CHAPITRE PREMIER l'homme et ses écrits
La vîe, les habitudes, les conversations de Schopen* hauer nous sont connues dans tous leurs détails. Le livre de M. Gwinner*, son exécuteur testamentaire, est de nature à satisfaire sur ce point les plus exigeants. Sous ce titre : De liU, sur lui, *, Lindner et Frauenstaedt ont publié sa correspondance et recueilli ses entretiens particuliers. En France, M. Foucher de Careil et M. Challemel-Lacour^ qui Font visité ont raconté Pun
1. Arthur Schopenhauer au3 peraonlichem Ungange dargestelU. Leipzig» 1862.
2. Von ihnif ûber ihn. Berlin, 1863; en deux parties: Em Wort der Vortheidigung, von E. Otto Lindner. — Memorabilien» Briefe and Nachiassstûcke, von J. Frauenstaedt.
3. Foucher de Careil. Hegel et Schopenhauer, Paris, 1862. — Chal-^ létnel-Lacour, Revue des Deux-Monde* 4^ mar» i870.
RmoT -« Schopenhauer. 1
et l'autre leur entrevue. Il nous serait impossible ici de parler longuement de Thomme ; nous aurions d'ailleurs le désavantage de ne pouvoir le faire d'après des impressions personnelles : et nous ne voulons pas encourir le reproche que Schopenhauer adresse à ceux qui s'attardent à la biographie d'un philosophe. Il les comparait aux gens qui, placés devant un tableau, s'occupent surtout du cadre et de la dorure. Renvoyons donc aux écrivains cités ceux qui voudraient plus de détails, pour ne dire ici de l'homme que ce qui est nécessaire pour comprendre le philosophe.
Arthur Schopenhauer est né à Dantzig, le 22 février 1788. Son père, riche et d'origine patricienne, était l'un des principaux négociants de cette ville. C'était un homme d'un caractère énergique, obstiné, actif, d'une grande aptitude pour le commerce. Doué dans la vie ordinaire, d'une gaieté humoristique, il menait un gi'aud train de maison, dépensant beaucoup en tableaux, en objets précieux, en livres, surtout en voyages. A Tàge de trente-huit ans, il épousa une fille du conseillei* Trosiener, alors âgée de dix-huit ans. A. Feuerbach, qui la connut plus tard, la juge en ces mots : « Elle bavarde beaucoup et bien; intelligente, sans cœur ni âme. » Ce fut un mariage de raison ; de part et d'autre le sentiment n'y entra pour rien. Le fils qui naquit de cette union reçut le nom d'Arthur qui, étant le même dans toutes les langues, disait son père, est excellent pour entrer dans une raison de commerce. Le jeune Arthur vécut cinq ans dans sa ville natale. En 1793, Dantzig ayant cessé d'être une ville libre, la famille de Schopenhauer, dont les armes portaient comme devise « Point d'honneur sans liberté, » se retira à Hambourg. Elle y resta douze ans. Pendant ce temps, Schopenhauer voyagea beaucoup. Dans sa neuvième année, il fut conduit au Havre par son père qui le laissa deux ans chez un négociant de ses amis. Il revint à Hambourg pour recommencer un long voyage (1803-1804) en Suisse, en
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Belgique, en France et en Angletetre. Il resta six mois dans une pension de Londres. Là il apprit à haïr la bigoterie anglaise qui, disait-il plus tard, < a dégradé la plus intelligente et peut-être la première nation de l'Europe, au point qu'il serait temps d'envoyer en Angleterre, contre les Révérends, des missionnaires de la Raison, avec les écrits de Strauss dans une main et la Critique de Kant dans l'autre. »
Placé dans la maison de commerce du sénateur Jenisch, à Hambourg, le jeune Schopenhauer ne montrait guère de goût que pour l'étude. Il lisait à son comptoir la phrénologie de Gall. Le commerce lui répugnait. A ses yeux, dans la grande mascarade que joue notre monde civilisé, les marchands sont les seuls qui jouent sans masque et qui sont franchement des spéculateurs ; mais cette franchise le dégoûtait.
Sur ces entrefaites, son père mourut. Il semble par une crainte exagérée d'un revers de fortune avoir fini par un suicide. Si ce fait était bien établi — et il parait l'être — il y aurait là un fait morbide qui jetterait quelque jour sur le caractère sombre de son fils*.
Schopenhauer tomba donc sous la direction de sa mère, Johanna, femme bel-esprit, qui vivait dans un cercle de littérateurs, d'artistes, et de gens du monde. Sa maison de Hambourg était fréquentée par EJopstock, le peintre Tischbein, Reimarus et un assez grand nombre d'hommes politiques. A la mort de son mari, elle s'établit à Weimar, fit la connaissance de Gœthe et vécut dans le même monde que lui. Elle publia des travaux critiques sur l'art et un grand nombre de romans. C'était une femme si disposée à voir le monde en beau qu'elle dut être très surprise d'avoir donné naissance à un pessimiste incurable.
Dès cette époque son fils était mécontent. Il obtint à
1. Voir sur ce point les excellentes remarques du prof. Meyen Schopenhauer aie Menach wid Denker. Berlin, 1872, p. tl.
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force de plaintes d'être libéré du commerce et fut envoyé d'abord au gymnase de Gotha, puis en 1809 à rUniveraité de Gœttingue où il s'adonna surtout à la mèdeeine, aux sciences naturelles et à l'histoire. Les lettons d'un disciple de Kant, Schulze, l'auteur à'Enésé' dème, lui inspirèrent le goût de la philosophie. Son maître lui donna le conseil de s'appliquer exclusivement à Platon et à.Kant, et, avant de les posséder, de n'aborder aucun autre philosophe, notamment Aristote et Spinoza, « conseil que Schopenhauer ne se repentit jamais d^avoir suivi ».
ËQ 1811, il se rendit à Berlin espérant entendre un grande un vrai philosophe, Jean Fichte. « Mais son admiration a jorio/n, dit Frauenstaedt, fit bientôt place au dédain et à la raillerie. »
En 1813, il se préparait à soutenir sa thèse de doctorat devant TUniversité de Berlin; la guerre l'en empocha et il vint la passer à léna. Elle avait pour titre : De la quadruple racine du principe de la raison suffisante^. Suivant Schopenhauer, ce principe a quatre formes : 1^ i£3 principe de raison suffisante du devenir qui gouverne tous les changements et constitue ce qu'on appelle d'ordinaire la loi de causalité ; 2® le principe de raison suflisaiite de la connaissance. Sous cette forme, surtout logique, il règle les concepts abstraits, en particulier, le jugement ; 3*» le principe de raison suffisante de Vessencû qui régit le monde formel, les intuitions a priori de temps et d'espace et les vérités mathématiques qui en dérivent ; 4° le principe de raison suffisante de l'action^ qu'il appelle aussi loi de motivation, qui s'applique â la causalité des événements internes. — On sait que Leibnitz ramenait tous les principes à deux : raison suffisante, identité — peut-être réductibles en dernière analyse à un seul. Cette généralisation était assurément
L UcbûT die vîer fâche Wurzel des Satzeê von zureichenden GruTida. Rudolstadt, 1813.
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beaucoup plus philosophique que les distinctions de Schopenhauer : car, suivant la juste remarque de M. L. Dumont*, « les quatre formes de raison suffisante se laissent facilement ramener au seul principe de causalité, parce que tous les faits, même les faits logiques, se ramènent en dernière analyse à des changements » et que les conditions abstraites des rapports entre nos idées doivent être dérivées de la réalité elle-même et des principes qui la régissent.
Cette thèse soutenue, Schopenhauer vint passer l'hiver à Weimar, où il fréquenta Gœthe et se lia avec lui, autant que le permettait une différence d'âge de trenteneuf ans. Là aussi il connut Torientaliste Frédéric Majer qui l'initia à l'étude de l'Inde, de sa religion et de sa philosophie : événement capital dans la vie de Schopenhauer, qui, dans la partie pratique de sa philosophie, est un bouddhiste égaré en Occident.
De 1814 à 1818, il vécut à Dresde, fréquentant la bibliothèque, le musée, étudiant les œuvres d'art et les femmes, autrement que par ouï-dire et dans les livres. Encore tout imprégné de l'influence de Gœihe, il publia sa Théorie de la Vision et des couleura^y ouvrage dont la traduction latine fut publiée plus tard (en 1830) dans le recueil de Radius : Seriptores ophthalmologici minores. Sa théorie « qui, dit-il, ne considère les couleurs qu'en elles-mêmes, c'est-à-dire comme une sensation spécifique donnée dans l'œil, permet de décider entre la théorie de Newton et celle de Gœthe, sur l'objectivité des couleurs, c'est-à-dire des causes extérieures qui produisent dans l'œil une pareille sensation. On trouvera que dans sa théorie tout parle en faveur de Gœthe et contre Newton, « car Gœthe, dit-il ailleurs, avait étudié la nature objectivement et en se livrant à elle ; Newton était un pur mathématicien, toujours calculant, me-
T . Ret3ue scientifique ; 26 juiUet 1873.