‹ La philosophie de VoltaireChapitre 153 sur 196 · LIVRE m. — DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE m. — DE LA MORALE

Lui présenter des dons aussi simples que lui. Il n'a point à donner ces riches bagatelles Qu'Hébert vend à crédit pour tromper tant de belles : Sans tous ces riens brillans il peut toucher un cœur ; Il n'en a pas besoin : c'est le lard du bonheur.

L'aigle fier et rapide, aux ailes étendues, Suit l'objet de sa flamme élancé dans les nues , Dans l'ombre des vallons le taureau bondissant Cherche en paix sa génisse, et plaît en mugissant ; Au retour du printemps la douce Philomèle Attendrit par ses chants sa compagne fidèle ; Et du sein des buissons le moucheron léger . Se mêle en bourdonnant aux insectes de l'air. De son être content, qui d'entre eux s'inquiète S'il est quelque autre espèce ou plus ou moins parfaite. Et qu'importe à mon sort, à mes plaisirs présens. Qu'il soit d' autres heureux, qu'il soit des biens plus grands?

Mais quoi ! cet indigent, ce mortel famélique, Cet objet dégoûtant de la pitié publique. D'un cadavre vivant traînant le reste affreux, Respirant pour souffrir, est-il un homme heureux? Non, sans doute ; etThamas qu'un esclave détrône, Ce visir déposé, ce grand qu'on emprisonne, Ont- ils des jours sereins quand ils sont dans les fers? Tout état a ses maux, tout homme a ses revers. Moins hardi dans la paix, plus actif dans la guerre, Charle * aurait sous ses lois retenu l'Angleterre ; Dufréni 2, moins prodigue, et docile au bon sens, N'eût point dans la misère avili ses talens.

Tout est égal enfin : la cour a ses fatigues, L'église a ses combats, la guerre a ses intrigues; Le mérite modeste est souvent obscurci ; Le malheur est partout, mais le bonheur aussi. Ce n'est point la grandeur, ce n'est point la bassesse, Le bien, la pauvreté, l'âge mûr, la jeunesse, Qui fait ou l'infortune ou la félicité.

Jadis le pauvre Irus, honteux et rebuté, Contemplant de Crésus l'orgueilleuse opulence, Murmurait hautement contre la Providence : Que d'honneurs ! disait-il, que d'éclat ! que de bien ! Que Crésus est heureux ! il a tout, et moi rien. Comme il disait ces mots, une armée en furie Attaque en son palais le tyran de Carie : De ses vils courtisans il est abandonné ; Il fuit, on le poursuit ; il est pris, enchaîné ; On pille ses trésors, on ravit ses maîtresses. Il pleure : il aperçoit, au fort de ses détresses, Irus, le pauvre Irus, qui, parmi tant d'horreurs. Sans songer aux vaincus, boit avec les vainqueurs. « 0 Jupiter ! dit-il, ô sort inexorable ! « Irus est trop heureux, je suis seul misérable. » Ils se trompaient tous deux , et nous nous trompons tous. Ah! du destin d'aulrui ne soyons point jaloux ; Gardons-nous de l'éclat qu'un faux dehors imprime. Tous les cœurs sont'cachés ; tout homme est un abyme. La joie est passagère, et le rire est trompeur. Hélas ! où donc chercher, où trouver le bonheur? En tous lieux, en tous temps, dans toute la nature,

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