LIVRE I. — DE DIEU
donnera jamais, ni une sensation, ni une idée ; et, qu'on me le pardonne, il faut avoir perdu le sens ou la bonne foi, pour dire que le seul mouvement de la matière fait des êtres sentans et pensans.
Aussi Spinosa, qui raisonnait méthodiquement, avouaitil qu'il y a dans le monde une Intelligence universelle.
Cette Intelligence, dit-il avec plusieurs philosophes, existe nécessairement avec la matière ; elle en est Fâme ; Tune ne peut être sans l'autre. L'Intelligence universelle brille dans les astres, nage dans les élémens, pense dans les hommes, végète dans les plantes.
Mens agitât molem, et magno se corpore miscet.
ViRG. tEn. VI.
Ils sont donc forcés de reconnaître une Intelligence suprême; mais ils la font aveugle et purement mécanique; ils ne la connaissent point comme un principe libre, indépendant et puissant.
Il n'y a selon eux qu'une seule substance, et une substance n'en peut produire une autre. Cette substance est l'universalité des choses, qui est à la fois pensante, sentante, étendue, figurée.
Mais raisonnons de bonne foi : n'apercevons-nous pas un choix dans tout ce qui existe ? pourquoi y a-t-il un certain nombre d'espèces? ne pourrait-il pas évidemment en exister moins ? ne pourrait-il pas en exister davantage ? Pourquoi, dit le judicieux Clarke, les planètes tournent-elles en un sens plutôt qu'en un autre? J'avoue que parmi d'autres argumens plus forts, celui-ci me frappe vivement : Il y a un choix; donc il y a un maître qui agit par sa volonté. Cet argument est encore combattu par nos adversaires ; vous les entendez dire tous les jours : Ce que vous voyez
est nécessaire j puisqu'il existe. Hé bien ! leur répondrai-je : Tout ce qu'on pourra déduire de votre supposition, c'est que pour former le monde il était nécessaire que l'Intelligence suprême fît un choix ;'ce choix est fait: nous sentons, nous pensons en vertu des rapports que Dieu a mis entre nos perceptions et nos organes. Examinez, d'un côté, des nerfs et des libres, de l'autre, des pensées sublimes, et avouez qu'un Etre suprême peut seul allier des choses si dissemblables.
Quel est cet Etre? exlste-t-il dans l'immensité? l'espace est-il un de ses attributs? est-il dans un lieu, ou en tous lieux, ou hors d'un lieu? Puisse-t-il me préserver à jamais d'entrer dans ces subtilités métaphysiques! J'abuserais trop de ma faible raison, si je cherchais à comprendre pleinement l'Être qui, par sa nature et par la mienne, doit m'être incompréhensible. Je ressemblerais à un insensé, qui, sachant qu'une maison a été bâtie par un architecte, croirait que cette seule notion suffit pour connaître à fond sa personne.
Bornons donc notre insatiable et inutile curiosité ; attachons-nous à notre véritable intérêt. L'Artisan suprême qui a fait le monde et nous est-il notre maître? est-il bienfesant?lui devons-nous de la reconnaissance?
Il est notre maître sans doute : nous sentons à tous momens un pouvoir aussi invisible qu'irrésistible. 11 est notre bienfaiteur, puisque nous vivons. Notre vie est un bienfait puisque nous aimons tous la vie, quelque misérable qu'elle puisse devenir. Le soutien de cette vie nous a été donné par cet Être suprême et incompréhensible, puisque nul de nous ne peut former la moindre des plantes, dont nous tirons la nourriture qu'il nous donne, et puisque même nul de nous ne sait comment ces végétaux se forment.