LIVRE I. — DE DIEU
il était po ssible que le mouvement seul Tarrangeât. Prenez quatre astres seulement, Mars, Vénus, Mercure et la Terre ; ne songeons d'abord qu à la place où ils sont, en fesant abstraction de tout le reste, et voyons combien nous avons de probabilités pour que le seul mouvement les mette à ces places respectives. Nous n avons que vingtquatre hasards dans cette combinaison ; c'est-à-dire, il n'y a que vingt-quatre contre un à parier, que ces astres se trouveront où ils sont les uns par rapport aux autres. Ajoutons à ces quatre globes celui de Jupiter; il n'y aura que cent vingt contre un à parier que Jupiter, Mars, Vénus, Mercure et notre globe ne seront pas placés où nous
les voyons.
Ajoutez-y enfin Saturne; il n'y aura que sept cent vingt hasards contre un, pour mettre ces six grosses planètes dans l'arrangement qu'elles gardent entre elles selon leurs distances données. Il est donc démontré qu'en sept cent vingt jets le seul mouvement a pu mettre ces six planètes principales dans leur ordre.
Prenez ensuite tous les astres secondaires, toutes leurs combinaisons, tous leurs mouvemens, tous les êtres qui végètent, qui vivent, qui sentent, qui pensent, qui agissent dans tous les globes, vous n'aurez qu'à augmenter le nombre des hasards ; multipliez ce nombre dans toute l'éternité, jusqu'au nombre que notre faiblesse appelle infini, il y aura toujours une unité en faveur de la formation du monde, tel qu'il est, par le seul mouvement : donc il est possible que dans toute l'éternité le seul mouvement de la matière ait produit l'univers entier tel qu'il existe. Il est même nécessaire que dans l'éternité cette combinaison arrive. Ainsi, disent-ils, non seulement il est possible que le monde soit tel qu'il est par le seul mouvement; mais il
était impossible qu'il ne fût pas de cette façon après des combinaisons infinies.
Réponse. K
Toute cette supposition me paraît prodigieusement chimérique, pour deux raisons ; la première, c'est que dans cet univers il y a des êtres intelligens, et que vous ne sauriez prouver qu'il soit possible que le seul mouvement produise l'entendement ; la seconde, c'est que, de votre propre aveu, il y a l'infini contre un à parier, qu'une cause intelligente a formé l'univers. Quand on est tout seul vis-àT-vis l'infini, on est bien pauvre.
Encore une fois, Spinosa lui-même admet cette intelligence; c'est la base de son système \ Vous ne l'avez pas lu, et il faut le lire. Pourquoi voulez-vous aller plus loin que lui, et plonger par un sot orgeuil votre raison dans un abyme où Spinosa n'a pas osé descendre? Sentez-vous bien l'extrême folie de dire que c'est une cause aveugle qui fait que le carré d'une révolution d'une planète est toujours au carré des révolutions des autres planètes, comme le cube de sa distance est au cube des distances des autres au centre commun? Ou les astres sont de grands géomètres, ou l'éternel géomètre a arrangé les astres.
Mais, où est l'éternel géomètre? Est-il en un lieu, ou en tout lieu, sans occuper d'espace? je n'en sais rien. Estce de sa propre substance qu'il a arrangé toutes choses? je n'en sajs rien. Est-il immense sans quantité et sans qualité? je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut l'adorer et être juste.
Nouvelle objection d'un athée moderne. Peut-on dire
* Rien d'étonnant à cela : il ne reconnaît d'autre être que Dieu ^