‹ La philosophie de VoltaireChapitre 113 sur 196 · LIVRE I. -Î)E DIEU · texte numérisé non relu

LIVRE I. -Î)E DIEU

vous m'avez parlé tout à l'heure; vous m'avez dit que Dieu nous avait fait non seulement présent de la raison, mais encore de Tinstinct : il me semble qu'on n'accorde cette propriété qu'aux botes, et que môme on ne sait pas trop ce qu'on entend par cette propriété. Les uns disent que c'est une ame d'une espèce différente de la nôtre ; les autres croient que c'est la même ame avec d'autres organes; quelques rêveurs ont avancé que ce n'est qu'une machine * ; et vous, que rêvez-vous?

ÉVÊMÈRE.

Je rêve que Dieu nous a tout donné, à nous et aux animaux, et que les animaux sont bien plus heureux que nos philosophes; ils ne se tourmentent pas pour savoir ce que Dieu veut qu'ils ignorent; leur instinct est plus sûr que le nôtre; ils ne font point de système sur ce que deviendront leurs facultés après leur mort : jamais abeille n'a eu la folie d'enseigner dans une ruche que son bourdonnement passerait un jour la barque à Caron, et que son ombre irait faire de la cire et du miel dans les Champs-Elysées; c'est notre raison dépravée qui a imaginé ces fables.

Notre instinct est bien plus sage, sans rien savoir; c'est par lui que l'enfant suce la mamelle de sa nourrice sans connaître qu'il forme un vide dans sa bouche, et que ce vide force le lait de la mamelle à descendre dans son estomac : toutes ses actions sont de l'instinct. Dès qu'il a un peu de force, il met ses mains au devant de sa tête quand il tombe. S'il veut franchir un petit fossé, il se donne une force nouvelle en courant, sans avoir appris quel sera le résultat de sa masse multipliée par sa vitesse. S'il trouve

* Voir la note sur ce sujet, plus haut, dialogue des Adorateurs.

une large pièce de bois sur un ruisseau, pour peu qu'il soit hardi, il se mettra sur cette planche pour parvenir à l'autre bord, et ne se doutera pas que le volume de bois joint à celui de son corps pèse moins qu'un pareil volume d'eau. S'il veut soulever une pierre, il emploie un bâton pour lui servir de levier, et ne sait pas assurément la théorie des forces mouvantes.

Les actions même qui paraissent en lui l'effet d'une raison que l'éducation a instruites sont les effets de cet instinct. Il ne sait pas ce que c'est que la flatterie ; mais il ne manque jamais de flatter quiconque peut lui donner ce qu'il désire. S'il voit battre un autre enfant, et s'il voit son sang couler, il crie, il pleure, il appelle au secours, sans aucun retour sur lui-même,

CALLICRATES.

Défmissez-moi donc cet instinct dont vous me donnez tant d'exemples.

ÉVÉMERE.

C'est tout sentiment et tout acte qui prévient la réflexion,

CALLICRATES.

Mais vous me parlez là d'une qualité occulte, et vous savez qu'on se moque aujourd'hui de ces qualités si chères à tant de philosophes de la Grèce.

ÉVÉMÈRE.

Tant pis; il fallait respecter les qualités occultes; car depuis le brin d'herbe que l'ambre attire jusqu'à la roule que tant d'astres suivent dans l'espace, depuis la formation d'une mite dans un fromage jusqu'à la galaxie * : soit que

*^La voie laclée. {Éd. de Kehl.)

LlVttE T. — DE DÎEU. 1S1

vous considériez une pierre qui tombe, soit que vous suiviez le cours d'une comète traversant les cieux, tout est qualité occulte.

Ce mot est le respectable aveu de notre ignorance : le grand architecte du monde nous a donné de mesurer, de calculer, de peser quelques uns de ses ouvrages, mais il ne nous permet pas de découvrir les premier ressorts. Les Chaldéens ont déjà soupçonné que ce n'est pas le soleil qui tourne autour des planètes, et que, au contraire, ce sont les planètes qui tournent autour de lui dans des orbites différentes ; mais je doute qu'on puisse découvrir jamais quelle est la force secrète qui les emporte d'occident en orient. On calculera la chute des corps ; mais trouvera-ton la raison primitive de la force qui les fait tomber? On disputera sur le physique et sur le moral pendant l'éternité; mais l'instinct gouvernera toujours toute la terre; car les passions sont la production de Tinstincl, et les passions régneront toujours.

CALLICRATES.

Si cela est, votre dieu n'est que le dieu du mal ; il ne nous a fait naître que pour nous abandonner à ces passions funestes : c'est faire des hommes pour les livrer aux diables,

ÊVÉMÈRK.

Point du tout; il y a de très bonnes passions, et il nous a donné la raison pour les diriger.

CALLICRATES.

Et qu'est-ce que cette chétive raison? M'allez-vous encore dire que c'est une autre espèce d'instinct?

ÉVÉMERE.

A peu près ; c'est un don inexplicable de comparer le passé au présent, et de pourvoir au futur. Voilà l'origine de toute société, de toute institution, de toute police. Ce don précieux est la suite d'un autre présent de Dieu, qui est aussi incompréhensible, je veux dire la mémoire ; autre instinct que nous partageons avec les animaux, mais que nous possédons dans un degré si supérieur, qu'ils devraient nous prendre pour des dieux s'ils ne nous mangeaient pas quelquefois.

Page 1