SUR LA LIBERTE
La question de la liberté est la plus intéressante que nous puissions examiner, puisque l'on peut dire que de celte seule question dépend toute la morale. Un aussi grand intérêt mérite bien que je m'éloigne un peu de mon sujet pour entrer dans celte discussion, et pour mettre ici sous les yeux du lecteur les principales objections que l'on fait contre la liberté, afm qu'il puisse juger lui-môme de leur .solidité.
Je sais que la liberté a d'illustres adversaires. Je sais que l'on fait contre elle des raisonnemens qui peuvent d'abord séduire ; mais ce sont ces raisons mômes qui m'engagent à les rapporter et à les réfuter.
On a tant obscurci celle matière, qu'il est absolument indispensable de commencer par définir ce qu'on entend par liberté, quand on veut en parler et se faire entendre.
J'appelle liberté le pouvoir de penser à une chose ou de n'y pas penser, de se mouvoir et de ne se mouvoir pas, conformément au choix de son propre esprit. Toutes les
objections de ceux qui nient la liberté se réduisent à quatre principales, que je vais examiner Tune après l'autre.
Leur première objection tend à infirmer le témoignage de notre conscience et du sentiment intérieur que nous avons de notre liberté. Ils prétendent que ce n'est que faute d'attention sur ce qui se passe en nous-mêmes que nous croyons avoir ce sentiment intime de liberté, et que lorsque nous fesons une attention réfléchie sur les causes de nos actions, nous trouvons au contraire qu'elles sont toujours déterminées nécessairement.
De plus, nous ne pouvons douter qu'il n'y ait des mouvemens dans notre corps qui ne dépendent point de notre volonté, comme la circulation du sang, le battement du cœur, etc.; souvent aussi la colère ou quelque autre passion violente nous emporte loin de nous, et nous fait faire des actions que notre raison désapprouve. Tant de chaînes visibles dont nous sommes accablés prouvent, selon eux, qtie nous sommes liés de même dans tout le reste.
L'homme, disent-ils, est tantôt emporté avec une rapidité et des secousses dont il sent l'agitation et la violence. Tantôt il est mené par un mouvement paisible dont il ne s'aperçoit pas, mais dont il n'est plus maître. C'est un esclave qui ne sent pas toujours le poids et la flétrissure de ses fers, mais qui n'en est pas moins esclave.
Ce raisonnement est tout semblable à celui-ci : les hommes sont quelquefois malades, donc ils n'ont jamais de santé. Or, qui ne voit pas, au contraire, que sentir sa maladie et son esclavage, c'est une preuve qu'on a été sain et libre?
Dans l'ivresse, dans l'emportement d'une passion violente, dans un dérangement d'organes, etc., notre liberté n'est plus obéie par nos sens, et nous ne sommes pas plus