LIVRE I. — DE DIEU
Je me trompe peut-être ; mais je n'ai jamais conçu comment Spinosa, admettant une substance mfinie dont la pensée et la matière sont les deux modalités, admettant la substance, qu'il appelle Dieu, et dont tout ce que nous voyons est mode ou accident, a pu cependant rejeter les causes finales. Si cet être infini, universel, pense, comment n'aurait-il pas des desseins? s'il a des dessems, comment n'aurail-il pas une volonté ? Nous sommes dit Spinosa, des modes de cet être absolu, nécessaire, mfim. Je dis à Spinosa: Nous voulons, nous avons des dessems, nous qui ne sommes que des modes: donc cet être mfmi, nécessaire, absolu, ne peut en être privé; donc .1 a volonté, desseins, puissance.
Je sais bien que plusieurs philosophes, et surtout Lucrèce ont nié les causes finales; et je sais que Lucrèce, quoique peu châtié, est un très-grand poète dans ses descriptions et dans sa morale ; mais en philosophie .1 me paraît, je l'avoue, fort au dessous d'un portier de colegee d'un bedeau de paroisse. Affirmer que m oeil n est fait pour voir, ni l'oreille pour entendre, ml estomac pour Lérer, n'est-ce pas là la plus énorme absurdité, la plus révoltante folie qui soit jamais tombée dans 1 esprit humain? Tout douteur que 3e suis, cette démence me parait
évidente, et je le dis.
P ur moi je ne .ois dans la nature, comme dans le arts que des causes finales; et je crois un pommier fa^it pour porter des pommes, comme je crois une montre faite
pour marquer Theure. , • ^„
^ Je dois avertir ici que si Spinosa, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se moque des causes finales, ,1 les
nvuit oas inslrml des démonstrations de Ne»loD, de Keil, de Gregor,, IZC <,ue Te vide est ..écessaire pour le .nouvement.
reconnaît plus expressément que personne dans sa première partie de VÊtre en général et en particulier. Voici ses paroles :
« Qu'il me soit permis de m'arrêter ici quelque instant » pour admirer la merveilleuse dispensation de la nature, laquelle ayant enrichi la constitution de l'homme de tous les ressorts nécessaires pour prolonger jusqu'à certain terme la durée de sa fragile existence, et pour animer la connaissance qu'il a de lui-même par celle d'une infinité de choses éloignées, semble avoir exprès négligé de lui donner des moyens pour bien connaître celles dont il est obhgé de faire un usage plus ordinaire, et même les mdividus de sa propre espèce. Cependant, à le bien prendre c'est moins l'effet d'un refus que celui d'une extrême libéralité, puisque s'il y avait quelque être intelligent qui en pût pénétrer un autre contre son gré, il jouirait d'un tel avantage au-dessus de lui, que par cela même il serait exclu de la société; au lieu que dans l'état présent, chaque mdividu jouissant de lui-même avec une pleine indépendance, ne se communique qu'autant qu'il lui convient. »
Que conclurai-je delà? Que Spinosa se contredisait souvent ; qu'il n'avait pas toujours des idées nettes ; que dans le grand naufrage des systèmes il se sauvait, tantôt sur une planche, tantôt sur une autre; qu'il ressemblait par cette faiblesse à Malebranche, à Arnauld, à Bossuet, à Claude, qui se sont contredits quelquefois dans leurs disputes \ qu'il était comme tant de métaphysiciens et de théologiens'. Je conclurai que je dois me défier à plus forte raison de toutes mes idées en métaphysique; que je suis un animal très faible, marchant sur des sables mouvans qui se dé-
1 Page U6.