‹ La philosophie de VoltaireChapitre 126 sur 196 · LIVRE II. - DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. - DE LA LIBERTÉ

qui se trouverait toujours dans les choses, quand même elles ne seraient pas prévues; il est évident qu'elle ne renferme aucune nécessité, et qu'elle ne détruit point la possibilité de la liberté.

La prescience de Dieu est précisément la même chose que sa connaissance. Ainsi, de même que sa connaissance n'influe en rien sur les choses qui sont actuellement, de même sa prescience n'a aucune influence sur celles qui sont à venir; et si la liberté est possible d'ailleurs, le pouvoir qu'a Dieu de juger infailliblement des événemens libres, ne peut les faire devenir nécessaires, puisqu'il faudrait pour cela qu'une action pût être libre et nécessaire en même temps.

0^ 11 ne nous est pas possible, à la vérité, de concevoir comment Dieu peut prévoir les choses futures, à moms de supposer une chaîne de causes nécessaires : car de dire avec les scolasliques que tout est présent à Dieu, non pas, à la vérité, dans sa propre mesure, mais dans une autre mesure, non in mensura propria, sed in mensura aliéna, ce serait mêler du comique à la question la plus importante que les horiimes puissent agiter. Il vaut beaucoup mieux avouer que les difficultés que nous trouvons à concilier la prescience de Dieu avec notre liberté viennent de notre ignorance sur les attributs de Dieu, et non pas de l'impossibilité absolue qu'il y a entre la prescience de Dieu et notre liberté ; car l'accord de la prescience avec notre liberté n'est pas plus incompréhensible pour nous que son ubiquité, sa durée infinie déjà écoulée, sa durée infinie à venir, et tant de chos^es qu'il nous sera toujours impossible de nier et de connaître. Les attributs infinis de l'Être suprême sont des abymes où nos faibles lumières s'anéantissent. Nous ne savons et nous ne pouvons savoir

quel rapport il y a entre la prescience du Créateur et la liberté de la créature ; et comme dit le grand Xewton : (( Ut cœcus ideam non habet colorum, sic nos ideam non ha- (( bemus modorum qiiibus Deus sapientissimus sentit et intel- « ligit omnia; » ce qui veut dire en français : « De même « que les aveugles n ont aucune idée des couleurs, ainsi « nous ne pouvons comprendre la façon dont TÉtre infi- (( niment sage voit et connaît toutes choses. »

4" Je demanderais de plus à ceux qui, sur la considération de la prescience divine, nient la liberté de Thomme, si Dieu a pu créer des créatures libres? Il faut bien qu'ils répondent qu'il Ta pu ; car Dieu peut tout, hors les contradictions ; et il n'y a que les attributs auxquels l'idée de l'existence nécessaire de l'indépendance absolue est attachée, dont la communication implique contradiction. Or la liberté n'est certainement pas dans ce cas : car, si cela était, il serait impossible que nous nous crussions libres, comme il l'est que nous nous croyions infinis, toutpuissans, etc. Il faut donc avouer que Dieu a pu créer des choses libres, ou dire qu'il n'est pas tout-puissant, ce que, je crois, personne ne dira. Si donc Dieu a pu créer des êtres libres, on peut supposer qu'il l'a fait; et si créer des êtres libres et prévoir leurs déterminations était une contradiction, pourquoi Dieu, en créant des êtres libres, n'aurait-il pas pu ignorer l'usage qu'ils feraient de la liberté qu'il leur a donnée? Ce n'est pas limiter la puissance divine que de la borner aux seules contradictions. Or, créer des créatures libres, et gêner de quelque façon que ce puisse être leurs déterminations, c'est une contradiction dans les termes , car c'est créer des créatures libres et non libres en même temps. Ainsi il s'ensuit nécessairement du pouvoir que Dieu a de créer des être libres, que s'il a crée de

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