‹ La philosophie du siècle: criticisme-positivisme-évolutionnismeChapitre 42 sur 73 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

On a dit de la science qu'elle constituait plus un ensemble de procédés ou de méthodes de découverte qu'une somme de doctrines ou de vérités. Ce jugement s'applique à toutes les branches de l'activité intellectuelle. La philosophie est donc aussi une méthode qui nous conduit à une conception du monde.

Quelle méthode emploient les philosophes modernes? La science ne fournit que des faits, la philosophie ne fournit que des hypothèses : voilà ce qu'on ne cesse de répéter, ce dont on convient presque unanimement aujourd'hui. Et l'on a certainement raison, si l'on se borne à entendre par là que les hypothèses scientifiques se transforment invariablement en faits plus ou moins généraux, tandis que les hypothèses philosophiques demeurent invariablement des hypothèses. Mais si, par suite d'un malentendu dont Torigine remonte fort haut dans l'histoire de la pensée S on veut insinuer

1. n suffira de rappeler à ce sujet le Hypothèses non fingo de Newton s^apprêtant à exposer sa théorie de Tattraction universelle.

que la science peut se passer d'hypotbèseSj el que la philosophie doit en vivre, on fait pis que de confondre la science et la philosophie, on intervertit totalement leurs rôles.

Toutefois, beaucoup de grands penseurs ont commencé par proscrire Thypothèse de la philosophie; et Kant notamment la compare à une marchandise de contrebande qu'il faut confisquer aussitôt que découverte. Mais, par une étrange contradiction, il conserve la connaissance a priori; et même il se fonde sur elle pour déclarer la guerre à la connaissance hypothétique telle qu'elle apparaît dans la science; car, dit-il, la connaissance a priori doit être tenue pour certaine, évidente et nécessaire.

II y a, dans ces assertions de Kant, autant d'erreurs de fait et de raisonnement que d'idées distinctes. Lorsqu'une opinion ou une thèse quelconque entraine la conviction ou la croyance universelle, on acquiert vraisemblablement le droit de dire qu'elle cesse d'être une simple supposition; du moins, les choses se passent ainsi pour les hypothèses qu'on vérifie expérimentalement. L'hypothèse qui évolue en ce sens devient une connaissance positive, ou, si Ton envisage le côté émotif du phénomène, une conviction, une croyance scientifique. Au contraire, l'hypothèse qui ne subit pas ce développement demeure un germe, une possibilité de connaissance future, et la conviction qui l'accompagne se distingue essentiellement de la croyance scientifique. Cette conviction peut se manifester extérieurement de la même façon et produire, dans la pratique, les mêmes effets. Elle n'en est pas moins un phénor

mène différent. Toute illusion revêt aussi les apparences extérieures de la vérité et détermine, dans certains cas, les mêmes conséquences.

Aussi, pour appeler les choses de leur vrai nom, Kant ne chasse de la philosophie que les hypothèses particulières; il y garde, par contre, avec un soin méticuleux, les hypothèses universelles. II renforce Terreur qu'il semblait tenir surtout à éviter, il réintroduit et laisse librement circuler dans sa métaphysique la marchandise de contrebande qu'il avait déclaré vouloir confisquer à la frontière séparant la philosophie de la science. Les disciples, d'ailleurs, comprirent si bien la véritable portée de la doctrine du maître, que le criticisme contemporain ne manqua pas d'acclamer et d'exalter la méthode hypothétique comme Tunique et dernière ressource de toute philosophie.

La méprise dont Kant fut victime suggère encore une remarque que nous ne saurions passer sous silence. A vrai dire, Kant prône, comme procédé exclusif de la philosophie, une seule des quatre grandes méthodes employées successivement, en parfaite concordance avec leurs besoins spéciaux, par les quatre groupes de sciences abstraites ou fondamentales : les sciences intuitives ou axiomatiques, telles que la mathématique; les sciences d'observation pure et simple, telles que l'astronomie; les sciences expérimentales, telles que la physique, la chimie et la biologie, et les sciences descriptives, telles que la sociologie. La méthode favorite de Kant, Yiniuition, n'est guère applicable qu'à Tétude des phénomènes les plus généraux et les plus simples. Son utilité diminue rapidement à mesure qu'on

s'éloigne des phénoniènes strictement quantitatifs pour aborder des faits de plus en plus particuliers et corn* plexes. Or la philosophie embrasse, par définition, toutes les catégories de phénomènes, tous les ordres de faits; sa généralité est subjective, et non pas objedive. Objectivement, la philosophie est un composé, subjectivement ou logiquement — une unité. Dans ces conditions, la philosophie ne peut évidemment user d'un seul procédé méthodologique à Texclusion de tous les autres. Elle devra plutôt les employer tous, mais en les modifiant d'une certaine manière, en les adaptant d^une façon plus stricte aux spéculations qu'elle poursuit. En quoi consisteront ces nouveautés ou ces modifications? Il est difficile de le dire avec précision aujourd'hui, puisqu'on n'apprend à bien apprécier la méthode propre à une espèce de connaissance qu'à force de cultiver celle-ci. Une modification importante des procédés scientifiques paratt cependant fort probable, ce sera l'exclusion, l'abandon de Thypothèse, du second des trois termes dont se compose la méthode générale des sciences (une observation ou un groupe de faits, une supposition ou une induction, une vérification ou une déduction). La philosophie partirait donc directement des plus hautes généralités scientifiques, considérées comme faits, pour aboutir aux conclusions qu'on peut en tirer. Elle ne chercherait pas, au moyen de suppositions ou d'inductions embrassant la somme totale des phénomènes, à étendre davantage les cadres de ces généralités déjà si vastes; car elle les rendrait du même coup absolument stériles. Mais ce trait caractéristique rapproche la méthode probable de la philosophie de la

DE LA MÉTHOOB BN PHILOSOPHIB lOS

méthode intuitive employée par les mathématiques pures. Elle consiste à vérifier certaines hypothèses très simples d'une façon directe ou immédiate, sans instituer de nouvelles et patientes séries d'observations, sans recourir à des expériences renouvelables à volonté et sans se perdre dans le dédale des analyses descriptives. On s'explique aisément ainsi la confusion commise par Kant.

Le positivisme tombe dans une erreur analogue. Il bannit de la science et, a fortiori^ de la philosophie toutes les hypothèses actuellement invérifiables (qualification qui constitue un pur pléonasme). Or l'hypothèse anime et vivifie la science, elle est sa méthode la plus fructueuse. Aussi le positivisme ne Ta-t-il jamais exclue, en fait, ni de la science, en quoi il eut raison, ni de la philosophie, en quoi il eut tort. Les disciples les plus fidèles d'Auguste Comte enseignèrent constamment que la philosophie ne dépend pas de la méthode a posteriori en général, abstraction vague s'il en fut, mais des méthodes mêmes des différentes sciences. La philosophie, affirment-ils, doit être fondée sur les procédés propres aux sciences exactes *.

Comme on l'a très bien dit d'ailleurs, « le vrai danger est de faire des hypothèses sans le savoir et de les prendre pour des données immédiatement certaines ». Voilà précisément le reproche qu'on peut adresser au positivisme. Il n'y a pas, dans la doctrine positive, une assertion, une théorie vraiment philosophique, qui ne soit une hypothèse pure et simple. La

1. Voir surtout WyroubofT : La Philosophie matérialiste et la Phi' losophie positive, in Revue positive, p. 26-28.

relativité de toute connaissance est une hypothèse psychologique généralisée outre mesure, mais rien moins que vérifiée. La même remarque s'applique à la théorie de l'inconnaissable, à la loi des trois états, — cette hypothèse sociologique dont le positivisme n'a pas compris la signification restreinte, — enfin à la loi de complexité croissante qui régit le développement et rinterdépendance des sciences, car cette loi n'éclaire que provisoirement un ensemble de faits psychiques dont les conditions essentielles restent à peu près inconnues.

On a encore soutenu, dans la même école, la thèse qui fait de la philosophie une méthodologie générale appliquée aux sciences. Mais les études méthodologiques incombent à la psychologie. La philosophie prend acte de leurs résultats, comme de ceux de toutes les autres sciences abstraites, afin de pouvoir se former une conception adéquate de l'univers et de ses lois. Elle ne se préoccupe pas de tirer, pour ainsi dire, des carrières de Vinconnu^ les matériaux de Tédifice qu'elle construit *.

1. Quant à la dernière des trois grandes philosophies du siècle, on reconnaît volontiers que la doctrine de l'évolution n'est qu'une longue suite d'hypothèses plus ou moins scientiGques, élevées au rang de postulats universels, nécessaires, logiquement certains, mais demeurant, en fait, des suppositions arbitraires. Cette doctrine offre l'exemple le mieux caractérisé des inconvénients attachés à l'emploi de la méthode hypothétique. Aussi lui consacrons- nous un chapitre à part (chap. Xll).

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