Paris, in-S
U. DS L'IUfFLCCNCE DE LA PHILOSOPHIE DE ft. AUSUSTIlf FARTICULliEREMEKT AU DIX-SEPTIEME SIECLE
Autres temps, autres dispositions des esprits^ autre espèce d'influence.
Si durant le moyen âge, où la théologie était dominante, rinfluencc d'Augustin a été principalement théologique, tout en contribuant au libre effort qui produisit la Scolastique; à partir du dix-septième siècle, cette influence se sécularise avec la pensée.
Les enseignements de saint Augustin agissent désormais sur de pures théories philosophiques. Ce n'est pas que l'autorité doctrinale de l'évéque d'Hippone se soit évanouie. Loin de là : discutée ou même entanàée, mais ardemment défendue, elle reste toujours prépondérante, et ceux qui s'en relèvent comme philosophes cherchent moins, après tout, à se prévaloir des sentiments d'une grande intelligence qu'à couvrir leui*s systèmes du nom d'un des représentants les plus irrécusables de l'orthodoxie. Aussi bien, le dix-septième siècle, que maintenant nous avons surtout à considérer, n'atril point consommé, je ne dirai pas le divorce, mais la distinction nécessaire qui devait enfin s'établir entre la théologie et la philosophie, entre le dogme et les vérités naturelles. En général , la spéculation se développe, à cette époque, en conformité avec la tradition, soit parce que ceux qui représentent la science sont en
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même temps les représentants de la foi, soitaossi parce qu'une surveillance jalouse préside au moutement des esprits. C'est pourquoi, c'est encore à la £aveur de la théologie que TAugustinianisme pénètre dans la philosophie, quoique la philosophie se soit fait dès lors un domaine à part. Il était d'ailleurs tout simple que cette pénétration eût d'abord lieu par les doctrines mipartie théologiques et mi-partie philosophiques sur la liberté et sur la grâce, dont Augustin s'était constitué le définiteur.
Vainement l'Église avait-elle cherché à mettre fin, par les solennelles déclarations de Trente (1S63), aux discussions périlleuses sur la liberté et sur la grâce, dont les écrits d'Augustin avaient été le principal aliment. Le lendemain du jour où le concile s'était séparé, un de ses membres, Michel Baïus, reproduisait avec éclat les maximes d'Augustin sur la prédestination. Pie V, en 1567, condamnait le célèbre professeur de Louvain, et, en 1579, Grégoire XllI confirnudt cette condamnation.
Or, à peine le Saint-Siège venait-il de réprimer ces excès, qu'il en avait à conjurer d'autres d'une nature toute contraire. En 1588, le Jésuite Louis Molina, professeur de théologie à l'Université d'Évora, reprenait, à rencontre d'Augustin, le sentiment de Pelage, dans un livre intitulé : Liberi arbitrit cum gratiœ donis, divina prœscientia , providentia , prœdestinatione et reprobatione concordia. Molina soutenait que la grâce prévient l'homme s'il le mérite, et que Dieu le sait par scienoe moyenne, attendu qu'il prévoit sans la détruire ce que fera la liberté. Et non- seulement les Pères d^ la
Compagnie adoptaient cette théorie pélagienne , mais ils osaient bien, quoique Paul V en 1607 et:Urbain VIII en 1625 leur eussent imposé silence, formuler contre saint Augustin vingt-deux propositions, que leurs adversaires, les Dominicains, dénoncèrent à toute TEspagne comme un scandale, Propositiones a Jesuitis prolatœ contra sanctum Augustinum^.
Mais c^était en France que les partisans de Molina ou Molinistes étiient destinés à rencontrer leurs plus re-
1 . Dom Gerberon , Histoire générale du Jansénisme , contenant ce qui s'est passé eu France, en Espagne, en Italie, dans les Pays-Bas , etc. , au sujet du livre intitulé : Augustinus Cornelii Jansemii. Amsterdam , 1700, 3 vol.in-12, 1. l,p. 340,344. «On sera sans doute curieux, écrit Gerberon , de savoir quelles étaient ces propositions, que quelques théologiens de la Société avaient avancées contre saint Augustin, et que les Inquisitions d'Espagne ont très-justement condamnées. Cette curiosité est trop louable pour ne pas la satisraire.
I. Proposition. Quelques dogmes de S, Augustin ont été condamnét en propres termes par le Saint-Siège,
H. V Église serait misérable si elle demeurait liée aux sentimenU de S. Augustin,
UI. Il faut délivrer V Église de la tutelle et de la pédagogie de saint Augustin,
IV. L'autorité de S« Augustin ne vaut qu'autant que les raisons qu'il apporte sont convaincantes.
V. Augustin a été Docteur comme tout autre^ même d'entre les modemes.
VI. Les talents d'Augustin, soit naturels ou infus, n'ont pas été d'un autre ordre que ceux des autres Docteurs, même Scolastiques,
VII. Si on n^avait rien ajouté à l'érudition chrétienne depuis Auguê^ tin, il faudrait rejeter entièrement la théologie scolastique,
VIII. Il faut répondre à ceux qui préfèrent l'autorité d'Augustin , que l'Église croît encore aujourd'hui en érudition dans ses enfants.
IX. Augustin n'a pas satisfait aux arguments de Julien le Pélagien.
X. Si l'honneur du triomphe que l'Église a pour avoir vaincu les Pela-
doutables comme leurs plus illustres contradicteurs. Chose singulière pourtant! Il n'y avait peut-être pas, au commencement du dix-septième siècle, de pays en Europe où saint Augustin fût moins pratiqué qu'en France. Lancelot constate ce fait dans ses Mémoires, tt Les vérités qui regardent la grâce, la justice
giens , était appuyé sur les derniers ouvrages d'Augustin, elle en aurait triomphé sans sujet,
XI. Celui qui voudrait soutenir le parti de Julien, ne pourrait être convaincu par les sentiments d'Augustin,
Xn. La théologie d* Augustin , touchant la manière dont le péché onginel passe dans les hommes , est rustique.
XIII. V opinion d'Augustin touchant le péché originel nous contraint de tomber dans le sentiment de Pelage,
XIV. Augustin énerve et expose à la risée des infidèles l'autorité de l'Écriture sainte par les explications qu'il en donne.
XV. Augustin t comme couvert d'un nuage épais t n'a pas aperçu la vérité que les modernes ont trouvée,
XVI. Les sentiments d'Augustin n'ont pas peu troublé les fidèles ^ et il n*y en a pas peu qui , abattus de son autorité , se sont jetés dans le Pélagianisme.
XVII. Ce n'est pas merveille que bien des gens jugent que les senti' ments d'Augustin sont trop durs , et indignes de la bonté de Dieu et de sa clémence.
XVIII. On peut demander à Augustin et aux autres qui ont les mêmes sentiments ^ d'où ils ont pris la certitude de leur doctrine.
XIX. // ne faut pas marcher sur les pas d'Augustin; mais il faut rai' sonner autrement,
XX. Les expressions d'Augustin ^ quoique véritables en quelque sens, ne laissent pas d'être impropres^ et on ne s'en doit pas servir ordinai' rement,
XXI. // n'importe pas beaucoup que S. Augustin soit d'un autre sentiment que nous,
XXII. Ce n'est pas bien dit, que dédire qu*on doit nécessairement tenir ce que S, Augustin a enseigné comme certain, et ce qu'il n'a point rétracté, »
•chrétienne, la pénitence et la vocation à Tétat «cclésîas* tique, écrit-il, étaient fort peu connues en ce temps^à (vers 1635), et la grandeur de saint Augustin tellement obscurcie dans le commun desgensde lettres, que M. Froger, curé de Saint-Nicolas, l'un des plus anciens et des plus célèbres docteurs de Sorbonne, qui passait pour un oracle dans Paris, n'avait pas seulement ses ouvrages * . » Pour lors, deux hommes se rencontrèrent, qui, déplorant ce qu'ils appelaient l'abaissement de TÉglise, entreprirent de la relever, eu la ramenant aux principes oubliés, suivant eux, de saint Augustin^. Tous deux
1. Mémoires touchant la vie de Monsieur de Saint-Cyran, pour ê&rvir d* éclaircissement à l'histoire de Port-Royal, Cologne, 1738, 2 toI.; t. 1, |). 9.
Nous empruntons à E. Dupin la noie suivante sur les difiRSrentes éditions de S. Augustin. « L'édition des Œuvres de S. Augustin a été un des premiers ouvrages qu'on ait imprimés. Amerbach l'entreprit en 1495. Celle édilion gothique fui suivie de celle de Basle, en neur volumes, de l'an 1506, el de celle de Paris, en 1515, à longue ligne , publiée en 152G et en 1528, qui est la plus belle pour l'édilion. Celles de Guillard, de Chevallon, i\u\ parurent peu de lemps après, sont encore assez belles. En 1571, Ton en fil deux; l'une à Paris, chez Morel, el l'autre à Lyon. Les docteurs de Louvain ayant revu avec soin les ouvrages de S. Augustin , les firent imprimer à Anvers, en 167 7. Les éditions suivantes ne sont que des réimpressions de celle-ei. La première et la plus belle Tul faite à Paris en 1586 ; elle a été suHrie de celles des années 1609, 1614, 1626, 1635, 1652. Sans parler de celle de Venise, en 1584 ; de celle de Cologne , en 1616, el de la dernière édition de Lyon. » Nouvelle Bibliothèque, etc., t. III, f partie, p. 820. Le premier volume de l'édition des Bénédictins, qui ne fut terminée qu'en 1700, est de 1679. Il vol.in-fol.
2. Cf. Vie de S, Vincent de Paule ^ par Abelly, liv. II, chap. m, p. 41 1 , édit . in-40. « Un jour, M. .Vincent étant allé visiter Tabbé deSaintt^yran, il le trouva enfermé dans son cabinet. D'où étant sorti quelque temps après, M. Vincent lui dit en souriant , avec sa douceur et sa civilité
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détestés de Richelieu, l'un pour son Mars Gallicus ^, l'autre pour cette ardeur entreprenante, pour cette roideur inaccessible à la séduction, qui le faisait déclarer par le Cardinal a plus dangereux que six armées » et reléguer au donjon de Vincennes; tous deux, par conséquent, ennemis du despotisme politique^ ils se donnèrent la tâche de restituer le despotisme reL'gieux deJa grâce. On a nommé CornéUus Jansénius et Saint- Cyran. En 1638 mourait Jansénius; mais il laissait après lui cet Augustinus où il avait condensé tous les ouvrages de saint Augustin, qu'il assurait avoir
ordinaire : Avouez , monsieur, que vous venez d'écrire quelque chose de ce que Dieu vous a donné en voire oraison du matin. A quoi l'abbé répondit : Je vous conreese que Dieu m*a donné el me donne de grandes lumière». 11 m'a Tait connaître qu'il n'y a plus d'Église. Et sur ce qu'il vit M. Vincent tout surpris de ce discours , il reprit : Non , il n'y a plus d'Église; Dieu m'a fait coiuiailre qu'il y a plus de cinq ou six cents ans qu'il n'y a plus d'Église. Avant cela, l'Église était comme un grand Heuve qui avait ses eaux claires; mais, maintenant, ce qui nous semble Église n'est plus que de la bourbe. Le lit de celte belle rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les mêmes eaux. -^ Quoi ! monsieur, lui dit M. Vincent, vous voulez plutôt croire vas sentiments l>articuliers que la parole de Jésus-Clirisl , lequel a dit qu'il édifierait son Église sur la pierre, et que les portes de Tenrer ne prévaudraient pas contre elle? L'Église est son épouse: il ne l'abandonnera jamais , le Saint-Esprii l'assiste toujours. Cet abbé lui répondit : Il est vrai que Jésus-Christ a édifié son Église sur la pierre ; mais il y a temps d'édifier, et temps de détruire. Elle était son épouse, mais c'est maintenant une adultère et une prostituée. C'est pourquoi il l'a répudiée, et il veut qu'on lui en substitue une autre qui lui sera fidèle. M. Vincent lui ayant répliqué qu'il s'éloignait Tort du respect qu'il devait à la vérilé , ajouta qu'il se devait entièrement défier de son propre esprit , qui était si préoccupé de mauvais sentimenls , et, |L|)rè8 quelques contestations, ils «e séparèrent. »
1 . Sive de fusiitia armorum et fœderum régis Gallir, 1635 ; inTfol.
lu plus de dix fois tout entier *. On connaît la prodigieuse fortune du livre. Condamné en 1653 par Innocent X et en 1656 par Alexandre VII, à TiDstigation d*une Compagnie aussi influente que remuante et sous la pression de la royauté, il suscite d'indomptables défenseurs. Car il devient Tâme de ce Port- Royal-des-Champs, où brillèrent tant d'héroïques vertus, où se consommèrent tant de repentirs illustres, où reparut avec sa force et ses parfums, la première sève du Christianisme ; coin de terre impérissable, que la charrue a vainement bouleversé et dont Thistoire ne sera jamais séparée de l'histoire même de Tesprit humain, avec son amour inextinguible du vrai, sa passion de la pureté et de la grandeur, mais aussi son obstination maladive, ses petitesses, ses emportements d'orgueil , son incurable infirmité^.
Oublions, s'il est possible, que le Jansénisme commença par le projet de Bourg-Fontaine ^ et finit par
1. M. Sainte-Beuve, Port-Royal; 2« édit., I8C0; 5 vol. in-8», t. 1, p. 300.
2. Voy. sur Port-Royal : Histoire abrégée de la dernière persécution de Port'Royalf suivie de la vie édifiante des domestiques de cette sainte maison; éditiou royale, 1750, 3 vol. in-12 ; Besoigne , Histoire de l'Abbaye de Port-Royal, Cologne, 17 52, 6 vol. in-12 ; Dom Clémencet, Histoire générale de Port'Royal , depuis la réforme de /M bbaye jusqu'à son entière destruction t 1755-57; 10 vol. in-12.
3. Voy. La réalité du Projet de Bourg-Fontaine (parle P. Sauvage, Jésuite). Nouvelle édition , augmentée de la réponse de D. Clémencet contre cet ouvrage. Paris et Liège, 1787, 2 vol. in- 8®. Quoi qu'il en soit des faits qui se trouvent articulés dans ce Tactum d'un Jésuite , n'est-il pas hors de doute que Messieurs de Port-Royal affectèrent l'esprit de secte, prirent avec une naYveté superbe Port-Royal pour l'Église, et menacèrent Tunité catholique d'une fatale division?
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QuesDel, les miracles du diacre Paris ^ et les scandales de la bulle Unigenitus'^. Ne rappelons que le Port- Royal qui fut à peu près pour Augustin, ce que TAcadémie de Florence avait été pour Platon. Ne considérons que la noble race de ses premiers représentants. Avant tous autres, il faut nommer Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. Complice intrépide de Jansénius dans la pieuse trame que Tévéque dTpres ourdit en faveur de saint Augustin , c'est lui qui prépare la voie à YAugustinus par son Petrus Aurelius^. C'est lui qui, une fois que Touvrage de son ami a paru, organise la défense qui le doit protéger. A son sens VAugmtinus est le livre de dévotion des derniers temps* ^ et pendant que de frivoles détracteurs n'y veulent voir que du Calvin rebouilli^^ il déclare que c'est
1. Cf. Vie de Monsieur de Paris, diacre du di&cèse de Paris, En France, 1733.
3. L'ouvrage parut en 1636, imprimé aux frais du Clergé de France. Moins d'une année après, le 13 septembre 1637, ce même Clergé voyait se dissiper ses illusions et revenait de son premier jugement. Voy. M. Crélineau-Joly, Histoire religieuse t politique et littéraire delà Compagnie de Jésus, iS h 0, G vol. in-S^.Cf. Lancelot, Mémoires, t. I,p.89. « Monsieur de Saint-Cyran disait que si l'Écriture avait été écrite parle rayon direct du Suint-Esprit, les livres des Pères avaient été écrits par le rayon réflexe, et qu'il y fallait adorer Dieu en les lisant. Il aimait surtout S. Augustin comme celui que Dieu avait choisi pour être le dépositaire des principales vérités de l'Église, et souvent il l'appelait notre maître, »