‹ La philosophie de VoltaireChapitre 118 sur 196 · DE VOLTAIRE AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE · texte numérisé non relu

DE VOLTAIRE AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE

A Cirey, octobre 173°

Monseigneur,

Vous m'ordonnez de vous rendre compte de mes doutes métaphysiques : je prends la liberté de vous envoyer un extrait d'un chapitre sur la liberté. Votre altesse royale y verra au moins de la bonne foi, si elle y trouve de l'ignorance ; et plut à Dieu que tous les ignorans fussent au moins sincères !

Peut-être l'humanité, qui est le principe de toutes mes pensées, m'a séduit dans cet ouvrage : peut-être l'idée oîi je suis qu'il n'y aurait ni vice ni vertu ; qu'il ne faudrait ni peine ni récompense ; que la société serait, surtout chez les philosophes, un commerce de méchanceté et d'hypocrisie, si l'homme n'avait pas une liberté pleine et absolue : peut-être, dis-je, cette opinion m'a entraîné trop loin. Mais si vous trouvez des erreurs dans mes pensées , pardonnez-les au principe qni les a produites.

Je ramène toujours, autant que je peux, ma métaphjr-*

^ Édition Baudouin , ieUie XXXU.

siqucà la morale. J'ai examine sincèrement, et avec loulc Tattention dont je suis capable, si je peux avoir quelques notions de Tâme humaine; et j'ai vu que le fruit de toutes mes recherches est Tignorance. Je trouve qu'il en est de ce principe* pensant, libre, agissant, à-peu-près comme de Dieu même : ma raison me dit que Dieu existe; mais celle môme raison me dit que je ne puis savoir ce qu'il est. En effet, comment connaîtrions-nous ce que c'est que notre ame, nous qui ne pouvons nous former aucune idée de la lumière, quand nous avons le malheur d'être nés aveugles ? Je vois donc, avec douleur, que tout ce que l'on a jamais écrit sur l'ame, ne peut nous apprendre la moindre vérité.

Mon principal but, après avoir tâtonné autour de cette ame pour deviner son espèce, est de lâcher au moins de la régler; c'est le ressort de notre horloge. Toutes les belles idées de Descartes sur l'élasticité ne m'apprennent point la nature de ce ressort; j'ignore encore la cause de l'élasticité, cependant je monte ma pendule, et elle va tant bien que mal !

C'est l'homme que j'examine. De quelques matériaux qu'il soit composé, il faut voir s'il y a en effet du vice et de la vertu. Voilà le point important à l'égard de l'homme, je ne dis pas à l'égard de telle société vivant sous telles lois, mais pour tout le genre humain ; pour vous, monseigneur, qui devez régner, pour le bûcheron de vos forêts, pour le docteur chinois et pour le sauvage de l'Amérique. Locke, le plus sage métaphysicien que je connaisse, semble, eu combattant avec raison les idées* innées, penser qu'il n'y a aucun principe universel de morale. J'ose combattre ou plutôt éclaircir en ce point l'idée de ce grand homme. Je conviens avec lui qu'il n'y a réellement aucune idée innée ;

* Voyei Introdurtion, m, (E. B.)

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