LIVRE I. — DE DIEU. o
tucMix. La secte d'Épicure a produit de très honnêtes gens: Epicure était lui-môme un homme de bien, je l'avoue. L'mstmct de la vertu qui consiste dans un tempérament doux et éloigné de toute violence, peut très bien subsister avec une philosophie erronée. Les épicuriens et les plus fameux athées de nos jours, occupés des agrémens de la société, de Tétude, et du soin de posséder leur ame en paix, ont fortifié cet instinct qui les porte à ne jamais nuire, en renonçant au tumulte des affaires qui bouleversent Famé, et à Fambition qui la pervertit. 11 y a des lois dans la société qui sont plus rigoureusement observées que celles de Fétat et de la religion. Quiconque a payé les services de ses amis par une noire ingratitude, quiconque a calomnié un honnête homme, quiconque aura mis dans sa conduite une indécence révoltante, ou qui sera connu par une avarice sordide et impitoyable, ne sera point puni par les lois, mais il le sera par la société des honnêtes gens, qui porteront contre lui un arrêt irrévocable de bannissement; il ne sera jamais reçu parmi eux. Ainsi donc un athée de mœurs douces et agréables, retenu d'ailleurs par le frein que la société des hommes impose, peut très-bien mener une vie innocente, heureuse, honorée. On en a vu des exemples de siècle en siècle, depuis le célèbre Atticus, également ami de César et de Cicéron, jusqu'au fameux magistrat Des-Barreaux, qui, ayant fait attendre trop longtemps un plaideur dont i' rapportait le procès, lui paya de son argent la somme don il s'agissait.
On me citera encore, si Fon veut, le sophiste^ géométrique Spinosa, dont la modération, le désintéressement et ia générosité ont été dignes d'Épictète. On me dira que le
1 Ni sophiste ni athée. Il croyait que Dieu seul existe, et il était de bonne foi. (e. B.)
célèbre athée La Métrie était un homme doux et aimable dans la société, honoré pendant sa vie et après sa mort des bontés d'un grand roi, qui, sans faire attention à ses sentimens philosophiques, a récompensé en lui les vertus. Mais mettez ces doux et tranquilles athées dans de grandes places; jetez-les dans les factions; qu'ils aient à combattre un César Borgia, ou un Cromwell, ou môme un cardinal de Retz; pensez-vous qu'alors il ne deviendront pas aussi méchans que leurs adversaires? voyez dans quelle alternative vous les jetez : ils seront des imbécilles s'il ne sont pas des pervers. Leurs ennemis les attaquent par des crimes; il faut bien qu'ils se défendent avec les mêmes armes, ou qu'ils périssent. Certainement leurs principes ne s'opposeront point aux assassinats, aux empoisonnemens, .qui leur paraîtront nésessaires.
Il est donc démontré que l'athéisme peut tout au plus laisser subsister les vertus sociales dans la tranquille apathie de la vie privée ; mais qu'il doit porter à tous les crimes dans les orages de la vie publique.
Une société particulière d'athées, qui ne se disputent rien, et qui perdent doucement leurs jours dans les amusemens de la volupté, peut durer quelque temps sans trouble; mais si le monde était gouverné par des athées, il vaudrait autant cire sous l'empire inmiédiat de ces êtres infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes. En un mot, des athées qui ont en main le pouvoir seraient aussi funestes au genre humain que des superstitieux. Entre ces deux monstres la raison nous tend les bras.