LIVRE III. — DE LA xMORALE
Tout dangereux qu'il est, c'est un présent céleste ;
L'usage en est heureux, si l'abus est funeste.
J'admire et ne plains point un cœur maître de soi,
Qui, tenant ses désirs enchaînés sous sa loi,
S'arrache au genre humain pour Dieu qui nous lit naître,
Se plaît à l'éviter plutôt qu'à le connaître ;
Et, brillant pour son Dieu d'un amour dévorant.
Fuit les plaisirs permis pour un plaisir plus grand.
Mais que, fier de ses croix, vain de ses abstinences.
Et surtout en secret lassé de ses souffrances,
11 condamne dans nous lout ce qu'il a quitté,
L'hymen, le nom de père et la société ;
On voit de cet orgueil la vanité profonde ;
C'est moins l'ami de Dieu que l'ennemi du monde ;
On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs.
Le ciel nous fît un cœur, il lui faut des désirs.
Vous qui vous élevez contre l'humanité, N'avez-vous lu jamais la docte antiquité ? Ne connaissez-vous point les filles de Pélie? Dans leur aveuglement voyez votre folie. Elles croyaient dompter la nature et le temps, Et rendre leur vieux père à la Heur de ses ans: Leurs mains par piété dans son sein se plongèrent ; Croyant le rajeunir, ses filles regorgèrent. Voilà votre portrait; sloïques abusés ; Vous voulez changer l'homme, et vous le détruisez. Usez, n'abusez point; le sage ainsi l'ordonne.
Je fuis également Épictète et Pétrone.
L'abslinence ou Texccs ne fit jamais d'heureux. Je ne conclus donc pas, orateur dangereux, Qu'il faut lâcher la bride aux passions humaines : De ce coursier fougueux je^veux tenir les rênes ; Je veux que ce torrent, par un heureux secours, Sans inonder mes champs, les abreuve en son cours ; Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes ; Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos tètes. Dieu des êtres pensans, Dieu des cœurs fortunés, Conservez les désirs que vous m'avez donnés, Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour l'étude, Cet amour des beaux arts et de la solitude : Voilà mes passions * ; mon ame en tous les temps, Goûta de leurs attraits les plaisirs consolans. Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares, Des lois des nations violateurs avares.
Deux fripons à brevet, brigands accrédités. Épuisaient contre moi leurs lâches cruautés. Le travail occupait ma fermeté tranquille ; Des arts qu'ils ignoraient leur antre fut l'asile. Ainsi le dieu des bois enflait ses chalumeaux Quand le voleur Cacus enlevait ses troupeaux : 11 n'interrompit point sa douce mélodie. Heureux qui jusqu'au temps du terme de sa vie, Des beaux arts amoureux, peut cultiver leurs fruils ! H brave l'injustice, il calme ses ennuis ; Il pardonne aux humains, il rit de leur délire. Et de sa main mourante il touche encor sa Ivre.