote devenu plus tard la. force des Stoïciens, incline évidemment vers le dynamisme ; on ne trouve là rien qui res-
RiBOT — bchopenliauer. 9
14(j LA PHILOSOPHIE DE SCHOPENHAUER
semble à une subordination de l'intelligence à la voloiiiè Tout au contraire Aristote a favorisé la tendance à ne voir dans l'esprit que l'intelligence et dans l'intelligenco l'essence même de l'esprit. De même chez les modernes. A part Leibniz qui renoue la tradition d'Aristote, Descartes et tous ceux qui sont issus de lui, soit les idéalistes comme Malebranche et Spinoza, soit les empiriques comme Locke et son école, sont avant tout préoccupés des faits intellectuels. C'est avec Kant que commence la nouvelle manière de philosopher. Après avoir montré dans sa Cr/'i/^ae que la faculté de connaître a des limites déterminées, qu'elle ne vaut que dans le domaine de l'expérience, que ses principes sont purement régulateurs et n'ont qu'une valeur subjective, il arrivait à cette conclusion nécessaire : que l'intelligence ne pouvant parvenir à l'absolu, il faut ou bien y renoncer pour toujours ou le chercher par une autre voie. Soutenant en même temps que l'acte vraiment moral doit être pur de tout élément sensible et par suite indépendant de toute condition sensible, Kant ouvrait « la porte étroite, » la V voie souterraine » qui seule donne quelque échappée sur le monde supérieur. Fichte, Schopeniiauer, Schelling (dans sa seconde philosophie) s'y précipitèrent à sa suite. Maine de Biran, de qui relève le spiritualisme français le plus récent, inaugurait en même temps une philosophie de la volonté. Enfin, en Angleterre, les pliilosophes, ])artant d'ailleurs du point de vue tout différent des sciences positives, étaient conduits à accorder une influence prépondérante à la notion de force.
Ce serait pourtant un grave contre sens que de confondre la philosophie de la volonté de Schopeniiauer avec la philosophie de la Liberté qui s'est produite surtout dans ces derniers temps. C'elle-ci suppose que le principe universel est un principe de liberté, que la liberté pure est l'essence de la cause supième, que « l'amour est la manifestation parfaite de la liberté ». Flac^ant au sommet des choses et comme science première la morale, et
considérant « la conscience morale comme le'cntériuin supérieur de la vérité, » elle voit dans cette liberté, totafement étrangère au mécanisme, un analogue de ce qui s'appelle la grâce dans le dogme chrétien. Par son double caractère moral et mystique cette doctrine est aussi opposée que possible à Scbopenhauer. La volonté pour lui est si peu un principe moral que toute morale au contraire copsiste à la nier. « La nature — qui est la volonté objectivée — ne connaît que ce qui est physique, non ce qui est moral. Bien loin de l'identifier avec Dieu, comme le fait le panthéisme, il faudrait plutôt l'identifier avec le diable comme l'auteur, de la Théolof/re allemande. I» « Ce qui règne dans la nature, c'est la force et non le droit, dans le monde de l'iiomme comme dans le règne^anijBçiL-^^ » Cette volonté aveugle (blr'nd), inconsciente (Mn^ejoM-ssi/os) est l'antipode d'un principe moral; elle ue peut être que la. force.
Le sens équivoque de ce terme volonté répand sur toute l'exposition une ambiguïté qui n'existe pas seulement pour le lecteur inattentif; et qui est beaucoup moins dans les mots que dans les choses. Scliopenhauer soutient que, conformément aux règles de la méthode, il doit procéder du connu à l'inconnu, de son activité propre, immédiatement saisie, aux autres activités médiatement induites. Soit. Mais ce fait de la volonté qui lui sert de point de départ, qui est la clef avec laquelle il déchiffre l'énigme du monde se transforme totalement entre ses mains. Le vouloir tel que tout le monde le connaît et le constate est un fait complexe, précédé de motifs, suivi d'actes, accompagné de connaissance. Est-ce un vouloir pareil que Sclioponhauer suppose partout ? Nullement. Il déclare d'abord que tout ce qui tient à l'intelligence est accidentel : il faut donc retrancher du fait volontaire la conscience et les motifs ; et qu'en leste-t-il lorsqu'il est ainsi appauvri et dépouillé