CHAPITRE PREMIER
D U-NE CONCEPTION NOUVELLE DE LA PHILOSOPHIE ET DES RAISONS DE RAPPROCHER LA PHILOSOPHIE ET l'aRT
Autrefois, il n'y pas de cela si longtemps, c'eût été une étrange question que celle-ci : la philosophie n'aurait-elle pas plus de parenté avec l'art qu'avec le savoir, et le philosophe ne serait-il pas, à tout prendre, un artiste? Aujourd'hui, c'est peutêtre étonner bien des gens que de mettre en doute la légitimité du rapprochement. D'où vient ce changement si profond dans la manière de concevoir
la philosophie? Comment les idées se sont-elles ainsi déplacées?
De tout temps on a reconnu à de grands penseurs une sorte de tempérament poétique. On admirait dans Platon, par exemple, ou dans Plotin, comment à la raison s'allie l'enthousiasme; on signalait surtout certains endroits fameux où le souffle de l'inspiration les soulève, les emporte; on célébrait à l'envi tant de hauteur, de hardiesse, d'éclat. De tout temps aussi, on a vu dans les systèmes inventés par les philosophes des témoignages d'une puissante imagination; on parlait de leurs conceptions amples ou ingénieuses comme de productions d'un beau génie. Mais la philosophie n'en demeurait pas moins chose sévère, austère; c'était avant tout, c'était essentiellement une étude, et très grave, une œuvre de réflexion, de méditation, de recherche suivie et méthodique, UQ effort continu pour enchaîner les idées aux idées par des liens parfois difficiles à découvrir et à fixer, liens tout de raison^ ressorts de nature tout intelligible qu'on devait craindre de fausser par la nécessité de les rendre sensibles afin de les faire voir. Aussi, quelles précautions inces-
santés pour ne pas laisser prévenir la raison par l'imagination, pour n'être ni ébloui par les apparences ni entraîné par le sentiment! Cette beauté de l'esprit qui éclatait dans les productions des grands philosophes, c'était un don admirable, mais redoutable. On était plus frappé peut-être du danger que de Tavantage. Chacun, sans doute, était fier de ses inventions et y était passionnément attaché ; les hypothèses séduisantes ralliaient à leur auteur des adeptes^ des partisans, des disciples : mais l'auteur qui offrait au public son système et les admirateurs qui l'embrassaient y voyaient l'expression de la vérité; et ceux qui demeuraient froids, ou qui regardaient en juges, ou qui entraient en lutte au nom d'une doctrine contraire, que reprochaient-ils au faiseur de systèmes? L'oubli précisément des conditions auxquelles on découvre le vrai. Il avait négligé les observations précises, les raisonnements exacts pour suivre des apparences décevantes ; il donnait dans la chimère; il substituait à la véritable philosophie un roman de philosophie : c'était un «visionnaire ». Tout le monde était d'accord, les inventeurs de systèmes comme leurs détracteurs, pour se défier de l'imagination. Durant nos deux
derniers siècles^, c'est à peine si l'on accordait qu'une Muse sévère, la Muse céleste chantée par Platon, pût à de rares intervalles prêter au philosophe sa grâce décente. Surtout entre la philosophie et les beaux-arts quel commerce y aurait-il eu? On ne voyait guère qu'incompatibihté.
Les plus grands artistes, ceux que l'on salue sans hésiter comme immortels, sont parmi les morts : on peut avancer cela sans choquer aucune admiration, sans blesser aucune gloire contemporaine, mais ce qui est bien à ce siècle-ci, c'est la philosophie de l'art. Nous nous faisons de l'art une très haute idée. Nous le nommons l'art, l'art tout court, l'écrivant volontiers avec une lettre majuscule, et nous le regardons comme une des grandes formes de l'activité humaine. C'est une des puissances qui mènent le monde. L'Art prend place dans les premiers rangs, avec la Science, avec la Religion. On lui a parfois donné le rang suprême. On le croit le père des exquises jouissances et Ton attend de lui des voluptés sans pareilles ; mais c'est qu'on voit en lui un des maîtres de la vie humaine : s'il remue, s'il charme, c'est qu'il a son origine dans les entrailles des
choses ou dans les profondeurs de l'esprit, de l'âme même ; et nous admettons que l'artiste va de pair avec les plus grands penseurs ; il pense, et de la meilleure manière peut-être : sa pensée, analogue à celle qui soutient le monde, est intuitive et créatrice ; il raisonne peu, mais ce qu'il fait est raisonnable ; il ne réfléchit guère : il conçoit, il enfante, il crée.
Ce mystère de l'art excite nos admirations, retient nos méditations. Certes on l'avait aperçu autrefois et l'on en avait bien parlé. Mais la philosophie ordinaire n'y prenait pas garde. Au xvn" siècle je ne vois que Bossuet qui s'en occupe, et, remarquons-le, c'est dans un sermon, le Sermon sur la mort, ou dans ses Elévations sur les Mystères : là quelques belles et grandes paroles, ici toute une page merveilleuse, sous ce titre : « Fécondité des arts. » Mais son excellent traité de philosophie, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, ne disait pas un mot qui marquât la nature profonde ni la dignité de l'art, dont il avait une si juste et si vive idée. La puissance de produire, de créer, qui appartient à la haute imagination et au génie, n'était l'objet d'aucune étude dans ce qu'on pourrait nommer un
cours régulier de philosophie, ni même dans aucun ouvrage directement et proprement philosophique. C'est un fait significatif.
On ne voyait donc pas d'ordinaire par où l'art pouvait intéresser la philosophie, et l'on ne songeait guère non plus à l'intérêt que pouvait prendre aux choses de la pensée un artiste. Et cependant, si communément les philosophes s'inquiétaient peu de ce qui se passait dans le domaine de l'art, le temps n'était pas loin où les artistes n'étaient nullement étrangers à la philosophie. Nous le savons maintenant. Nous prenons un extrême plaisir à trouver dans un Léonard de Vinci, dans un Michel-Ange, dans un Raphaël, et, au xvii^ siècle encore, dans un Nicolas Poussin, les traces d'une pensée active, curieuse, ouverte, forte, profonde, haute. Ces créateurs, dont nous admirons le jet puissant, étaient aussi des hommes de réflexion : ils savaient méditer, ils avaient conscience de ce qu'ils voulaient faire, ils avaient sur la nature, les ressources, le but, le rôle de l'art dans le monde, des vues générales ; ils en avaient par cela même sur Fensemble des choses, sur la vie humaine; ils ne les ont pas toujours liées de manière à en faire des théories, mais même les indications
éparses qu'ils nous ont laissées témoignent de la force et la profondeur de leur pensée. JN'eussentils rien écrit d'ailleurs, leurs œuvres et leur vie nous apprennent assez comment ils concevaient Fart.
Vraiment l'art n'a été pour eux ni un frivole amusement, ni un glorieux moyen de faire fortune, ni l'aveugle satisfaction d'un pur instinct. Qu'ils sont divers, ces artistes! Il y en a de toutes sortes. Quelques-UQS ont épuisé toutes les joies de la vie. Il y en a qui ont connu tous les honneurs. L'Italie du xvi° siècle a renouvelé, à sa manière, pour ses peintres, ses sculpteurs et ses architectes le spectacle qu'avait donné la Grèce antique. Elle les a honorés comme de grands citoyens, presque comme des hommes divins. Faix ont employé leur merveilleuse fécondité à décorer les temples, les cités, les palais. Ils se sont mis au service des grands. Ils ont présidé à leurs plaisirs. Ils ont inventé en leur honneur des pompes inusitées. Ils ont mêlé l'art à toutes choses. Ce n'était pas pour des Expositions qu'ils travaillaient, et leurs œuvres n'étaient pas destinées à remplir des Musées, sortes de nécropoles. Ils ne produisaient pas pour occuper un instant les loi-
sirs de spectateurs indifFérents. On attendait ce tableau, cette statue, ce monument. On aspirait à la joie de le voir enfin. C'était l'honneur public qui y était intéressé, et l'apparition souhaitée était une fête. C'était dans uq milieu vivant et pour des usages vivants, si je puis ainsi parler, que l'artiste enfantait ses vivantes créations; et cela donnait à son art une importance souveraine, à luimême une magnifique indépendance. Il semblait assujetti aux caprices des princes, mais le sentiment de l'attention publique, de l'attention passionnée qui s'attachait à ses œuvres, en lui rappelant sans cesse la hauteur de son art, Taffranchissait, et il opposait parfois aux exigences princières ses volontés inflexibles ou ses bizarres fantaisies. Il semblait travailler pour décorer les villes ou les palais, mais la destination précise de ses œuvres le garantissait du genre vague et incertain et de toute rêverie maladive, sans l'asservir, et, parce qu'il était en union avec les âmes de ses contemporains, parce qu'il partageait leurs idées et leurs passions, parce qu'il avait comme eux et au plus haut degré le culte de la beauté sans imaginer que la beauté pour avoir toute sa pureté et toute sa puissance eût besoin d'être détachée de tout, de la
religion, de la science, de la vie réelle, et réduite chimériquement à elle-même, il puisait dans un commerce assidu avec les hommes et les choses un incessant renouvellement d'inspiration. Et tantôt il produisait avec ardeur, avec furie, tantôt il se reposait fièrement, et rien n'eût arrêté ses élans, si c'était l'heure de produire, ni réussi à forcer son inviolable silence, si se taire lui agréait. Eh bien, ces hommes, si ditférents les uns des autres à tant d'égards, ont tous un trait commun : recueillis ou en proie à toutes les agitations, en disgrâce ou en faveur, dans une retraite ou dans une cour, ils ont tous été, à leur heure et à leur manière, des penseurs, non des philosophes de métier, mais des hommes qui pensent. Yoilà ce que nous aimons tant à retrouver aujourd'hui dans leur biographie et dans leurs écrits. Leurs œuvres sont pleines de leur pensée, mais ce qu'ils ont dit ou écrit nous livre leurs réflexions ; nous saisissons ce qui les a préoccupés, inquiétés ; nous nous associons à leurs méditations; nous voyons ce qu'ils ont voulu, ce qu'ils ont poursuivi, ce qu'ils ont espéré ou désespéré d'atteindre ; et quand, dans notre philosophie de l'art, nous déclarons que l'artiste n'est étranger à rien d'humain ni à
rien de divin, nous pouvons joindre à nos inductions le témoignage authentique de ces grands hommes.
C'est une des plus remarquables nouveautés de ce siècle que l'importance donnée en philosophie à la théorie de l'art. La philosophie s'est avancée vers l'art, elle en a sondé la nature, et elle a reconnu que Platon avait raison, je veux dire que Fami du beau et l'ami des Muses est ami de la sagesse. L'art tire sa sève de l'esprit. Peu à peu la philosophie, voyant par où l'art se rapproche et tient d'elle, a soupçonné qu'elle pouvait à son tour n'être pas trop loin de l'art et en tenir. Ce qui a confirmé ce soupçon, c'est la position prise de notre temps par ce qu'on nomme la science.
Savoir était jadis l'ambition et la prétention des philosophes. Bien que le succès n'eût justifié, semble-t~il, ni leurs vœux, ni leur confiance, et qu'on se plût autour d'eux à remarquer que, posant beaucoup de questions, ils proposaient des solutions sans cesse démenties par des solutions contraires, le scepticisme né de cette vieille découverte vivait d'ordinaire à côté de la philosophie dogmatique sans l'entamer : l'espérance d'arriver
au savoir ne se décourageait pas^ et la confiance d'y être parvenu reparaissait toujours. Les progrès des sciences expérimentales ont insensiblement amené les esprits à concevoir toute science sur leur modèle. Le type de certitude scientifique était autrefois la démonstration géométrique ; c'est maintenant la vérification expérimentale. Non que les mathématiques aient rien perdu, à nos yeux, de leur inflexible rigueur, et d'ailleurs la possibilité d'une mesure exacte avec la réduction à une formule mathématique est de plus en plus le signe d'une théorie scientifique faite; mais nous regardons moins volontiers du côté de la géométrie pure : cultivées par des hommes éminents, les hautes mathématiques, aussi hardies, aussi inventives que jamais, excitent moins l'admiration commune, et quand nous prononçons ce mot, la science, ce que nous nous figurons d'emblée, ce n'est point cela, c'est autre chose : c'est la physique, la physiologie ; c'est-à-dire que la science, pour nous, c'est moins le théorème démontré que la loi expérimentalement vérifiée. Or, chose vraiment digne de remarque, la philosophie, soit en prétendant, sous les yeux des savants, à une rigueur mathématique qu'elle ne pouvait atteindre,
OU en admettant elle-même de bonne grâce qu'elle n'y parvenait point, ne perdait pas pour cela son crédit sur les esprits : sa prétention, quoique démentie par l'effet, ne l'exposait pas au ridicule ; le démenti que lui donnait TefFet n'ébranlait pas toujours la confiance que de très puissants esprits lui accordaient; et enfin, si elle renonçait à la méthode géométrique, des esprits, imbus d'ailleurs de géométrie, ne lui refusaient pas pour cela le nom de science et ne la reléguaient point parmi les connaissances conjecturales. Etait-ce que les conditions de la certitude fussent moins étudiées qu'aujourd'hui et qu'une analyse critique moins minutieuse permît de maintenir à côté d'un type rigoureusement défini des variétés quelque peu indécises, en reconnaissant ici et là une même certitude ? Etait-ce que la raison, plus saine et plus forte, fût plus capable de se retrouver- dans ses divers domaines et dans ses diverses applications, malgré l'imperfection de ses propres descriptions, en sorte que réduisant en théorie la science à la seule géométrie, elle n'hésitât pas néanmoins à reconnaître comme science tout ce qui était le produit légitime de son activité régulièrement exercée et qui portait comme tel une
bonne marque? Quoi que Ton en puisse penser, c'est un fait que la philosophie, au temps où le type géométrique de la certitude prévalait, a eu à subir sans doute les attaques de son compagnon presque inséparable, le scepticisme, mais n'a jamais été dépossédée, dans l'opinion publique, de son titre de science. Au contraire, depuis que les sciences de la nature sont prédominantes et qu'elles ont fait prévaloir comme type de certitude la vérification expérimentale, c'est à peine si l'on ose employer le mot de science en parlant de la philosophie ; les philosophes ont peur et honte, dirait-on, d'user d'un mot qui pourrait leur être reproché comme une usurpation ou jeté à la tête en manière de dérision ; s'ils se hasardent à le glisser dans le discours, c'est timidement, et en s'excusant presque, et avec toutes sortes de restrictions, de correctifs, d'atténuations. Il est convenu et accordé, paraît-il, qu'il n'y a de science et même de savoir que là où l'assertion est expérimentalement vérifiable, en sorte que la preuve de ce qu'on avance peut être mise sous les yeux et que, par suite, l'esprit rebelle est forcé de donner son adhésion sans réserve à ce qu'on lui propose. C'est une suite encore de ce premier caractère
que le résultat obtenu est transmissible et que le trésor des connaissances va s'accumulant, non seulement parce que chaque connaissance nouvelle s'ajoute à celles déjà acquises, mais parce que chaque découverte peut devenir le point de départ de nouvelles recherches qui amènent des découvertes nouvelles. Si c'est là ce qui constitue science et savoir, la philosophie , prise dans son ensemble et surtout dans ses parties les plus hautes, ne remplit pas ces conditions. N'offrant donc pas les traits auxquels une science se reconnaît sans méprise possible, elle n'est manifestement pas une science. Yoilà ce qui se dit à peu près communément, c'est maintenant l'opinion régnante ; et les philosophes s'y résignent en maugréant plus ou moins, ou en prennent bravement leur partie ou s'en font honneur.
Ces derniers ne sont pas rares. Ils estiment qu'on se trompait bien en donnant à la philosophie pour but le savoir. Ecoutons-les. Les sciences positives, disent-ils, ont raison : elles seules savent et peuvent savoir. La langue est plus juste qu'on ne croit : elle nomme savants ceux qui cultivent ces sciences. Laissons aux sciences l'honneur et l'avantage du savoir. Plus beau est notre
lot. Nous sommes impuissants à savoir. Tant mieux. Nous avons mieux que cela. Connaissons la nature propre de la philosophie. C'est avec Fart qu'elle a de l'affinité. Que l'on comprenne bien comment, et l'on verra que cette nouvelle conception de la philosophie assure, bien autrement que l'ancienne, la liberté, la dignité et même l'importance de la pensée philosophique.
Il faut s'élever, nous crie-t-on, au-dessus des apparentes différences qui séparent la philosophie et lart. Elles sont spécieuses comme les ressemblances qui la rapprochent de la science. Allez au fond : tout cela s'évanouit.
Les nécessités de la vie commandent d'agir : les actions qui assurent la subsistance, et même celles qui ajoutent à l'indispensable l'utile, le commode, n'ont rien de commun avec l'art. Tout ce qui a pour fin la satisfaction d'un besoin précis se fait en vertu d'une exigence qui est tyrannique, même quand elle est naturelle. Attelé à une tâche implacable, on va, on va, parce qu'il le faut. On n'a pas le temps de jouer. Jouer, c'est agir sans besoin, par delà le besoin. Ce que l'on fait ne sert à rien, et c'en est le charme. Quelle liberté et
quelle joie ! L'activité se dépense, se déploie, mais elle ne s use pas, elle ne s'épuise pas au service d'un maître. On s'appartient et l'on s'espace.
Il y a pour l'homme d'autres assujettissements que ceux de la vie matérielle, des besoins, ou des affaires. Le devoir est assujettissant. Il commande avec empire, il soumet à une règle, il lie, il oblige. Sous sa discipline, il faut marcher dans une voie certaine et droite. On dit : la loi du devoir, la loi morale,' et c'est bien dit. Qu'il y ait à se réprimer, à se retenir, à se contenir, ou qu'il faille se répandre et se donner, c'est toujours un ordre : tantôt une barrière dressée devant la volonté, tantôt une carrière ouverte devant elle, mais toujours avec commandement exprès, ici de s'arrêter net, là d'aller et de courir. Noble assujettissement sans doute que celui-là, puisque la loi a un caractère auguste et sacré, qu'elle exige un libre respect, une libre obéissance, qu'elle assure la dignité de l'homme et procure son véritable bien; mais enfin c'est une loi, et s'il y a pour l'activité humaine une sphère où soit possible un déploiement plus complètement et plus joyeusement hbre^ le sentiment de s'appartenir y étant sans mélange, le mouvement qu'on s'y donne n'y
ayant pas de but imposé, ce jeu^ car ce sera bien là le jeu, chose inutile mais non futile, superflue mais non méprisable, deviendra pour l'homme le plus beau et le plus doux témoignage de l'excellence de sa nature. Là, il se trouvera détaché de tout, d une certaine manière, et supérieur à tout : l'emploi de sa force n'aura point d'objet imposé ni proposé ; c'est lui qui se donnera à lui-même un objet. L'intelligence humaine est architectoniqiie, a dit Leibniz, après Aristote. Où montre-t-elle mieux cette étonnante et divine puissance qu'alors qu'elle n'a, dans ses constructions, rien qui en gêne la Kberté? Celui qui joue fait^ sans nécessité, sans utilité, par plaisir, au gré de la fantaisie, quelque chose où il se met avec ardeur, avec passion peut-être, mais sans y être contraint ni obligé en aucune manière, et sans y avoir d'autre intérêt que celui qu'il y apporte, j'allais dire qu'il y crée, par sa libre action elle-même.
Voilà où l'on s'est plu à chercher l'origine de tout art ; et cette conception de l'art, qui a régné, a laissé dans les esprits une empreinte qui dure. De nouvelles idées commencent à s'ajouter à cellelà, à y pénétrer, et la modifient. Mais visibles encore et très importantes sont les conséquences
de la théorie selon laquelle tout jeu est déjà de l'art et l'art est un jeu.
Platon avait dit : Le poète est chose légère et ailée. Le poète, è Tiov/irn;, l'artiste, qui produit, qui fait^ au sens le plus énergique du mot, qui crée, et cela en jouant et parce qu'il joue, et créer ainsi c'est jouer : voilà le caractère propre de Fart; et c'est précisément cette libre allure de l'artiste qui fait, nous dit-on^ la parenté du philosophe avec lui.
Le philosophe n'est pas un savant. On a vu tout à l'heure pourquoi. Qu'on essaie maintenant de se rendre raison des raisons qu'on en donne, on trouvera, que le savant doit ses avantages à une seule chose : il a, dans le mande qu'il observe et veut expliquer, un perpétuel moyen de contrôler ses vues. C'est dire qu'il n'est pas libre. Si son génie pressent, anticipe, devine, il lui faut soumettre l'idée qui vient de jaillir de son fonds à un contrôle lent, minutieux, précis, et l'idée n'aura droit de cité dans la science, ne fera partie de la science que le jour où la vérification l'aura éprouvée complètement et validée. Le savant pénètre les secrets de la nature et la conquiert. Conquérant, il l'est par ce regard qui explore et explique ; il l'est
encore par cette action qui dompte et transforme. Mais le mot de Bacon est juste : Naturx non im- 'peratur nui parendo. C'est en obéissant que le savant établit son empire : il obéit à la nature dans ses patientes observations qui sans cesse précèdent, accompagnent ou suivent ses conceptions, pour les préparer ou pour les justifier. Le philosophe, qui n'a pas les moyens de vérification du savant , lui semble inférieur : ne l' emporterait-il pas plutôt sur lui, par cela même?
Considérez les plus graves philosophes, les plus renfrognés, si vous voulez : dites-leur qu'ils jouent, et que c'est leur honneur et leur avantage. Yous allez soulever une tempête d'indignation. Mais, attendez. Regardez-les en silence, et tâchez de surprendre ce qu'ils se disent à eux-mêmes, sans voix, dans l'ombre et dans le secret de leur cœur, Ils arrangent des idées, des mots, des arguments. Quel plaisir ils y prennent ! Leur construction, car c'eu est une, sera pesante et disgracieuse ; on ne la verra pas sans ennui. Qu'importe? Ils la croient jolie. Comme ceci se combine bien avec cela! comme c'est bien trouvé ! que c'est fort ! que c'est solide ! Bien habile sera celui qui ébranlera cette masse compacte. Oh! on sera dans l'admiration.
et plusieurs crèveront de jalousie. Que la disposition de ces raisons magistralement agencées est donc heureuse ! Et la réalité, et les choses ? Notre . homme n'a pas l'air de s'en soucier. Erreur : il n'a garde de les oublier, il ne doute pas un seul instant qu'elles ne rentrent dans ces cadres si bien faits ; il ne songe pas à les ajuster à ses idées : comment ne seraient-elles pas naturellement conformes a des. idées si justes ? Le vrai, eh ! sans doute i c'est ce que le philosophe cherche, et sa gloire est de proclamer le vrai : mais ne va-t-il pas sans dire que le vrai tient dans ses formules ? Les trouver, ces merveilleuses formules, c'est trouver le vrai.
Le philosophe le plus pédant, empêché dans une affreuse logique, serait-il donc, au miheu de ce fatras, une manière d'artiste, lui aussi? Il le semble bien : il joue, ce rigoureux logicien ; il a souci de je ne sais quelle beauté dans ses arrangements, cet illisible écrivain ; et ce grand ami du vrai tout seul, tout nu, phe les choses à ses conceptions au lieu de plier les conceptions aux choses. Et puis, quand il sort de cet atelier oii se fabriquent ses idéales constructions, c'est un homme comme les autres, à quelques prétentions et quelques ridi-
cules près : je veux dire que, s'il n'oublie jamais son importance et ne perd jamais de vue son mérite, il n'a pas toujours l'âme tendue pour accorder sa vie avec ses théories. C'était donc jeu que ses inventions. Dans la pratique, elles n'ont pas d'usage. Aux heures où il n'est pas dans son cabinet ou dans sa chaire, il prend les choses comme elles sont, et se dirige à peu près parles maximes communes, par les principes du bon sens : il ne philosophe plus. A certaines heures réglées, il est sur la scène, ou tout seul avec lui- ^ même, pour son propre plaisir, ou devant les autres... Il joue. Et ne dit-on pas des tours de force exécutés par les sages : ce sont jeux de dialectique,, ce sont jeux d'école?
Nous venons de considérer des artistes détestables ou médiocres. Mais, quoi qu'ils vaillent, ils sont artistes ; et c'est ce qu'il nous importe de constater. Adressons-nous maintenant à de plus grands. Tant que nous remarquerons que leur philosophie se détache d'eux comme un vêtement que l'on prend, que l'on quitte, que l'on reprend pour le quitter encore, ni leur talent^ ni leur sincérité, ni leur sérieux ne nous empêcheront de penser que philosopher, pour eux, c'est jouer. Le savant
peut bien oublier un peu la science hors de son laboratoire, et Ton ne dira pas pour cela que devant ses fourneaux il jouait. C'est que la science ne prend pas tout l'homme, si ce n'est en ce sens qu'elle le passionne et obtient son dévouement ; entre le savant et l'homme la distinction, la séparation se fait d'elle-même, la science comme telle ne régentant point la vie pratique. La philosophie a la prétention d'embrasser tout, la pratique comme le reste. On s'attendrait donc à trouver un philosophe toujours philosophe, je ne dis pas toujours dissertant, ce qui serait insupportable si c'était possible, mais toujours fidèle à ses maximes, toujours en conformité avec ses principes. Dès qu'il est autre dans ses Uvres ou ses leçons, autre dans la vie, on se dit que sa philosophie est un exercice, un exercice d'esprit très sérieux, un emploi de son activité, emploi libéral, désintéressé, mais enfin quelque chose qui ne fait pas partie de la trame intime de sa vie, quelque chose donc comme un jeu où l'on se dépense généreusement peut-être, sans que cela prenne l'âme même. De ce philosophe encore on peut dire qu'il est artiste, et, si l'on s'y prenait bien, on lui arracherait sans doute cet aveu : « Non vitœ^ sed scholde scribimiis. Tout cela, je le pense,
je le dis sérieusement, vous me feriez injure si vous supposiez le contraire : mais que je parle ou écrive pour la galerie, que je songe au spectacle que je donne, et que je sois moi-même mon premier spectateur, prenant au jeu des idées un intérêt extrême, un vif plaisir, voulez-vous que je dise même m'y amusant beaucoup, eh ! pourquoi pas, et quel mal y a-t-il à cela ? »
Pascal dit quelque part : « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis, et, quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique, ils l'ont fait en se jouant. » Est-ce là une boutade^ ou n'est-ce pas plutôt une de ces profondes vues comme Pascal en a si souvent? Qu'il s'entendait bien à démasquer les hommes et les choses, et comme cette pénétration incomparable lui fait faire de véritables découvertes qu'il jette en passant et auxquelles personne en son temps ne prenait garde ! On les a ramassées depuis, ou Ton a retrouvé à grand'peine ce qu'il avait deviné. Il a vu que les plus grands philosophes, que les philosophes de premier ordre, n'étaient pas aussi sérieux que le vulgaire le pense : ils se divertis-
saient à philosopher, ils ont philosophé en se jouant. C'est entrevoir le vrai caractère du génie grec. C'est reconnaître qu'un Platon, qu'un Aristote étaient des artistes.
Aussi bien, nous avons sur certains points les confidences de Platon. Au commencement du Timée, il déclare nettement qu'il va exposer de pures vraisemblances, et que tout son discours sera une fable, un mythe, iivQoq, Le mot y est. Et quelle raison donne-t-il de cela? Que dans certains sujets les discours précis, exacts, consistant en de claires et solides raisons, rigoureusement enchaînées, ne sont pas de mise. Et quels sont ces sujets? Ceux qui concernent les dieux et la naissance de l'univers. Sans doute Platon, dans ce passage même, dit qu'il y a des discours fermes, ceux oi^i la pure lumière de l'intelligence produit une conviction inébranlable, et cette allusion à la théorie des Idées rappelle sur quels fondements est établie par lui la connaissance vraie. Néanmoins il accorde ou plutôt il proclame qu'en philosophie, et dans une partie de la philosophie qui n'est ni petite ni méprisable, les vraisemblances et la fantaisie mythique ont une place légitime. Le Tiîïiée est une fable. C'est un jeu, dirons-nous,
un jeu sérieux, à la façon d'une œuvre d'art. De l'aveu de Platon, là où le vrai échappe, le philosophe se console, en se jouant, des défaillances du savoir. Ailleurs, dans l'ordre des vérités morales, quand la certitude ferme manque^ il s'enchante de belles espérances. C'est encore Platon qui parle ainsi. Et où donc? Dans le Pliédon, ce grave dialogue. Il parle de la vie future. Il n'ose affirmer que les choses sont exactement comme il vient de dire : cette assurance ne conviendrait pas à un homme de sens ; mais que cela ou quelque chose de semblable soit pour nos âmes et leur séjour en une autre vie, puisqu'il paraît bien que l'âme est immortelle, c'est ce qu'il convient de dire, et c'est un risque qu'il faut courir : car c'est un beau risque. Ce sont là des enchantements dont il faut s'enchanter soi-même ; et c'est pourquoi il se plaît à prolonger le mythe où son espoir prend consistance. Est-ce assez exphcite ?• Le philosophe se joue. C'est un artiste qui donne à un beau rêve une forme exquise. C'est sérieux, très sérieux, il s'agit de notre tout, dirait Pascal; mais, ici, nous ne trouvons pas d'inquiétude poignante. C'est auguste, c'est solennel, si l'on veut. C'est tragique même^ comme la tragédie grecque, o-iy.vcv n
Ixo-oioL, C'est serein et charmant tout en étant grave. A tout prendre, c'est encore de l'art.
La théorie des Idées elle-même , centre de la philosophie de Platon, n'est-elle pas à sa manière un jeu? Et dans tous les développements qu'il lui donne, alors même qu'il n'a pas recours au mythe, quand il raisonne et discute, le mot de Pascal ne vient-il pas toujours à la pensée? Platon a écrit tout cela en se jouant.
Aristote ne nous fait pas de confidences. Quand il examine les diverses sortes de rigueur et d'exactitude, il dit des choses d'une singulière finesse ; jamais il ne nous donne à penser que l'on philosophe en se jouant. Mais il a vu et noté certains caractères de la philosophie qui la rapprochent de l'art. Il la nomme la plus inutile des sciences, et, partant, la plus belle. Il montre qu'elle naît tard parce qu'elle n'a en vue la satisfaction d'aucun besoin précis. Il la loue de ne servir à rien. Il trouve dans cette inutilité même le principe de sa force incomparable. Il la célèbre comme la science maîtresse, et c'est à ses yeux un trait de ressemblance avec les choses divines que d'être au-dessus de tout usage et de présider au mouvement des choses subalternes, de donner le branle
à tout sans faire jamais soi-nieme métier de manœuvre. On ne peut marquer d une manière plus énergique la liberté, la dignité, l'excellence, la souveraineté de ce qui plane dans une sphère idéale. C'est du savoir que parle Aristote, assurément, et il ne faut point l'oublier, mais n'y a-t-il pas là les éléments d'une philosophie de l'art? Ce n'est pas tout. Aristote, comparant l'histoire et la poésie, juge que la poésie est chose plus philosophique et plus sérieuse. Pourquoi? Par cette raison que la poésie exprime plutôt le général, et l'histoire l'individuel. Formule, concise, quelque peu obscure, mais aperçu de génie. La poésie cherche à exprimer, à réaliser l'idéal. L'idéal, c'est quelque chose de concret, de singulier, d'individuel, mais contenant une idée, non pas h la manière de la froide allégorie, mais en ce sens (Jue cette sorte de chose vivante ayant un corps, une figure et un nom, créée par le génie du poète, c'est un être tout imprégné, tout pénétré d'une idée qui est son esprit et son ume. C'est ce que nous nommons un type.Laformule scientifique est purement abstraite. Le type créé par l'art est singulier et général tout à la fois. Ce caractère de généralité, qui lui communique quelque chose de grave, de noble et de
sérieux, fait son affinité avec la philosophie. La philosophie, à son tour, donne aux conceptions générales quelque chose de singulier, d'individuel, et, si l'on ose dire, de mouvant et de dramatique. Les abstractions s'y personnifient, quelle que soit l'austérité du penseur qui les manie : il les fait agir, elles composent l'univers, elles le meuvent, elles le gouvernent ; tout système philosophique devient un drame' où les idées font leur rôle. Et comment alors les conceptions métaphysiques n'auraient-elles pas l'empreinte du penseur qui les invente ? S'il est vrai qu'elles ont la prétention de représenter l'univers, c'est l'univers interprété par celui qui le contemple. La manière de voir est personnelle, l'interprétation appartient à l'interprète ; il ne se défend pas d'y mettre du sien, il s'en fait gloire, et, qu'il le désire ou non, l'estime qu'il fait de son idée prouve bien qu'il y voit autre chose qu'une découverte : il a une manière d'y tenir où Ton sent qu'à son avis voir le monde comme cela, c'est un peu le faire, et que pénétrer ainsi le secret de la création, c'est y participer en quelque chose. Nous sommes loin des paroles d'Aristote qui nous ont suggéré toutes ces considérations. N'importe. Il demeure acquis que le grand philo-
sophe didactique a, lui aussi, entrevu les rapports de la philosophie et de l'art^ et c'est une chose curieuse qu'en creusant quelques-unes de ses formules on arrive assez naturellement aux idées récentes sur la philosophie.
Reprenons maintenant notre interrogatoire, et voyons si les philosophes de qui Ton attendrait le moins des aveux ne nous en feraient pas de fort instructifs.
Descartes est bien entier et bien ferme. Sa philosophie ne sent pas le badinage. Ecoutons ce propos que nous conte son biographe Baillet : « On a dit de sa physique que c'était le roman de la nature, et Descartes lui-même l'a appelée ainsi en souriant avec ses amis. » Cette physique, c'est de la philosophie. De celle qui est science, parlerait-on ainsi? Et des mathématiques, où il a excellé, Descartes eût-il jamais consenti à en sourire ? Serait-il supportable qu'on appelât une géométrie un roman? Ou c'est tout faux, ou c'est pleinement vrai, il n'y a pas là de milieu possible. La philosophie, même chez un Descartes, joue parfois, et en convient. Elle est art en cela.
Leibniz est plus explicite, ce semble. Il s'agit, non de la physique, mais de la philosophie morale
et religieuse. Sa Théodicée est en cause. A un théologien protestant qui l'attaque, il répond : « Yous avez mis le doigt dessus ; et vraiment j'admire que personne jusqu'à présent n'ait eu le sentiment que j'y joue. Et miror neminem hactenus fuisse qui lusum hune meum senserit. » Lusum^ un jeu. Et Leibniz ajoute : « Il ne convient pas^ en effet, aux philosophes de traiter toujours les choses sérieusement, eux qui, dans la conception de leurs hypothèses, comme vous le remarquez si bien, font l'essai des forces de leur esprit. Neque enim philosophormn est rem serio semper agere, qui iii fingendis hypothesibus, uti hene mojies, ingenii sui vires experiuntur^.y) Y a-t-il quelque ironie dans ce passage? C'est plus que probable. Le théologien a impatienté le philosophe. Leibniz, se fâchant en homme d'esprit et avec bonne grâce, abonde comiquement dans le sens de son homme. Quelques mots, comme ceux-ci, uti bene moues, semblent indiquer cette disposition d'esprit, et le ton de la page entière dans la lettre confirme ce soupçon. Néanmoins, si c'est pour s'amuser que Leibniz déclare qu'il s'amuse, n'y a-t-il pas là,
1. Lettre à PfafF (du 2 mai 1716). Acta Eruditorum de Leipzig, mars 1728, p. 125 et siiiv.
avec une pointe d'ironie, un fond de vérité? Il ne s'amuse pas, non certes, il ne joue pas, au petit sens du mot ; mais, quand il essaie les forces de son esprit et qu'il produit son système^ il fait à sa manière ce que Dieu lui-même fait : il construit le monde, en se jouant, dans sa pensée vigoureuse et féconde, comme la nature ellemême joue^ ludens natura, dit Pline^ comme la sagesse divine joue dans l'univers, sapientia... ludens in orbe terrarumy dit l'Ecriture Sainte au livre des Proverbes,
Mais que dire de ces philosophes tout à fait convamcus en tout, partout et toujours, naïvement attachés à leurs idées qu'ils identifient pleinement avec la vérité? 11 en faut dire que, semblables à certains poètes ou artistes primitifs, ils sont, en créant, dupes d'une complète illusion. Artistes sans le savoir, ils ont une telle force de conception, qu'ils croient voir ce qu'ils inventent. Malebranche, chez qui d'ailleurs la foi religieuse se mêle à la philosophie, est un des plus remarquables types de la puissance d'illusion dont nous parlons. Spinoza, sans foi religieuse positive, en est un autre.
Aujourd'hui, Tempire grandissant de la critique
rend de plus en plus difficile une si complète et si ferme assurance. Comment se persuader que l'on tient toute la vérité dans le raccourci de ses formules? Mais, s'il n'y a plus guère d'illusion complète, il y a ce que nous nommerons la demiillusion. C'est celle de l'art. Malgré les progrès de la critique dans notre monde vieillissant^, l'art demeure naïf, mais d'une naïveté qui s^'accorde avec une sagesse fort avisée. On est déniaisé et guéri du sot, on est raffiné, débarrassé de tous les vieux préjugés. Artiste, on sait bien que l'art ne produit que des apparences. Mais en ces apparences, précisément parce qu'on les reconnaît telles, on découvre, ou plutôt l'on met soi-même une vertu idéale, une sorte de vertu divine^ et ce monde qui n'existe pas, production sans réalité d'un art puissant, éclate à la pensée avec une telle beauté, que l'artiste adore presque son idée : le voilà épris, presque pris, s^enchantant, s'enivrant de la splendide image, et ce qui est si beau, qu'importe que ce ne soit rien de réel? C'est chose qui a vie, c'est vérité, c'est réel, à sa manière, et plus que la réalité même. Voilà l'illusion qui accompagne le grand art. C'est une demi-illusion, qui n'ôte pas la clairvoyance, ou, si Ton
aime mieux, c'est une clairvoyance supérieure. Ainsi le philosophe : quand il se joue dans cette sphère oii le vrai lui échappe, il n'ignore pas qu'il se joue : mais, au moment où il produit,, durant cette contemplation émue de l'œuvre qui en accompagne la production, il est dupe presque de ses idées, leur trouvant cette sorte de vérité poétique qui vient de l'harmonie et du beau ; et, si ce sentiment-là lui manquait, il faudrait dire que c'est un critique en philosophie^ et non un philosophe. Toute pensée qui a son origine en celui-là même qui pense entraîne avec soi cette demi-foi , au moins d'un moment. Le charme opère au moins tant que durent la conception et l'enfantement. Yoiià le sérieux de la philosophie.
Peut-être, ajoute-t-on, la philosophie n'a-t-elle toute sa valeur morale que lorsqu'elle est décidément un art. Joufîroy a dit qu'elle était une « affaire d'âme », et il avait raison ; mais est-elle donc une affaire d'âme quand elle essaie d'être une science? S'il est vrai, comme l'a dit Fichte \ que
1. Ersle Einleitung in die Wlssenschaftslehre{VTemikTe introduction à la théorie de la science), § 5 (1797). Œuvres complètes, I, p. 434.
« chacun suit son propre caractère dans le choix qu'il fait de sa philosophie », si « un système philosophique n'est pas un meuble, une chose sans vie que l'on rejette et que l'on prend à sa fantaisie^ mais s'il est comme animé par l'âme de l'homme qui l'a adopté », est-ce au savant que le philosophe ressemble? Seule la frivoKté que Ton suppose inhérente à l'art empêche de rapprocher le philosophe de l'artiste. Mais le grand art est sérieux. La nature humaine aime le libre développement, le libre déploiement, le libre épanouissement. C'est pourquoi l'homme joue et n'est jamais plus homme que lorsqu'il joue. Or, ce libre déploiement de l'activité n'est tout à fait libre, tout à fait triomphant, et par suite tout à fait joyeux, que si c'est le déploiement de l'homme^ de l'homme, entendons-le, non de la bête^ de l'homme, être raisonnable et moral. Tel est le point où tout se réconcilie au sein de l'art, et voilà pourquoi et comment la philosophie est un art. Rien de plus sérieux que l'art. Il élève l'homme au-dessus de tout,, il l'affranchit, il Tépure, il le spiritualise, il le remplit de l'idéal : il a un caractère moral et religieux. La discipline morale est bonne : meilleur encore est l'art. Ce qui rend la discipline
morale nécessaire, ce sont les mauvais penchants à réprimer. Là où l'obstacle cesse, à quoi bon une arme pour le briser? La beauté morale charme et se fait aimer. L'art, le grand art, en faisant resplendir la beauté, mène l'âme sur ces hauteurs où la loi morale n'a plus besoin de se montrer loi pour obtenir le respect et l'amour. La philosophie est un art souverain. Inspirée, comme tout art, par le sentiment de l'harmonie et de la beauté, animée, comme le grand art, par l'amour de la beauté morale, elle essaie, dans ses libres constructions, dans ses inventions hardies et fécondes^, de se représenter l'univers^ de le composer, de le concevoir; elle le fait en quelque manière, et, pourvu que ses hypothèses soient grandes et belles, elles ont toute la vérité qu'elles peuvent avoir ; elles procèdent d'une pensée morale et rehgieuse, et elles aboutissent à la morale et à la rehgion. Tout cela librement, sans l'entrave d'un dogme, d'une prétendue vérité littérale et positive, grimace de la science, en toute franchise d'allure, sincèrement, hardiment, parfois en apparence presque capricieusement, et par cela même avec d'autant plus de vigueur et de sève morale et religieuse.
Je raconte, et tâche d'expliquer : je ne juge pas. Ce n est pas encore le lieu. Je veux montrer comment peu à peu une nouvelle façon de considérer la philosophie est née, et comment entre la philosophie et l'art un rapprochement s'est produit. Notre temps a voulu et cru réaliser cette merveille : l'union de l'art, où règne l'imagination^ et de la morale, où règne la règle. On croyait l'art hvré à la fantaisie, quand on renonçait à l'enchaîner aux lois d'une convenauce, qui n'était souvent que convention : notre temps l'a délivré des petites règles étroites, mais l'a mis dans la noble compagnie de la pensée et de la raison. On estimait que la morale est, avant tout, discipline : on a proclamée qu'elle est, avant tout, liberté. Notre temps a conçu et a cru accomplir, comment dirai-je ? un autre prodige encore. On ne concevait guère de religion sans dogmes, il a cru établir que la raideur dogmatique est incompatible avec Tesprit de la religion, et il lui est arrivé de trouver la religion irréligieuse, et religieuse l'irréligion. Que de choses ce siècle a changées, ou cru changer! De là cette nouvelle idée de la philosophie, assimilée à l'art, confondue presque avec l'art, déclarée un art suprême, et^, comme telle, contenant en elle
tout ce qui est l'ame et l'essence de la morale et de la religion même, en sorte que, détachée de toute vérité , dans sa liberté souveraine , elle pénètre cependant la vie, et même y anime et y mène tout^ d'une manière bien autrement efficace que si elle était science, règle ou doctrine.
Chose singulière. Ce siècle a vu la philosophie s'organiser d une manière forte et régulière , aspirer à une sorte de maîtrise des esprits, commander avec autorité : il a vu cet essai, et, par un revirement où la déception et la lassitude ont leur part, mais sous les influences confuses, souvent fécondes, toujours puissantes, que nous avons tâché d'indiquer, il arrive, sur son déchu, à une conception tout opposée : il rêve la philosophie libre, autrement libre que la science, ce qu'autrefois Ton n'eût pas même compris; il la rêve libre comme l'art.