DANS L'ÉTUDE DES DOCTRINES DE SOGRATE
L Une opinion assez naturelle et assez répandue attribue aux Mémorables plus de \aleur historique qu'aux Dialogues. « Le témoignage de Xénophon », dit M. Grote, a est plus exact et plus impartial que celui de Platon. » Si Ton entend par la valeur historique la valeur biographique, on peut accorder la supériorité des Mémorables ; mais, dans l'histoire des doctrines, Xénophon ne doit-il pas offrir moins de garanties d'exactitude comme philosophe et d'impartialité comme avocat?
D'abord, le sens philosophique manque à Xénophon. « Je ne suis, » dit-il, « qu'un homme « ordinaire, mais je sais que la première édu- « cation morale vient de la nature ; après elle, « consultons les hommes sages et éclairés, non
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« ceux qui savent Fart de tromper. Peut-être « mon style est-il dépourvu d'élégance. Je ne « suis point jaloux d'un tel avantage. Mon seul « but est de donner les leçons nécessaires à « ceux qui se forment à la vertu ; or, ce ne ce sont pas des mots qui peuvent instruire, ce « sont des pensées, si elles sont bonnes. J'é- « cris pour être vrai, non pour faire des socc pliistes, mais des sages et des gens de a bien. » Xénophon est trop modeste. Il n'est point un homme ordinaire, mais ce n'est pas non plus un philosophe. Il se montre même dédaigneux de la spéculation philosophique et fort peu habile dans la « définition des objets » à laquelle son maître attachait, selon lui, tant d'importance. Nous lirons dans les Mémorables plus d'une phrase naïve comme la suivante : c< Il serait trop long de rapporter comment Socrate définissait toutes choses {ri ndvzoc Sic^pi^ero). » Génie pratique et un peu étroit, Xénophon s'attache à la lettre bien plus qu a l'esprit de l'enseignement de Socrate ; or, dans ce cas, la lettre même finit toujours par être mal saisie et plus ou moins altérée.
D'ailleurs, Xénophon a surtout pour but de peindre, dans les Mémorables y l'homme et le mo-
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raliste, non le philosophe. Il veut nous montrer ce que, pour sa part, il goûtait le plus dans Socrate. La nature même de son apologie l'excite, indépendamment de ses goûts et de ses aptitudes, à voiler le plus possible le côté spéculatif des doctrines de son maître. N accusait-on pas ce dernier de vouloir pénétrer les mystères de la nature et les secrets de la divinité? Ne le confondàit-on pas avec ces sophistes qui se plaisent aux discussions subtiles et aux spéculations oiseuses ? Les Entretiens mémorables furent publiés à une époque où Socrate était encore impopulaire. Xénophon ménage beaucoup plus que Platon les opinions reçues ; il est plus politique. S'il réussit admirablement à reproduire dans ses grands traits la morale pratique de Socrate, il laisse dans l'ombre, autant qu'il peut, le philosophe et le dialecticien. Il voudrait nous montrer dans Socrate un honnête citoyen, peu novateur, fidèle aux traditions religieuses de son pays. Mais, si on s'en tenait à ce Socrate affaibli, pourrait-on rien comprendre à l'immense révolution philosophique dont Socrate fut le promoteur? comprendrait-on davantage les louées d'Aristophane et l'accusation de Mélitus? La vie et la
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mort de Socrate ne peuvent s'expliquer que par ses spéculations philosophiques.
Pourtant, quelque soin que Xénophon ait pris de représenter un Socrate orthodoxe, le philosophe novateur se trouve dessiné dans les Mémm^ables en traits impossibles à méconnaître. Xénophon nous révélera malgré lui ce remueur d'idées, cet accoucheur d'esprits, ce curieux chercheur qui s'efforce de tout définir, qui interroge d'abord la nature, puis sa propre pensée, et qui ne cessa jamais de poser des questions à lui-même ou aux autres.
Nous arriverons même, par la comparaison de Xénophon avec Platon et Aristote, à un résultat inattendu : dans la question de la volonté et du libre arbitre, Socrate, au témoignage de Xénophon et d' Aristote, a été plus idéaliste, plus radical et plus paradoxal que Platon, et ce dernier a, sur ce point, adouci la doctrine de son maître.
Si nous découvrons ainsi dans Xénophon même les traces d'une spéculation hardie, n'aurons-nous pas le droit d'en conclure que Socrate devait être plus hardi encore et plus spéculatif? Xénophon, auquel nous aurons perpétuellement recours, nous fournira donc, au sujet de
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Socrate, des témoignages très-précieux, quoique incomplets.
Platon, outre qu'il n'a rien omis des idées de Socrate, y a encore énormément ajouté. Si on excepte quelques passages qui ont presque le caractère d'une biographie intellectuelle de Socrate, les œuvres de Platon ne semblent d'abord fournir par elles-mêmes aucun moyen de discerner les idées socratiques. Cependant, tout ce qu'il y a d'élémentaire dans Platon, et comme d'exotérique, doit être le plus souvent rapporté à son devancier. Une lecture attentive du texte fait d'ailleurs découvrir certaines phrases par lesquelles Platon distingue lui-même sa théorie des doctrines socratiques'. Les spéculations
* Nous en verrons bien des exemples. Dans le Pliédon, le discours de Socrate se divise en deux parties bien distinctes : lune où il parle pour son propre compte, l'autre où il parle pour Platon. Dans la RépuUiquey le premier livre est consacré à exposer la théorie socratique du juste comme étant « le plus avantageux, le plus utile, le plus convenable. » Puis Platon met dans la bouche de ses propres frères une objection à Socrate qui annonce le point de vue des « Idées. » — Socrate, disent les frères de Platon, a apprécié la valeur de la justice par ses conséquences et ses avantages extérieurs ; mais il faut examiner ce qu'elle vaut en elle-même, indépendamment des dieux et des hommes, et si la justice en soi, dans son Idée, est préférable à l'injustice. C'est le point de vue platonicien opposé au point de vue socratique. Des artifices de composition semblables se
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transcendantes sur les choses « en soi » sont toutes platoniciennes. Elles offrent même parfois des contrastes avec des doctrines moins élevées, contenues dans d'autres dialogues. Ces contrastes, qui ont fait croire à des contradictions et qui ont pour but d'initier, par T exposition de doctrines préparatoires, à la théorie des Idées, sont un critérium utile et trop négligé pour discerner la part du disciple et celle du maître.
Si les doctrines socratiques sont notablement augmentées par Platon, il y a du moins une chose qu'il a fidèlement exprimée : c'est la méthode de son maître. Les applications qu'il en fait sont d'une variété et d'une force inconnues à Socrate ; mais les procédés généraux sont les mêmes. Xénophon , frappé exclusivement des résultats pratiques et moraux, comprend peu de chose à la méthode dialectique; Platon, au contraire, l'adopte et l'applique jusqu'au bout; tout ce qu'il découvre par elle, il semble le considérer comme le bien de Socrate et non comme le sien propre : il fait ainsi re-
retrouvenl dans presque tous les autres dialogues, quand on les Ht avec soin. Sous les fantaisies de l'imagination, Platon cache toujours un dessein très-systématique.
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monter la gloire de ses doctrines jusqu'à celui auquel il doit sa méthode.
Est-ce à dire qu'on doive restituer toutes les théories métaphysiques à Platon, et que quelques principes élémentaires soient seuls la part de Socrate? Nullement. Le germe déjà développé de plusieurs grandes théories se retrouve dans l'enseignement de Socrate ; ce dernier a même eu, sur plusieurs points, des idées tellement systématiques et contraires à l'opinion commune que Platon a senti le besoin de les modérer.
Remarquons en outre que Platon conserve toujours, dans ses dialogues, une certaine vraisemblance : il a un sens artistique et dramatique trop parfait pour attribuer à ses personnages des doctrines dont ils n'auraient pas possédé au moins le germe. C'est ce qui explique, dans ses œuvres, ces divergences d'idées secondaires dont nous parlions tout à l'heure. Nous sommes persuadé qu'il n'y a pas dans Platon une seule contradiction positive sur un point important ; mais il y a des personnages divers, des rôles divers, des points de me divers. Le pythagoricien Timée ne parle pas et ne doit pas parler comme l'éléate Parménide ; et de même, Socrate n'expose jamais dans Platon
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que des doctrines analogues à celles qu'il a réellement professées, quoique d'une portée qu'il ne leur avait pas donnée lui-même. Ce qui n'était qu'une faible lueur chez le maître, devient chez le disciple une éclatante lumière ; mais le foyer n'est point différent. Admettre le contraire, c'est croire que Platon a choisi arbitrairement ses personnages. Ce serait donc par hasard que Socrate, qui joue le premier rôle dans le Théétète, devient simple auditeur dans le Sophiste, dans le Parménide, dans le TiméSy et disparaît même dans certains dialogues ? Une semblable opinion est en désaccord avec tout ce que nous savons de l'art grec et principalement de l'art platonicien.
Si Ton était réduit aux témoignages de Xénophon et de Platon, on devrait modérer l'un par l'autre. Socrate est amoindri et vulgarisé dans Xénophon; de son côté, Platon idéalise tout ce qu'il touche : le vrai Socrate était intermédiaire, mais plus près de Platon que de Xénophon.
Heureusement, nous pouvons ajouter à ces deux autorités le témoignage décisif d'Aristote, qui a été trop négligé. Nous trouverons, dans les Mœ'des, des passages auxquels on n'avait
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pas fait attention et qui répandent une entière clarté sur les doctrines capitales de Socrate. Nous mettrons particulièrement en évidence un critérium inaperçu, quoique bien simple, pour distinguer le système de Socrate sur la volonté du système platonicien; par la comparaison des textes d'Aristote avec les Mémorables et avec le Deuxième Hippias, nous espérons avoir mis ce point hors de doute.
C'est toujours par les textes de Xénophon que nous commencerons nos recherches ; c'est à Aristote que nous demanderons de trancher les questions douteuses; Platon ne viendra qu'en dernier lieu, pour confirmer et expliquer les MémorabieSn non pour les contredire, ei nous nous attacherons sans cesse à distinguer la doctrine du maître et celle du disciple tout en montrant leur point de contact.
En définitive, il nous semble qu'on a beaucoup exagéré la difficulté de reconnaître les doctrines de Socrate à l'aide de Xénophon et de Platon : on a cru qu'il existait de notables divergences entre les témoignages des deux disciples; mais une étude patiente des textes, confrontés avec les jugements d'Aristote, fait reconnaître qu'il n'y a
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aucune opposition sérieuse de doctrine entre les Mémorables et les Dialogues. La critique allemande, en général, dans ses admirables études, ne s'est-elle point trop plu à chercher partout des contradictions? Au lieu d'accepter tous les témoignages et d'en découvrir l'unité, elle met fort souvent les témoins en suspicion, les oppose l'un à l'autre et à eux-mêmes, fait parfois un choix systématique, rejette ce qui lui déplaît, et va jusqu'à nier l'authenticité d'un hvre quand ce livre ne s'accorde pas avec l'interprétation qu'elle préfère. La critique anglaise, au contraire, semble tout accepter sans vouloir parfois voir autre chose que la lettre ; dans une excellente intention de fidélité, elle juxtapose les témoignages comme ils se présentent, et reste trop souvent à la surface des doctrines sans en montrer l'unité intime : aussi finit-elle par être infidèle à l'esprit de la philosophie antique. En face de la diversité des témoignages, ne vaudrait-il pas mieux accepter le plus possible et faire effort pour tout expliquer? Par exemple, au lieu d'établir des oppositions artificielles entre Xénophon et Platon, ne faudrait-il pas tenir compte de toutes leurs affirmations et en chercher de son mieux le lien intelligible?
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H. Par cette méthode, qui nous semble la seule rigoureuse, nous arriverons à reconnaître que le vrai Socrate, le Soçrate complet, celui dont l'influence est toujours vivante et dont la mort fut non une défaite, mais un triomphe, est le Socrate de Platon. Socrate nous apparaîtra dans les Dialogues^ sinon tel qu'il a été toujom*s, du moins tel qu'il eût voulu être, tel qu'il s'est efforcé d'être. Or, selon la propre doctrine de Socrate, chacun ne s'efforce d'être manifestement que ce qu'il est déjà en germe. Nous devrons donc trouver dans Platon, sinon le Socrate purement réel, du moins le Socrate vrai, dont l'autre ne fut que la réalisation vivante. Pour emprunter à Platon son propre langage, nous dirons qu'il a su admirablement nous faire contempler Vidée de Socrate. Et après tout, c'est l'idée, c'est l'esprit plus que la lettre qui importe à la philosophie. Il y a dans toute âme de philosophe une pensée qui se développe et une dialectique vivante dont l'individu lui-même ne se rend peut-être pas entièrement compte, mais qui n'en est pas moins réelle, et qui constitue sa vraie originalité. Jetez sur cette métaphysique nécessairement méthodique et abstraite la variété des
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événements de chaque jour et les mille accidents de la vie concrète ; recouvrez cette trame de tous les fils entre-croisés d'une existence individuelle qui se développe dans le temps et dans l'espace ; et, au lieu du Socrate abstrait, systématisé par Platon, vous aurez le Socrate vivant, en apparence étranger à la métaphysique. Le Socrate de Xénophon est vrai aussi, mais seulement à moitié ; celui-là on ne l'aurait pas mis à mort.
Sans doute, dans tous les chefs-d'œuvre de Platon, il y a autre chose que Socrate : on y trouve Pythagore et Parménide, et surtout on y trouve Platon lui-môme. Mais aussi, Socrate y est tout entier, et on n'a plus pour ainsi dire, en s'aidantde Xénophon et d'Aristote, qu'à le détacher. L'historien de la philosophie n'est pas un biographe; c'est un dialecticien. Il faudrait pouvoir réunir à l'observation et à l'examen scrupuleux des textes relatifs à Socrate, quelque chose de cette spéculation platonicienne qui peut seule en découvrir l'esprit et le vrai sens. Pour retenir tout ce que la méthode d'interprétation platonicienne a de légitime, en rejetant tout ce qu'elle peut avoir d'inexact, il serait bon de s'attacher, comme Platon, aux parties su-
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périeures de la doctrine socratique, et non pas seulement, comme Xénophon, aux parties inférieures. Les pai'ties supérieures d'un système, en effet, indiquent mieux la vraie direction de l'ensemble, la fin à laquelle le système entier aspire et vers laquelle il se soulève avec un effort plus ou moins heureux. Àristote vient à l'appui de la méthode platonicienne lorsqu'il dit que, pour comprendre la vraie nature d'un être, il faut le regarder, non pas dans son ébauche ni dans ses imperfections, mais dans son développement le plus parfait, dans son achèvement, et par conséquent dans sa beauté : car la vraie nature d'un être, c'est moins ce qu'il est en tel ou tel moment de la durée, que la fin à laquelle il tend; est-ce chez les embryons ou les monstres qu'on doit chercher l'humanité, ou n'estce pas plutôt chez l'homme fait qui possède ses facultés en leur plénitude? Il y a dans les pensées d'un philosophe une direction commune qui les fait converger vers une pensée plus haute où toutes les autres s'achèvent, s'expliquent, prennent leur sens le plus juste, et qui est en définitive la vraie pensée du philosophe. C'est aussi, pour le pliilosophe lui-même, la plus
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difficile à traduire et à faire comprendre. Dans Platon, dans Aristote, comme dans Socrate, on découvre une idée dominante et pour ainsi dire finale qui n'est pas toujours la plus aisée à apercevoir; c'est là, pourtant, que le système se révèle enfin dans sa pure essence; c'est là aussi que l'historien doit le saisir et le juger : car le point où le philosophe semble soulevé au-dessus de lui-même, c'est celui où il est vraiment lui-même.
Comme ces heures où on se possède et où on arrive à manifester sa pensée sans ombre sont plus rares que les moments de médiocrité et de demi-lumière, c'est souvent dans un certain nombre de pensées achevées que le philosophe se révèle le mieux. Car il n'est pas facile de se soutenir longtemps au plus haut point qu'on puisse atteindre : combien il est plus aisé de retomber même au-dessous de soi ! Cependant, c'est surtout vers ces sommets de la pensée que l'historien, pour être juste, devra tourner ses regards. Il connaîtra mieux les maîtres de la pensée humaine s'il les connaît par leurs grands côtés : son interprétation, tout en reproduisant avec fidélité les traits du modèle historique, sera plus vraie en même temps qu'elle
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sera plus belle. TJn peintre qui veut représenter un ^Tand homme doit obtenir d'abord la plus parfaite ressemblance matérielle; mais est-ce tout? Non, il doit atteindre, par l'expression, à la vraie ressemblance morale. Pour cela, devra-t-il présenter les traits de son modèle comme au repos et dans un état d'indifférence ou de vulgarité? Ce serait choisir l'instant où l'homme intérieur est dominé par la fatalité extérieure et où sa liberté est voilée par la tyrannie des circonstances : il croirait peindre l'homme lui-même et ne représenterait que l'action des choses sur la personne. Sans rien altérer, le peintre doit discerner et mettre en relief, éclairés d'un rayon de lumière intérieure, les traits caractéristiques où s'est fixée pour toujours la trace de la pensée originale, de la passion propre et de la volonté personnelle.
Cette méthode d'interprétation vraiment fidèle, qui n'est qu'une stricte justice rendue au génie, devient plus nécessaire à l'égard de Socrate qu'à l'égard de tout autre, puisque Socrate lui-même n'a rien écrit et qu'on est obligé de reconstruire sa doctrine avec des éléments étrangers; — œuvre d'art plus difficile encore que l'œuvre d'érudition.
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En outre, le philosophe qu'il s'agit de faire revivre enseignait en conversant ; il interrogeait les autres et s'interrogeait lui-nienie avec une curiosité insatiable ; or ceux qui savent si bien interroger savent aussi suggérer plus d'une réponse que la question menie renfermait d'avance. Combien d'idées neuves, combien d'aperçus ingénieux, combien de sentiments gros de pensées, Socrate a dû livrer dans la chaleur de l'entretien aux esprits si divers avec lesquels il entrait en communication! Beaucoup de ses réflexions, beaucoup de ses opinions n'ont pu parvenir jusqu'à nous; cependant on en devine Fexistence et l'importance à voir le mouvement extraordinaire et la forte impulsion imprimés par Socrate à la philosophie de son époque. Ce chercheur « toujours à la piste des idées », n'est connu de nous que sous des traits nécessairement incomplets; plus d'une ligne, plus d'une vive nuance manque à sa physionomie, sans qu'il nous soit permis de suppléer par la fantaisie à ce que les témoignages ne nous donnent pas; mais au moins, dans ce travail de restauration, il est un procédé légitime : ce serait de marquer d'un dessin précis et de colorer avec vigueur les traits dont nous sommes
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certains et les détails authentiques de la physionomie. Ainsi, par une juste compensation, la vivacité même des traits que nous connaissons ferait deviner ce que nous ne connaissons pas. Ce serait seulement un des aspects du modèle; et néanmoins l'âme à jamais vivante y brillerait encore tout entière.
Les entretiens rapportés par Xénophon et par Platon ont une vérité dramatique qui nous permettra d'animer l'exposition des doctrines par de fréquentes citations empruntées à ces deux compagnons de Socrate. Ce que notre exposition pourrait avoir d'abstrait en certains moments sera ainsi ramené à une réalité plus frappante, grâce à ces pages oiï Socrate f)rend la parole sur les sujets les plus divers. Précisément parce que Socrate n'a rien écrit, nous devons citer souvent ce que ses disciples ont mis dans sa bouche; le fond de sa pensée ne se dégagera que mieux de ces formes variées qu'elle a reçues dans les écrits d' autrui. En combinant ainsi tous les moyens que nous avons à notre disposition, sans en négliger aucun, nous pourrons obtenir un double résultat : reproduire au moins partiellement ce que Socrate a dit, et faire entrevoir ce
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que Socrato aurait écrit s'il avait voulu écrire. Lorsque les témoignagnes formels feront défaut sur un point important et que nous serons obligés de soumettre Socrate aux procédés de raaïeutique qu'il employait lui-même, je veux dire de l'accoucher, nous ne considérerons ce moyen que comme une dernière ressource et nous ne présenterons le résultat que comme une conjecture. On prête à Socrate ce mot plus ou moins authentique, et justifié d'ailleurs par le Phèdre de Platon plus que par les autres dialogues : — Que de choses auxquelles je n'ai jamais pensé! — Nous ne voudrions nullement mériter ce reproche, et, les textes on main, nous croyons l'avoir évité ; mais nous voudrions encore moins que ce grand homme pût nous reprocher de l'avoir rapetissé à notre taille; ce que nous voudrions plutôt, c'est qu'il pût s'écrier en lisant ce livre : — Combien de choses que j'ai dites ! Combien de choses aussi que j'avais pensées! Oui, ce sont bien là les fruits légitimes de mon intelligence ; ce sont là, tout ensemble, et les vérités que j'ai mises au jour,» et les vérités dont mon âme était grosse.
Décembre 18C7.