‹ La philosophie de VoltaireChapitre 144 sur 196 · LIVRE II. — DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE II. — DE LA LIBERTÉ

2" Mon second scrupule roule sur quelque chose de plus philosophique. Je vois que tout ce qu'on a jamais dit contre la liherté de l'homme se tourne encore avec bien plus de force contre la liberté de Dieu.

Si on dit que Dieu a prévu toutes nos actions, et que par-là elles sont nécessaires, Dieu a aussi prévu les siennes, qui sont d'autant plus, nécessaires que Dieu est immuable. Si on dit que Thomme ne peut agir sans raison suffisante, et que cette raison incline sa volonté, la raison suffisante doit encore plus emporter la volonté de Dieu, qui est l'Être souverainement raisonnable.

jk Si on dit que l'homme doit choisir ce qui lui paraît le meilleur. Dieu est encore plus nécessité à faire ce qui est le meilleur.

Voilà donc Dieu réduit à être l'esclave du destin; ce n'est plus un être qui se détermine par lui-même; c'est donc une cause étrangère qui le détermine; ce n'est plus un agent , ce n'est plus Dieu.

Mais si Dieu est libre, comme les fatalistes même doivent l'avouer, pourquoi Dieu ne pourra-t-il pas communiquer à l'homme un peu de cette liberté, en lui communiquant l'être, la pensée, le mouvement, la volonté, toutes choses également inconnues? Sera-t-il plus difficile à Dieu de nous donner la liberté que de nous donner le pouvoir de marcher, de manger, de digérer? Il faudrait avoir une démonstration que Dieu n'a pu communiquer l'attribut de la liberté à l'homme ; et, pour avoir cette démonstration, il faudrait connaître les attributs de la Divinité : mais qui les connaît?

On dit que Dieu, en nous donnant la liberté, aurait fait des dieux de nous; mais sur quoi le dit-on? pourquoi serai-je Dieu avec un peu de liberté, quand je ne le suis

pas avec im peu d'intelligence? Est-ce être dieu que d'avoir un pouvoir faible, borné et passager de choisir et de commencer le mouvement? Il n'y a pas de milieu, ou nous sommes des automates qui ne fesons rien, et dans qui Dieu fait tout ; ou nous sommes des agens, c'est-à-dire des créatures libres. Or je demande quelle preuve on a que nous sommes de simples automates, et que ce sentiment intérieur de liberté est une illusion?

Toutes les preuves qu'on apporte se réduisent à la prescience de Dieu. Mais sait-on précisément ce que c'est que cette prescience? Certainement on l'ignore. Comment donc pouvons-nous faire servir notre ignorance des attributs suprêmes de Dieu, à prouver la fausseté d'un sentiment réel de liberté que nous éprouvons dans

nos âmes?

Je ne peux concevoir l'accord de la prescience et de la liberté, je l'avoue; mais dois-je pour cela rejeter la liberté? Nierai-je que je sois un être pensant, parce que je ne vois point ni comment la matière peut penser, ni comment un être pensant peut être esclave de la matière? Raisonner ce qu'on appelle a 'priori est une chose fort belle, mais elle n'est pas de la compétence des humains. Nous sommes tous sur les bords d'un grand fleuve ; il faut le remonter avant d'oser parler de sa source. Ce serait assurément un grand bonheur si on pouvait en métaphysique établir des principes clairs, indubitables et en grand nombre, d'où découlerait une infinité de conséquences, comme en mathématiques; mais Dieu n'a pas voulu que la chose fût amsi. Il s'est réservé le patrimoine de la métaphysique : le règne des idées pures et des essences des choses est le sien. Si quelqu'un est entré dans ce partage céleste, c'est assurémont vous, monseigneur; et je dirai, dans mon cœur, de

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