CHAPITRE II
3E CERTAINES FAÇONS FRIVOLES DE PHILOSOPHER QU ON CROIT JUSTIFIER PAR LE RAPPROCHEMENT ENTRE LA PHILOSOPHIE ET l'art,
C'est un idéal de philosophie que nous venons de décrire^ l'idéal qui dans ce siècle, à certaines heures, a prévalu, et dont l'influence est partout sensible. Le commun des philosophes s'y hausse tant bien que mal. Et, comme il arrive toujours, les faibles, les médiocres, les petits, ou encore les brouillons, les vaniteux, je dirais les charlatans et les intrigants, s'il y en avait en philosophie, tout ce monde incapable, pour des raisons diverses, de concevoir la pure et sublime idée qu'on lui propose, la ramène à son niveau, l'ajuste à ses proportions, n'en retient que ce qui lui agrée et le flatte, et la philosophie va, entre ces mains débiles ou indignes, se diminuant, s'amoindrissant, se
rabaissant. L'enseigne est toujours la même, et le même mot d'ordre retentit à tous ces étages : la philosophie est un art !
Philosopher en amateur, ce n'est pas nouveau. La nouveauté, c'est de croire qu'à effleurer ou déguster les choses de la pensée, on soit un penseur. On songe aux grands problèmes, on songe à quelque solution ou àTimpossibilité d'çn trouver aucune ; on dit en passant, à propos de ceci ou de cela, son mot sur l'univers, sur la vie, sur le fond de tout ou sur Tinvincible ignorance de ce fond ; on esquisse en un instant une hypothèse qui embrasse tout, on improvise un système ; on nie, on affirme, on doute, sans appuyer ; aujourd'hui une ébauche, demain une autre ; et l'on nomme cela penser. Penser, sans méditer, sans raisonner, dans une demi-ombre, et là, sourire à ses idées et en sourire à demi, s'y complaire sans y trop croire, et en jouii' sans s'y laisser prendre 1 C'est fin, c'est délicat, et c'est très doux. Ainsi le poète, ainsi l'artiste créent de ceS figures légères, nées de la seule joie de produire : elles s'échappent des mains de leur auteur comme im témoignage de sa féconde habileté, elles lui fournissent
uii agréable spectacle d'un moment ; îl les répand autour de lui comme objets sans valeur, mais non sans charme. L'austère Boileau n'a pas connu tout ce qu'il y avait dans ce fameux vers :
Uh sonnet sans défaut Tant senl nn long poème.
Peut-être n'a-t-îl voulu célébrer par là que le mérite de la difficulté vaincue et de l'observance exacte de règles minutieuses. Il a glorifié, sans le vouloir, sans le savoir, ces riens qui ne valent que par le fini de la ciselure. Mais cette forme élégante, parfaite, c'est une manifestation de Fart : l'art vaut par lui-même. Un sonnet, dans son calice étroit, peut receler une enivrante liqueur, et la perfection du vase est déjà, à elle toute seule, chose qui à sa manière enivre. Une seule pensée peut valoir toute une philosophie. Grande consolation pour ceux qui sont incapables de suite, ou par faiblesse de raison, ou par manque de courage. Us n'ont point de philosophie, mais ils ont une foule de philosophies, ayant ime foule de perles précieuses, pensent-ils, que leur belle nonchalance contemple sans prendre la peine de les enchaîner jamais. Et comment les réunir, en effet,
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sans les gâter, puisque chacune d'elles est un tout, un abrégé de l'univers ?
Que cette façon de philosopher compte, que traiter la philosophie de la sorte semble lui faire honneur, c'est tirer, de la ressemblance qu'on lui trouve avec l'art, une assez fâcheuse conséquence. Je ne sais pourtant si certains adeptes qui paraissent plus sérieux ne lui font pas un plus cruel outrage. Us lui consacrent leur vie, philosopher est leur tâche. Mais ils ont une façon étrange d'entendre ce noble métier. La philosophie étant un art, il s'agit, en philosophant, non d'établir quelque chose de solide, mais d'élever quelque édifice propre à donner de l'auteur ime idée avantageuse^ Autrefois, comme aujourd'hui, les philosophes, comme les simples mortels, étaient sensibles à la bonne renommée, et quelques-uns aspiraient à la grande renommée, à la gloire : mais, s'ils tenaient à être dans l'estime ou dans l'admiration des gens, ils croyaient d'ordinaire que la force de leurs raisonnements devait les y placer. Leurs conceptions les plus hardies se présentaient ap-^ puyées sur des preuves. Aujourd'hui il se rencontre des esprits qui, habiles à bâtir en l'air des
constructions ingénieuses, déclarent que c'est là le tout de la philosophie. Faire quelque chose de beau, soit que Ton; fasse grand, soit que Ton fasse fin, c'est ce à quoi ils visent. Parfois il ne leur déplaît pas de se donner des airs de profondeur, et, en révélant aux regards profanes leurs productions, ils prennent un ton d'oracle. Avec cela ils mêlent à de brillantes images un langage technique qui impose. Comme le vulgaire a peine à les entendre, ils passent pour des gens d'élite ; ce sont des initiés. Mais leur dédain de prouver ce qu'ils avancent ne laisse pas que d'inquiéter certains juges. N'y aurait-il pas là, avec une mauvaise habitude, un manque de force d'esprit? Quoi qu'il en soit, cette affectation de ne voir dans la philosophie qu'un jeu, devient fatigante et irritante. Ces beaux joueurs ont choisi, pour exercer leur art, une matière qui les déconcerte, en dépit de leur habileté. Les choses qu'ils traitent sont rebelles, réfractaires, soit qu'elles aient des difficultés que l'étude seule peut surmonter, et non sans efforts pénibles et continus, soit que, touchant aux intérêts les plus graves de l'humaine nature, elles répugnent à ce dessein d'en disserter en se jouant. Us ont donc contre eux
un préjugé, pour parler leur langage, mais un préjugé respectable. En vain disent-ils que leur jeu est noble, poignant même : cela ne dissipe pas les scrupules. Us ont une <t désinvolture » de procédés qui paraît quelque peu insolente, une façon leste d'écarter ce qui gêne, l'horreur de toute discussion bien menée. Ils ont une dialectique subtile, mais non une logique serrée. C'est de l'escrime, non un vrai combat. Ils n'ont pas de véritables armes : ils en craindraient le poids et l'aspect grossiier. Dans l'exposition ils sont faibles. Ils connaissent moins Tart d'exposer que celui d'exhiber. Là encore ils semblent préoccupés, non de convaincre, mais d'éblouir. Ils détruisent souvent. Ils excellent à détruire. Non qu'ils aient dans la réfutation cette bonne vieille vigueur qui va droit à Tobstacle, sans craindre de s'y briser. Il y a un nouveau mode de réfuter. Une analyse subtile ébranle les idées les mieux établies, sans tenir compte des raisons qui les soutiennent. C'est en frappant à côté et tout à l'entour qu'on renverse. On a des assertions nullement prouvées qu'on pose ou suppose en maint endroit, assertions négatives, lesquelles étant admises, tout un monde d'idées croule. Procédé facile et sommaire. Non moins rapide est la réédiflca-
tion, quand on veut réédifier. Un appel à je ne sais quelle. foi, jamais définie, ramène sur la scène les idées qui semblaient mortes, et tout se termine dans la paix. Certains refrains, le mot n'est pas impertinent, accompagnaient l'œuvre de destruction, certains refrains accompagnent l'œuvre de relèvement. Ce sont des « virtuoses » que ces philosophes prétendus. Ils n'ont en vue que de montrer ce- qu'ils peuvent faire, ce qu'ils savent faire. Mais la valeur de ce qu'ils disent? C'est bien de cela qu'il s'agit. La doctrine est affaire personnelle. La juger, c'est violer la conscience du penseur. Nous pourrions bien, du moins, exiger des raisons. Prenez garde, nous crie-t-on, ce serait presque revenir à l'appréciation de la doctrine, et ce serait bien osé. Il n'y a plus qu'à se rabattre sur le talent. Et, grâce à cette attitude incertaine de Fopinion, grâce à cette mollesse d'esprit devenue incapacité de discerner, de juger, grâce à cette générale impuissance d'exercer la critique au sens vrai du mot, une habileté de main, une façon aisée de tourner les idées, une apparente force de penser, une hardiesse de mauvais aloi, une fécondité d'expédients qui tient lieu de raisons, enfin toute une sophistique et une rhétorique de la pire
espèce, qui s'allie avec de belles déclamations: contre Tancienne manière de philosopher, trop littéraire, tout cela, mêlé aux endroits où il faut avec des formules ou des faits fournis par les sciences positives, produit une impression indéfinissable, et échappant à un jugement net, ne se laisse apprécier définitivement que par Tefifet ressenti. Tant mieux pour Fauteur si TefFet est grand, et en somme agréable. On dit qu'il a fait preuve de talent. Il est dispensé de fournir aucune autre preuve.
C'est le règne de la fantaisie en philosophie que ces mœurs philosophiques inaugurent. Et ce qui est le plus grave et le plus triste, ce défaut que je viens d'étaler tout nu, le considérant tout seul et dominant sans partage, on le retrouve chez des penseurs qui ont un vrai mérite. C'est un venin qui les infecte, malgré leur sincérité et leur sérieux; et, sous cette influence, ils produisent, en toute conscience, et même pour le plus grand honneur de la morale, des œuvres qu'il faut bien appeler malsaines. C'est un des signes de l'affaiblissement des esprits au temps présent. Je ne nie pas. que beaucoup d'idées fines et justes ne se rencontrent dans ces écrits. C'est le dessein, c'est l'inspi-
ration, c'est la pensée de derrière la tête, c^est aussi le procédé de discussion, c'est tout cet ensemble d'habitudes intellectuelles qui atteste dans la raison publique une perturbation. Elle est comme désemparée, désorientée, affolée.
n nous reste un dernier pas à faire. Ce que nous venons de signaler, c'est le dilettantisme en philosophie. Il y a pis.
« Tout est dit. » On ne sait pas assez les ravages que cette mélancolique remarque peut faire dans un esprit, ce Tout est dit. » C'est désolant. Ce jeune homme se sent quelque chose là. Il a des idées, du style. Mais tout est dit. Est-ce la peine de parler pour n'apporter rien de nouveau ? Oh ! quel troublant fantôme que celui de la redite ! La crainte d'en être victime a, comme toute peur, inspiré d'étranges desseins. Je ne parle pas de bizarres romans, de drames invraisemblables. Je parle de philosophie. Ne rencontre-t-on pas en philosophie des assertions inouïes qui semblent nées du seul désir d'étonner? Etonner, c'est-à-dire déranger les vieux cadres, déconcerter les attentes, embarrasser les esprits routiniers. Très bien^ cela. Et puis, échapper à toute comparaison, avoir le mérite et
rhoTineur de la découverte. Songez-y donc, quel plaisir ! Et voir les meilleurs esprits qui s'inquiètent, s'alarment, s'arment ; causer une sorte de tumulte ; faire du bruit : quel succès ! N'est-ce pas prendre, aux yeux des autres, un brevet d'originalité? N'est-ce pas se donnera soi-même la douce et flatteuse illusion que l'on est un esprit supérieur ? On est grand sans doute, puisque l'on est à part et unique. En demeurant dans les limites du bon sens, on rencontrait ce cruel « tout est dit ». Parce qu'on en est sorti, on a trouvé le moyen de dire, ou de sembler dire, ce que personne n'avait dit encore. Vous demandez ce que cela peut valoir? C'est nouveau.
Je la présente bien brutalement, cette théorie de l'étonnement. Elle répugne sous cette forme nette. Il faudrait être un charlatan pour la mettre en pratique de propos délibéré. Grâce à Dieu, cela est rare. Mettons que cela n'est pas. Mais, si le péché grossier effraie, la tentation subtile et délicate s'insinue sans qu'on y prenne garde. Le désir de faire neuf se substitue doucement à l'amour du vrai, non sans donner à croire que le vrai c'est qela même, je veux dire une façon neuve de penser ou de parler. Et, pour y arriver, tout est
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bon. La routine est si pernicieuse. L'esprit s'use tellement à répéter des formules vides. Il faut bien renouveler les questions, s'enhardir, penser à sa mode. Ce qui épouvante ou effarouche aujourd'hui paraîtra simple, innocent et banal un jour. Il y en a bien des exemples. Et peu à peu Ton s'encourage à oser. La secrète envie de se distinguer inspire et soutient tous ces beaux raisonnements. On veut être remarqué, on veut briller, et il se trouve qu'un moyen commode d'y réussir, c'est de prendre le contre-pied de ce qui se dit, c'est de recourir au paradoxe, c'est de faire trembler les gens sensés, c'est d'aller contre la raison. On en appelle de la raison vulgaire à une raison épurée, du gros bon sens à l'esprit de finesse. On écarte tous les vieux mots. On évite toutes les appellations franches, décidées, précises. On invente des formules à effet, qu'on lance avec résolution, et qu'on explique avec délicatesse. On étonne, et de toutes parts. On étonne par l'audace des assertions, ou étonne par la souplesse des explications. Quel art, que l'art de philosopher ! Quelle inépuisable variété de ressources ! et quel moyen immanquable de se faire admirer à bon marché ! Descartes a de sévères paroles contre cer-
tains disputeurs de son temps : il dit que, incapables d'y voir en plein jour, ils font descendre avec eux dans une cave les clairvoyants pour combattre à armes égales. Que dirait-il de philosophes, de penseurs, comme on aime tant à se nommer aujourd'hui, qui, avides d'étonner, bouleversent mots et idées pour se faire trouver neufs? Et que dirait-il surtout de voir tant de graves esprits qui se laissent prendre à ce manège, ou n'osent pas déclarer qu'ils n'y sont pas pris, et cela parce qu'ils auraient peur de passer pour intolérants ou peu fins s'ils avaient le sens et le courage de nommer cela du nom que cela mérite?
Voilà où l'on en vient en philosophie. On fait divorce avec la science. J'entends par là, non pas qu'on renonce à introduire dans la philosophie des emprunts faits aux sciences, c'est tout le contraire qui a lieu, mais qu'on déclare que la philosophie n'est nullement et à aucun titre une science ; etlon va répétant qu'elle est un art. On proclame qu'elle est un jeu, toujours, partout, et qu'elle doit Fêtre avec conscience et de parti pris. On s'en réjouit, on s'en glorifie. Au nom de cette théorie, on dit de très nobles et de très belles choses, très sédui-
sanfes. Puis on penche vers le dilettantisme y et Ton y tombe. On a celui des philosophes amateurs et celui des philosophes de métier. Un quasi-charlatanisme, chez ceux-ci, est au bout.
C'est une étude historique que je viens de faire. C'est un état d'esprit, très fréquent autour de nous à l'heure présente, que j'ai voulu décrire. Je n'ai pas fait de portrait. Je n'ai eu expressément en vue ni personne ni aucun livre. J'ai tâché de tracer un caractère. Je me suis proposé dépeindre au vif les habitudes et les mœuis philosophiques d'aujourd'hui, telles que les conversations et les écrits nous les présentent, telles surtout qu'un assidu commerce avec la jeunesse studieuse permet de les saisir. J'ai essayé de rendre aussi nettement que possible l'idée nouvelle que la plupart des esprits se font de la philosophie, celle qui est comme flottante dans l'atmosphère intellectuelle. On a pu remarquer une sorte de sympathie dans la première partie de cette exposition, une sorte d'irritation dans la seconde. Quand j'ai rapporté les raisons sérieuses qui ont incliné à rapprocher la philosophie de l'art, je n'ai pas voulu les discuter, ce n'était pas encore le moment, mais j'ai