‹ La philosophie de VoltaireChapitre 130 sur 196 · LIVRE II. — DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. — DE LA LIBERTÉ

de riiumeur de chaque homme dans la mécanique de son corps. Un homme emporté a la bile facile à émouvoir; un misanthrope a Thypocondre enflé ; le buveur, le poumon sec; l'amoureux, le tempérament robuste, etc. Enfin, comme je trouve toutes ces choses disposées de cette façon dans notre corps, je conjecture de là qu'il faut nécessairement que chaque individu soit déterminé d'une façon précise, et qu'il ne dépend point de nous de ne point être du caractère dont nous sommes. Que dirai-je des événemens qui servent à nous donner des idées, et à nous inspirer des résolutions ? comme par exemple, le beau temps m'invite à prendre l'air; la réputation d'un homme de bon goût, qui me recommande un livre, m'engage à le lire ; ainsi du reste. Si donc on ne m'avait jamais dit qu'il y eût un Voltaire au monde, si je n'avais pas lu ses excellens ouvrages, comment est-ce que ma volonté, cet agent libre, aurait pu me déterminer à lui donner toute mon estime ? En un mot, comment est-ce que je puis vouloir une chose si je ne la connais pas?

Enfin, pour attaquer la liberté dans ses derniers retranchemens, comment est-ce qu'un homme peut se déterminer à un choix ou à une action, si les événemens ne lui en fournissent l'occasion? et ces événemens, qui est-ce qui les dirige? ce ne peut être le hasard, puisque le hasard est un mot vide de sens. Ce ne peut donc être que Dieu. Si donc Dieu dirige les événemens selon sa volonté, il dirige aussi et gouverne nécessairement les hommes; et c'est ce principe qui est la base et comme le fondement de la providence divine, qui me fait concevoir la plus haute, la plus noble et la plus magnifique idée qu'une créature aussi bornée que l'homme peut se former d'un Être aussi immense que l'est le Créateur. Ce principe me fait con-

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naître en Dieu un Être infiniment grand et sage, n'étant point absorbé dans les plus grandes choses, et ne s'avilissant point dans les plus petits détails. Quelle immensité n'est pas celle d'un Dieu qui embrasse généralement toutes choses, et dont la sagesse a préparé dès le commencement du monde ce qu'il a exécuté à la fin des temps? Je ne prétends pas cependant mesurer les mystères de Dieu selon la faiblesse des conceptions humaines. Je porte ma vue aussi loin que je puis ; mais si quelques objets m'échappent, je ne prétends pas renoncer à ceux que mes yeux me font apercevoir clairement. M

Peut-être qu'un préjugé, qu'une prévention, que la flat- M leuse pensée de suivre une opinion particulière m'aveugle. Peut-être que j'avilis trop les hommes; cela se peut, je n'en conviens pas. Mais si le roi de France était en com- promis avec le roi d'Yvelot, je suis sûr que tout homme 1 sensé reconnaîtrait la puissance du roi Louis XV supérieure à l'autre. A plus forte raison devons-nous nous déclarer pour la puissance de Dieu, qui ne peut, en aucune façon, entrer en ligne de comparaison avec ces être fugitifs que le temps produit, dont le sort se joue, et que le temps détruit après une durée courte et passagère.

Lorsque vous parlez de la vertu, on voit que vous êtes en pays de connaissance; vous parlez en maître de cette matière, dont vous connaissez la théorie et la pratique : en un mot, il vous est facile de discourir savamment de vousmême. Il est certain que les vertus n'ont lieu que relativement à la société. Le principe primitif de la vertu est l'intérêt (que cela ne vous effraie point), puisqu'il est évident que les hommes se détruiraient les uns les autres sans l'intervention des vertus. La nature produit naturellement des voleurs, des envieux, dos faussaires, des meur-

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