CHAPITRE IX
DE CE qu'on peut APPELER PHILOSOPHIE PRÉPARATOIRE OU PRÉLIMINAIRE, ET COMMENT CETTE SORTE DE PHILOSOPHIE EST
La philosophie a le sérieux de la science : elle est une œuvre méthodique et régulière de la raison réfléchie en -vue de rendre raison des choses. La philosophie use des procédés de la science : elle démontre ou vérifie où il faut; elle prouve; elle convainc ; elle est positive à sa manière ; elle établit entre les choses des rapports de dépendance rationnelle. La philosophie comporte la précision, et la précision de la science : elle substitue à Ta peu près et au vague des notions nettes, susceptibles d'être réduites en formules exactes. Entre philosophie et science il n'y a pas incompatibilité. Bien plus entre philosophie et science il y a affinité, il y a parenté. Seulement philosophie dit plus que science. La
philosophie, qui est science, a aussi avec ce qu'on nomme les lettres un air de famille. Puis, au milieu des lettres, elle apparaît avec une physionomie très distincte. Qui dit philosophie dit doctrine, essai, spéculation. Avec cela les formes les plus diverses, et comme une oscillation incessante entre ce qui est proprement scientifique et ce qui est plutôt littéraire. Sous ces aspects si variés un caractère commun, toujours persistant : en tout ce qui est philosophie, en tout ce qui est philosophique la visée est universelle ; universelle aussi la portée, universel l'intérêt ; et par cela même c'est humain, vraiment et profondément humain. Voilà ce que découvre l'analyse de l'idée de la philosophie comparée à l'idée de la science.
Maintenant considérons le philosophe à l'œuvre. Ou il se prépare à cet essai de fondamentale et universelle explication qu'il a en vue ; et se préparer ainsi, c'est déjà philosopher ; ou il travaille à l'essai lui-même, soit que sur un point particulier mais important il cherche ces dernières raisons des choses que l'on ne saurait trouver sans toucher d'une certaine manière au fond de tout, soit que, non content de ces théories psychologiques,
éthiques, esthétiques, logiques ou même proprement métaphysiques, il se propose d'organiser toutes ses connaissances en une puissante et harmonieuse synthèse.
Etudions donc d'abord le philosophe qui se prépare. Sortant de l'abstrait, entrons dans un détail précis et vif. Ce que j'entends par cette préparation philosophique, ce n'est par l'élaboration d'un système, ce n'est pas même la recherche proprement dite d'une vérité inconnue : c'est l'examen de conscience intellectuel de l'homme qui se résout et se dispose à penser, l'acte de virilité par lequel un esprit prend possession de luimême, et, à partir de là, toute la série d'études préliminaires entreprises et poursuivies en vue de ce grand but : expliquer les choses, les expliquer par leurs fondamentales et dernières raisons. Quel est le caractère de cette préparation? est-elle science ? c'est ce que nous allons examiner.
Vous voulez philosopher. Commencez par vous rendre compte de vos idées. Faites-en l'inventaire, ou plutôt instituez toute une enquête. Il ne s'agit pas seulement de ranger et d'arranger. Que vaut ce que vous portez dans votre tête ? Voilà ce qu'il
importe de savoir d'abord. Une vue claire de cela assurerait la liberté de yotre esprit, et vous rendrait bien fort. C'est donc Tétat de votre fortune intellectuelle que vous voulez établir. Vous verrez ensuite si, avec ce que vous avez, vous pouvez accroître vos richesses.
L'opération que vous entreprenez est une opération critique. Qui dit critique dit discernement. Critiquer n'est pas dédaigner, dénigrer, censurer, condamner. La critique arrête au passage les mots, les idées, les choses, pour les juger. Mais comment juger sans connaître? Et quel jugement que celui qui serait par avance une condamnation ! La critique, qui est discernement, ne commence donc point par faire le vide. Elle commence par rendre les yeux bons, car il s'agit de bien voir.
Fortifiez votre vue par un premier exercice.
Vous gardant de mépriser rien de ce que vous avez acquis, détournez-en seulement les regards, d'une manière provisoire, par scrupule de méthode. Né songez plus à ce qui occupe, orne, meuble votre pensée, songez à ce qui est une condition fondamentale de la pensée, à ce sans quoi la pensée li'est plus. Eludiez la logique, réduite
A LA PHILOSOPHIE. i69
d*abord à la théorie de la démonstration et du syllogisme, étendue ensuite aux divers procédés et moyeûs de connaître. Admirez dans la logique une première œuvre de la raison ayant pour objet la raison même dans ses lois appelées aujourd'hui formelles. Cette œuvre a, dans la théorie du syllogisme, tous les caractères des sciences mathématiques; dans les autres parties, avec beaucoup de lacunes, de desiderata, de défauts et d'imperfections de toutes sortes, une précision d'ordre scientifique encore, assez semblable à celle que comportent les sciences de la nature^ faites sur certains points, en voie de formation pour le reste. La logique est extrêmement instructive comme discipline de l'esprit et comme prélude à toutes les connaissances futures. Elle arme l'esprit pour la vérité et elle lui fait par avance parcourir une première fois tout le pays de la vérité- Les caractères divers des diverses théories logiques ont leur raison dans les caractères divers de nos moyens de connaître et des choses. La logique est une philosophie universelle anticipée : sans rien de systématique, sans parti pris aucun, dans la paix et la sérénité, elle procure une première vue de tout en enseignant à
no DE LA. PRÉPAKATION
bien \oir. C'est une propedeiitique unvveTseïle, A ce titre plaçons-la au seuil de la philosophie.
Vous pouvez maintenant commencer votre œuvre critique, car vous avez vérifié et affiné Finstrument.
Considérez ce que Ton nomme les sciences, les sciences proprement dites. Vous connaissez les unes, vous ignorez les autres : tâchez de faire plus ample connaissance avec celles que vous connaissez déjà, travaillez à vous initier aux autres.
Les mathématiques doivent attirer et retenir très particulièrement votre attention. Ce ne sont pas elles que le public même cultivé et le gros des lettrés et des gens de science regardent le plus aujourd'hui ; mais des esprits d'élite les pratiquent et y opèrent de merveilleuses nouveautés. Il se fait dans ce haut domaine des découvertes, des inventions qui le transforment. Il importe de ne pas demeurer étranger à un tel mouvement d'idées : les résultats sont étonnants, plus remarquables encore peut-être sont les méthodes par où ils sont obtenus. Il est singulièrement intéressant de saisir, si on le peut, l'esprit qui renouvelle les parties hautes de ces
vieilles sciences, les idées philosophiques qui président à ces travaux,, les conséquences qu'ils ont à leur tour dans les autres sciences et dans la philosophie elle-même,
La physique, la chimie, les sciences biologiques surtout occupent tous les regards, 11 n'y a point d'effort à faire pour en reconnaître l'importance ; il en faut un, et très soutenu, pour les bien considérer et parler d'elles en connaissance de cause.
Etudiez donc et les mathématiques et les sciences physiques, chimiques, biologiques. Les unes et les autres composent les sciences de la nature. Apphquez-vous à cette étude avec passion, et néanmoins avec une sorte de détachement. Vous voulez connaître. Vous ne connaîtrez bien que si vous pénétrez dans le fond ; il faudra donc que vous ayez commerce avec les diverses sciences, que vous vous les rendiez familières, que vous alliez jusqu'à les pratiquer. Ne soyez pas de ces gens si bien ridiculisés par Alexandre de Humboldt, qui veulent parler de chimie sans se mouiller les doigts. Vous prétendez vous faire une idée nette et juste des méthodes scientifiques : pour cela il faut les voir à l'œuvre et les manier vous-
même. Mais si tous étudiez les sciences avec . ardem» pour comprendre, vous ne voulez pas que cette étude vous prenne tout entier. Vous vous proposez, non pas seulement de comprendre, mais de juger. Il n'y a en cela aucune insolence, aucune témérité. Cette œuvre critique consiste d*abord à mesurer avec précision le domaine de chaque science, non pas de vous-même et de votre autorité privée assurément, mais en demandant à chaque science ce qu'elle entend faire, où elle veut aller, et chaque science le dit nettement. Votre œuvre critique consiste ensuite à déterminer, au sein de chaque science, ce qui est établi et ce qui est encore à faire, ce qui est loi vérifiée et ce qui est conjecture, puis à distinguer, parmi les hypothèses, celles qui, n'ayant pas encore de vérification expérimentale sensible, en comportent une, et celles qui n'en recevront jamais parce qu'étant d'un autre ordre elles n'en peuvent recevoir. Alors votre œuvre critique s'agrandit, et, après avoir fait dans plusieurs sciences particulières cette distinction, vous vous faites une idée des exigences et de la portée de la méthode scientifique en général, vous essayez de caractériser l'esprit scientifique, vous substituez à la vague image qu'éveille tout
de suite dans Tesprit ce mot a les sciences » une notion précise. Vous savez maintenant ce que sont les sciences nommées ainsi, c'est-à-dire les sciences de la nature; vous savez ce qu'elles veulent, ce qu'elles peuvent, comment elles procèdent, ce qu'elles font et à quelles conditions elles réussissent, enfin ce à quoi elles ont le droit de prétendre et où elles s'arrêtent. Cette revue critique est elle-même science. C'est un examen, un contrôle susceptible de précision, d'exactitude, de rigueur. C'est de la philosophie, c'est le premier degré de la philosophie des sciences^ j'entends des sciences de la nature.
Le même travail est à faire pour les sciences historiques et plus généralement pour les sciences de l'homme, de l'humanité, qu'on peut appeler aussi sciences de Tesprit et sciences morales. C'est plus délicat et plus difficile, les objets étant plus complexes, les sciences moins avancées, et ceux qui s'en occupent n'ayant pas toujours une idée nette de ce qu'ils peuvent, ni de ce qu'ils veulent, ni de la façon de s'y prendre et de réussir.
D'ailleurs ces sciences, et quelques-unes surtout, plus proprement psychologiques et morales, ont avec la philosophie des rapports étroits. Pour
toutes ces raisons la tâche critique devient bien moins commode. Elle se complique beaucoup.
Tout à l'heure vous aviez à bien regarder l'œuvre des savants, et vous n'y mettiez la main qu'en vue de comprendre. Maintenant vous avez à intervenir dans Tœuvre de ces savants d'une autre sorte, de ces érudits, de ces philosophes. Mais si votre étude critique est difficile, elle n'est pas impossible, et vous pouvez la mener méthodiquement et aboutir à des notions justes, précises, exactes. 11 s'agit pour vous de déterminer ce qui, dans cet ordre de sciences, peut être établi par les procédés en usage dans les sciences de la nature, donc ce qui peut être établi à titre de loi vérifiée ; il s agit de distinguer de ces résultats acquis les conceptions hypothétiques, les prétentions, les espérances, les rêves ; il s'agit de marquer nettement où ces sciences traitées de la sorte s'arrêtent et comment elles demeurent impuissantes à résoudre des questions d'un autre ordre qui sortent naturellement de leur objet et que l'esprit ne peut pas écarter.
Ainsi se poursuit la critique des sciences, non sans difficulté, mais d'une manière régulière et sûre, pourvu qu'au courage d'examiner avec pa-
 LA PHILOSOPHIE. i^d
tience on joigne le courage de conclure avec sincérité. Cette critique dissipe peu à peu les fantômes caressants ou terribles qui hantent l'esprit. L'attitude à prendre à Fégard des sciences est, dès lors, trouvée. Avec une intelligence nette de ce qu'elles sont, votre attitude sera franche. Vous ne serez ni de ceux qui ont peur d'elles, ni de ceux qui fondent sur elles de chimériques espoirs. Vous ne tremblerez pas comme si leurs triomphes devaient tout ébranler, tout bouleverser dans une autre sphère; vous ne vous engouerez pas non plus de telle ou telle théorie, comme si la métaphysique devait y trouver ou une confirmation inattendue ou un merveilleux renouvellement.
Vous ne regarderez les sciences ni avec gêne, ni avec timidité, ni avec une ridicule jalousie, ni avec la secrète espérance d'entraver, de retarder progrès et succès, ni non plus avec une naïve confiance et un enthousiasme puéril. Vous aurez confiance en la vérité, là et ailleurs, et vous saluerez avec enthousiasme les découvertes authentiques, car ce qui est vrai est toujours une lumière et une force. Mais vous ne ferez pas dépendre des mouvements, des vicissitudes de la science le sort des vérités d'un autre ordre. Vous vous direz :
S'il y a là des sirènes dont les séductions troublent les intelligences contemporaines, le moyen d'y échapper n^est pas de les fuir, mais plutôt d'attacher sur elles un long et ferme regard, d'écouter leur Yoix avec une sérieuse et vigilante attention. Alors la séduction cesse ou la crainte s'évanouit. Ce qui demeure, tout faux prestige disparu, c'est la vérité, et de la vérité comment un philosophe aurait-il peur?
Ici la tâche change. Elle était critique, elle devient théorique. Les résultats des sciences, vous les recueillez, vous en essayez la synthèse. Chaque science travaille chez soi : les dominant toutes, vous vous rendez compte des idées dont elles s'inspirent. Vous avez des vues d'ensemble. Vous coordonnez entre elles ces données des sciences diverses, et, embrassant, reliant, ramassant en un les plus hautes généralités où chacune arrive en son domaine propre, vous formez de tout cela un système, une philosophie. Vous ne dépassez pas encore la région où les sciences opèrent, mais vous montez sur une éminence pour tout voir de haut. Cette philosophie est une vue synthétique de tout ce qui sollicite et occupe la curiosité pro-
A. LÀ PHILOSOPHIB. 177
prement scientifique. C'est, du point de Tue des sciences, un regard sur l'univers. La philosophie des sciences est parvenue au second degré, et cette synthèse s'ajoutant à la critique est science encore, c'est la science des sciences.
L'examen de conscience intellectuel n'est pas achevé. Il s'en faut de beaucoup. Il y a autre chose que les sciences. Vous avez commencé par elles. C'est ce qui est le plus en vue, à l'heure présente. C'est aussi ce qui parait le plus voisin de la philosophie. C'est assez pour justifier la marche que je TOUS ai proposée. Maintenant vous avez à considérer toutes ces idées de toutes sortes dont vous avez la tête remplie.
Il y en a qui sont dominantes et dirigeantes. Examinez leurs titres : est-ce à bon droit qu elles dominent et dirigent? Parmi ces idées, vous en voyez qui exercent sur vous une influence considérable, parce qu'elles ont à vos yeux le prestige d'un empire à peu près universellement reconnu. Elles régnent et gouvernent dans tous les pays civilisés, les unes parce qu'elles sont très vieilles, les autres parce qu'elles sont très jeunes. Celles-ci, en ce temps, paraissent les plus fortes.
Nouveautés pleines d'avenir, pense-t-on, pleines de promesses. C'est là qu'il faut s'armer de critique : il faut rompre le charme, envisager mots et formules, écarter .illusions et fantômes, dissiper malentendus et méprises. Votre critique sera ferme, décidée, franche, et en même temps large, intelligente, bienveillante. Du moins, elle y tâchera. Alors bien des comptes seront réglés une fois pour toutes, des piperies de mots à jamais découvertes, des prestiges pour toujours évanouis, et, me passera-t-on l'expression? des refrains si bien démodés qu'ils ne seront plus répétés. Du môme coup, bien des vérités seront dégagées et comme affranchies d'un entourage compromettant ou d'une forme fâcheuse : incorrections, grossissements, restrictions, défaillances de toutes sortes disparaîtront, et l'excellent que tout cela recouvrait et gâtait presque en s'y collant, se montrera seul et tout entier.
Savoir à quoi s'en tenir sur les maximes régnantes, c'est essentiel. Vous ne pouvez vous mêler d'être philosophe et n'entreprendre pas cette épuration ou la poursuivre mollement. Elle est difficile, car il y faut une imperturbable netteté d'intelligence et une virile résolution. Elle est in*
dîspensable, elle est de devoir strict. Les mous, les indécis, les complaisants, les lâches, les peureux, quelle que soit la beauté de leur esprit, ne seront jamais philosophes. Ils se laisseront manier et mener, sans oser avoir une pensée à eux, recevant du milieu où ils vivent et de l'atmosphère qu'ils respirent leurs idées toutes faites. Et alors que d'illusions pitoyables ou ridicules ! 11 y en a qui se croiront libres parce qu'ils auront, parmi leurs idoles à la mode, la liberté, et le culte qu'ils lui rendront sera un culte de commande. Ils prononceront avec une admiration tremblante le grand mot de science, sans avoir l'espiit scientifique, et ils revendiqueront les droits de la pensée sans trop savoir ce que c'est que penser. Souvent, sur la foi de ces maîtres anonymes qu'on appelle en gros les savants, les penseurs, ils déclareront fièrement que la pensée ne connaît pas de maîtres. Ils seront convaincus qu'ils excellent en philosophie, parce que d'emblée ils se placeront dans un certain point de vue considéré comme le seul convenable, comme le seul possible ; le reste pour eux ne comptera pas, et c'est sans examen, sans contrôle qu'ils auront rejeté tous les autres. Cette iactance impertinente est contagieuse. Vous vou-
lez y échapper. Demandez à la critique de vous en garantir.
Grâce à la critique, vous apprendrez à être de votre temps de la bonne manière. Tout homme qui pense est de son temps, l'esprit le plus original tout comme les autres : c'est inévitable. Mais il y a manière et manière de subir la loi commune. Etre entraîné Jes yeux fermés, c'est en un sens la pire façon ; avoir les yeux ouverts et se laisser conduire ne vaut guère mieux, et en un sens même vaut moins, car si c'est être moins niais, c'est être plus lâche. Ce qui est bien, c'est d'avoir les yeux ouverts, et de s'arrêter ou d'avancer, quand on le peut, selon ce que l'on voit. C'est à cela que vous vous efforcerez. Vous voudrez comprendre votre temps : en comprendre les besoins, les aspirations, les tourments, les curiosités, les faiblesses, les ressources, les périls; comprendre la façon nouvelle dont les éternelles questions le sollicitent, l'intéressent, l'émeuvent ; les aspects nouveaux par où les antiques difficultés l'étonnent, le déconcertent, l'efiFraient; les séductions nouvelles qui parent certaines vieilles erreurs ; les illusions nouvelles nées des récentes découvertes et des récents progrès : vous voudrez
comprendre tout cela et ressentir de la sympathie pour ce qu'il y a de noble, de généreux, de grand, ou de touchant, d'attristé, de poignant en tout cela. Mais comprendre et aimer votre temps, ce n'est pas accueillir tout ce que vous y trouvez, sans choisir jamais. Cherchez au contraire à débrouiller ce chaos, car c'en est un, à démêler cette confusion, à voir clair pour voir juste, et ce travail critique, qui est un devoir, exige de votre part une précision délicate qui en fait une œuvre de science au premier chef, mais de science portant sur le vif.
Votre préparation philosophique avance. Vous aviez fait la critique de ces éclatants produits de l'esprit qui se nomment les sciences, et c'était une science que cette critique. Vous étudiez maintenant les idées qui occupent le premier rang dans l'esprit, et cette étude est encore une science : ce qui dirige, ce qui décide, ce qui inspire, ce qui soutient les jugements et les raisonnements mérite cet examen sérieux, méthodique, d'une inexorable piécision.
Un dénombrement des idées dominantes est
d'abord nécessaire. Sont dominantes toutes celles
qui sont points de départ ou points d'appui et qui
sont reçues comme telles par tous les esprits presque, et sans réflexion, sans contrôle. Qui veut les contrôler doit commencer par les énumérer, et la liste, pour être utile, doit être déjà un classement.
Par exemple, vous formerez un groupe de celles qui tous paraîtront régner dans le domaine le plus étendu : les ayant remarquées dans les sciences proprement dites, vous les retrouvez, avec des nuances, partout, en morale, dans la spéculation purement philosophique, dans la vie sociale, en politique. Voilà les idées courantes vraiment principales, vraiment maîtresses, dans le temps présent. Essayez de les compter, de les caractériser, de les définir. Ainsi, Tidée &' évolution ou plutôt encore Tidée de devenir semble avoir aujourd'hui cette importance capitale.
Examinez ensuite les idées qui exercent leur empire dans certaines provinces seulement de rintelligence ou de la vie. Naturellement vous donnerez une particulière attention à celles qui inspirent et gouvernent la philosophie. N'est-il pas vrai que la distinction entre le subjectif et V objectifs d'une part, et entre le connaissable et Y inconnaissable y d'autre part, est partout en phi-
losophie? Il y en a diverses formules : formule positivigte, formule semi-positiviste, formule criticiste. C'est très varié, au fond c'est une même idée. L'examine-t-on? Nullement: on la suppose. C'est un principe. Et alors il se trouve établi, je veux dire regardé comme tel, et tacitement convenu que les substances et les causes sont hors de nos prises, dans un monde transcendant, monde des îioumènes, des choses en soi, d autres disent des chimères; que toute connaissance, supposant une certaine constitution du sujet connaissant, est irrémédiablement subjective; qu'entre la métaphysique et la science il y a un abîme. Est-ce donc si évident? Est-ce certain a priori ^ ou démontré, ou prouvé? Et les distinctions deviennent de radicales et irréconciliables antinomies. On avait un peu grossi les choses pour les mettre en relief. C'était naturel et légitime. On en était venu après cela à des oppositions tranchées, parce qu'il y a une simplicité violente qui ne déplaît pas. Alors je ne sais quelle rhétorique de la pensée s'en était mêlée, car les penseurs sont parfois graiidiloqui comme les poètes : ils aiment les grandes paroles, ils aiment à éblouir, à effrayer, à s'éblouir, à s'effrayer eux-mêmes. On a fini par considérer
i84 DE LA PRÉPARATION
comme des contradictions ce que Ton avait distingué vivement, puis opposé fortement. De là une manière habituelle aujourd'hui de penser et de parler où se répondent avec une symétrie désespérante tous ces mots, les uns de la langue vulgaire, les autres techniques, tous rangés en deux camps ennemis et représentant au sein de l'univers et de Fhomme le plus cruel des conflits, la plus inexorable des guerres :
Connaissable. Inconnaissable.
Faits et lois. Substances et causes.
Phénomène. Noumène.
Subjectif. Objectif.
Chose d'expérience. Chose en soi.
Science. Métaphysique.
Raison théorique. Raison pratique.
Nature. Ordre moral.
Déterminisme. Liberté.
On pourrait continuer et varier. C'est à donner le vertige. Est-il d'un penseur, d un philosophe d'accepter cela de confiance ? Ne faut-il pas qu'il examine ce que signifient ces mots, ces formules, ces oppositions; qu'il sache si ce sont oui ou non des contradictions; qu'il fasse dès le début son métier, qui est de voir net et de penser virilement?
Peut-être la critique, en sapprofondissant, réduirait-elle à une seule idée toutes ces idées qui aujourd'hui enchantent les esprits et dans tous les ordres de connaissance ou d'action et en philosophie. Le naturalisme semble la principale tentation du temps présent; et je me demande si, alors même qu'on s'enferme dans le sujet, ce n'est pas pour s'y absorber encore dans Vobjety non l'objet transcendant ou chose en soi, mais la réalité sensible, la nature. Il y a plus. La liberté, cette autre passion de notre siècle, revient par un détour à cette nature à laquelle on l'oppose. On conçoit l'homme du devoir comme le libre citoyen d'une cité des esprits et Ton célèbre V autonomie de la volonté. Mais le devoir, posé comme un arbitraire commandement, comme une règle sans raison, est regardé par plusieurs comme une mystification sublime, et être vertueux, c'est faire métier de dupe, sans être dupé, parait-il, puisqu'on y consent et l'on s'y plaît. Quoi qu'il en soit, parler ainsi du devoir, tout en l'admirant, en l'adorant, en disant que le beau de la vie est de s'y dévouer, prononcer ces mots de duperie, de piperie, de ruse dont nous serions les glorieuses victimes, mais qu'est-ce donc, à tout prendre, sinon revenir à
la nature? La nature est aujourd'hui la grande enchanteresse. Complètenient fasciné par elle, on ne voit qu'elle. Epris de la beauté morale, on songe à s'arracher aux séductions de cette nature qui trouble, qui enivre, mais en s'enfuyant on lui laisse entre les mains ce précieux trésor, la science, et avec l'autre trésor, celui qu'on voudrait sauver, la conscience, on s'envole dans les nues. Ou bien encore on ne se décide pas. On boit tour à tour aux deux coupes, à celle de la nature, à celle de la morale, et l'on s'enivre des deux liqueurs. Cela est charmant, dit-on, c'est d'une exquise douceur ; mais à cela on s'use, on s'énerve, et la pensée se dissout. Dissolutio et langiior. Ces mois de Sénèque peignent bien l'étrange état où l'on ne sait plus rien affirmer qu'à demi ; on finit par dire qu'aucune assertion n'est plus vraie qu'une autre ; et, malgré l'enthousiasme avec lequel on chante parfois la beauté morale, c'est de la nature, tantôt telle que la science la fait, tantôt et plus encore telle que nous la trouvons d'instinct, c'est de la nature que l'on devient l'esclave. Quand le dernier mot de la sagesse est pour toutes choses et sous toutes les formes : 7/?dulgere genio^ n'est-ce point à la nature que
l'homme a livré eu proie sa pensée, son âme et sa vie?
Voilà ce que montre Tétude des idées maîtresses de ce temps. Chose curieuse, cette élégante façon d'être sceptique est donnée comme le fruit savoureux de la critique, de la fine critique. Celle que je prône en ce moment doit paraître bien grossière. Je la veux vigoureuse, robuste. En présence des idées qui passionnent ce siècle, je dis : Arrêtez-vous pour juger. Sachez ce que dans tout cela la saine raison approuve, ce qu'elle rejette. Passez les idées au crible. Travail délicat, ce qui né signifie pas raffiné et charmant, mais ardu, pénible, ingrat, et exigeant partout une singulière précision. Je n'hésite pas à dire de cette critique qu'elle veut être et qu'elle est science.
Continuons. Voici maintenant les notions communes. Je nomme ainsi des notions qui n'excitent aucun engouement, qui ne font pas de bruit, qui ne sont pas à proprement parler régnantes, bien que leur présence se retrouve partout et que partout elles soutiennent ou ramènent la pensée chancelante ou prête à extravaguer. Ce sont d'une part ces premières idées que l'on se fait des choses
quand on les considère simplement, naïvement, sans y chercher malice, a\ec ce que Ton appelle le sens, ou le bon sens, ou encore le sens commun. Ce sont d'autre part certaines maximes ou règles d'un usage général, qui paraissent n'appartenir ni à aucun temps ni à aucune nation, qui sont le patrimoine de l'humaine intelligence, et qui, exprimant la nature de la pensée, semblent exprimer la nature des choses, nature signifiant ici constitution et essence.
Pour plus de clarté, j'appellerai ces maximes ou règles dos principes^ et je réserverai le nom de notions communes aux idées que la simple vue des choses semble faire naître dans tous les esprits.
C'est un tort de faire fi des notions communes. Il faut les approfondir, mais pour cela le moyen est de ne pas commencer parles rejeter. La grande affaire est ici, comme partout, de préciser. C'est à quoi s'attache cette critique dont nous faisons un devoir au philosophe. La précision est nécessaire, la précision suffit, car préciser, c'est, nous le savons, en prenant les choses comme elles sont, en se gardant de les mutiler, si bien en circonscrire les limites que l'accessoire ou Tétranger soit
écarté et que le principal ou le propre demeure seul. Préciser, dirai-je encore, c'est épurer. Les premières idées que nous avons des choses n ont besoin que d'être dégagées de leur gangue. Pourquoi supposer qu'elles ne valent rien, qu'il n'y a qu'à les rejeter et que penser tout le contraire est la condition de penser bien? Après qu'on aura cherché bien loin dans une voie opposée, il arrivera plus d'une fois que ce qu'on se trouvera dire de juste et de sain ne sera qu'un retour inaperçu à ces commencements. Les systèmes philosophiques en fourniraient, à qui regarderait bien, plus d'un illustre exemple. Je voudrais une critique qui osât ne point dédaigner les notions communes, puis qui s'appliquât à en déterminer le sens, serrant de près chaque mot et chaque notion. Une telle critique serait une revue, une inspection de l'intelligence, très propre à fixer le niveau de la pensée, j'entends de la pensée en pleine civilisation et de la pensée cultivée, mais sans raffinement et sans culture spéciale ou proprement scientifique. Chacun entreprendrait ce travail sur soimême et pour soi-même, mais l'entreprise, quoique personnelle, aurait bientôt une portée générale. C'est l'état actuel, l'état contemporain de la
pensée que chacun dresserait en travaillant pour son propre compte et son propre usage. La monographie faite par un esprit un peu vigoureux, un peu ouvert, et ayant reçu une suffisante culture générale, laisserait voir aisément ce qui constitue, dans notre société civilisée, chrétienne et moderne, le sem commun. Je voudrais que la critique, formant comme une philosophie du sens commun, donnât le moyen 4e voir nettement l'assiette de la pensée et sa naïve et naturelle direction. Elle y parviendrait en faisant effort pour distinguer dans les assises de Tesprit plusieurs étages superposés, car il y a un sens coinmun acquis et un sens commun primitif. Celui qui est acquis est de diverses provenances : on y trouve ce qui vient de l'expérience et de la vie, ce qui vient de la religion, ce qui vient de la législation et des mœurs, ce qui vient des œuvres littéraires, ou des arts, ou des sciences proprement dites. Bien des choses qui ne faisaient point partie du sens commun de nos ancêtres font partie du nôtre, et inversement il y en a beaucoup qui sont exclues du nôtre et que le leur renfermait. Ainsi maintes notions entrent, maintes notions sortent, et le sens commun va perdant et gagnant. D'aucuns
disent que perdre ainsi c'est gagner. D'autres déplorent toutes les pertes et crient que le sens commun se corrompt, puisqu'il ne tient plus pour incontestable ce que personne autrefois n'eût même songé à contester. C'est à la critique de discerner ce qui est perte et ce qui est gain. Elle étudie ce sens commun temporaire et mouvant.
Elle se garde de lui attribuer les vertus du sens commun éternel et fixe. Mais celui-ci existe-t-il donc? Il existe si parmi les idées communes on en trouve dont la commune présence dans les esprits tienne, non à des acquisitions plus ou moins anciennes, mais à une possession primitive, non à des habitudes plus ou moins vieilles dans une famille, dans une nation, dans une race, mais à la nature même. Et on en trouve de telles s'il y en a qui, toutes les circonstances imaginables étant tour à tour placées ou ôtées autour d'elles, demeurent les mêmes, naissant du fond de l'esprit et du fond des choses.
La critique va ainsi creusant de plus en plus, et elle finit par découvrir les idées fondamentales. Elle constate qu'il y a des cas où pour avoir une autre manière de voir ou d'entendre il faut faire violence à la pensée; elle étudie
cette violence, elle Tanalyse, elle en marque les caractères, et elle détermine avec précision en quoi la violence faite à ce qu'elle est en droit de nommer la nature difTère de la violence faite à l'habitude. Ces façons de penser vraiment primitives, ainsi dépouillées de tout ce qui s^ ajoute par après, semblent bien peu de chose. Ou'est-ce que lldée nue de temps, par exemple, ou de mouvement, ou d'acte, tout l'acquis étant ôté? Bien peu de chose, assurément, mais ce peu, il est souverainement utile de le considérer et d'en avoir une idée juste et précise. C'est ce qui permettra de se reconnaître plus tard au milieu des théories compliquées, dans l'entre-croisement et l'entrelacement des systèmes ; c'est ce qui donnera le moyen de prononcer sur la valeur des explications. Cette mesure, ce niveau moyen de la notion commune juste et précise, ce n'est nullement le terme où doit s'arrêter la pensée; c'est un instrument de contrôle, bon à consulter quand on sent qu'on s'égare ou que les autres s'égarent. Certes il y. a plus à voir, plus à faire, plus à dire ; mais que l'on se défie si l'instrument, qui est délicat à sa manière, indique qu'il y a déviation. Apparemment on n'est plus orienté, et ce n'est pas le moyen de
trouver à voir, à faire et à dire. Ne sera-t-il pas sage de s'arrêter, non pas pour ne plus marcher, mais pour marcher dans une autre voie, plus sûre?
La critique des principes se fait de la même manière et elle comporte la même précision. C'est faire œuvre de science que de distinguer nettement dans les règles et maximes entre le primitif et le dérivé, entre le naturel et l'acquis. Et dans l'acquis il y a lieu de distinguer entre ce qui est conforme à la nature et l'achève et ce qui lui est contraire et la déforme. Il y a de faux principes, de prétendus axiomes qui n'ont de vérité que dans des limites certaines et que la négligence, l'inattention, la paresse de l'esprit étendent à tout. La critique montre nettement qu'ils sont faux, et qu'ils sont acquis, et comment. Par cela même elle y retrouve ce qui y est de naturel et ce qui en fait l'apparente force. A toute maxime donc, à toute règle donnée comme principe premier et fondamental, la critique que nous esquissons ici demandera ses titres. Est-ce vraiment un principe irréductible? N'y a-t-il aucun moyen de le ramener à quelque chose de plus primitif encore, si l'on peut ainsi parler? Et ensuite, l'énoncé de ce
principe est-il satisfaisant? N'en restreint -il pas la portée au moment même où il déclare cette portée universelle? De ce qui est vrai dans un ordre de choses donné, dans une recherche scientifique par exemple, ne fait-il pas une vérité pour tout et partout, sans restriction, sans exception? La critique refrène cet usage indiscret des principes. Elle rappelle, non pas en l'air ou par manière de salutaire prédication, mais avec la précision d'une science, par un examen scrupuleux, grâce à une analyse exacte, qu'il ne faut prendre pour principe que ce qui est principe. Vérité si simple, si évidente que c'est presque une tautologie, mais vérité sans cesse oubliée. Si l'on y prenait garde, laisserait-on des savants, et, ce qui est plus étrange et plus grave, des philosophes prendre le principe de causalité entendu à la façon purement scientifique pour le principe de causalité lui-même, admettre comme un axiome que la cause n'est jamais que la condition suffisante et nécessaire des phénomènes, et le lien de causalité que la liaison uniforme des antécédents et des conséquents, et enfin dire couramment cette énormité philosophique qu'une cause causante sans être elle-même causée est impossible, comme si ce n'était pas l'incomplet, le
A LA PHILOSOPHIE. lOo
défaut, Tinsuffisance de l'être qui fait lui cherchai une cause, et que l'être riche, fort et plein eût besoin d'autre chose que de lui-même et pour produire et pour être ?
La critique du sens commun et celle des principes se rejoignent. L'une et l'autre aboutissent à mettre en lumière ce qui tient à la constitution même de l'humaine pensée. Celle qui surveille les principes va plus loin encore : elle discerne ce qui tient à l'essence de toute pensée. Discernement très difficile, car cela ne se dégage du reste qu'à la condition d'être cherché dans le reste ; les ressorts cachés de la pensée ne se laissent saisir que dans le jeu même de la pensée. 11 faut arriver au degré suprême d'abstraction pour atteindre la suprême généralité sans laquelle on n'a pas une règle primordiale, une loi fondamentale, un principe vraiment premier, mais c'est dans le concret qu'il faut chercher cette règle, cette loi, ce principe : autrement on ne les trouvera jamais, car ils n'existent pas tout faits dans l'esprit. Si, pour apercevoir la nécessité et l'évidence d'un lien rationnel, la considération tout intellectuelle suffit sans aucun recours à l'expérience, le lien lui-même ne se forme qu'au sein des données de l'expérience
elle-même : c'est en liant ceci et cela qu'il se fait sentir, et s'il est vrai qu'il tire de soi sa vertu, si la force de lier ne lui vient que de lui seul, comment néanmoins, si l'on ne considère pas ce qu'il enserre en son réseau, mesurer l'étendue qu'il doit avoir? Comment apprécier à quelle sorte d'exigence il assujettit l'esprit? Le danger d'abstraire trop vite, parce qu'on a fait du concret une étude insuffisante, mène au danger de généraliser trop tôt : on met au rang des principes ce qui n'en est qu'une ombre, une contrefaçon, ou une ébauche, et c'est la cause d'innombrables erreurs. Moins dangereuse serait sans doute une timidité multipliant les principes en ce sens que l'on prendrait pour primitives des maximes vraies, mais dérivées. Ce serait pourtant un péril encore : péril d'encombrement pour l'esprit, et péril d'allanguissement. Il faut démontrer et prouver tant qu'on peut. D ailleurs l'habitude de s'arrêter trop tôt dans ce travail d'analyse exposerait très certainement à considérer comme vérité ce qui ne l'est pas, à ériger en principes non plus des dérivations des principes, mais de vagues ou même de fausses généralités. Il faut donc entreprendre et poursuivre sans faiblir la critique des principes.
Ce que nous avons appelé l'examen de conscience du penseur finit par le mettre en présence des conditions primordiales de la pensée. L'étude critique des idées dominantes et dirigeantes devient la critique même de Tesprit humain. La préparation philosophique ou la philosophie préparatoire, dont nous traçons le plan, est-elle achevée? Non, pas encore.
Vous avez vu une première fois tous les objets de la pensée se présenter à vos regards dans la logique ; vous les avez ensuite retrouvés dans la critique générale des sciences, à laquelle vous avez ajouté une synthèse philosophique ; une troisième fois, vous avez tout vu encore et tout parcouru, en examinant les idées maîtresses, celles qui, à des titres divers, inspirent, soutiennent, gouvernent la pensée. Que vous reste-t-il à faire?
Chaque jour les faits et les choses vous donnent des leçons : n'avez-vous pas à en profiter chaque jour de plus en plus, de mieux en mieux?
L'école de la vie est celle où trop souvent les philosophes ne vont guère. Sachez y aller, ne cessez jamais d'y aller. Si l'action et les mille sources de l'action ne sont connues du penseur que par les
i98 PB LA PRÉPARATION
formules et les livres, que sera sa philosophie? Pauvre, maigre, mince, tout abstraite, elle n'aura guère d'intérêt. Je devrais dire qu'elle sera difforme. Ne vivre que par la tête, n'avoir plus, semble-t-il, que la tête, n'est-ce pas être un monstre? Philosophe, voulant embrasser dans votre pensée l'ensemble des choses, il faut que vous soyez un homme complet, que rien d'humain ne vous soit étranger, que vous viviez de la vraie vie humaine, abondante, totale. Non que vous ayez à vous dépenser, à vous disperser en tout sens ; au contraire, vous devez vous recueillir. Mais vous recueillant pour juger, pour penser, est-ce dans le vide et comme dans la mort que vous vous retirerez? Non pas. L'expérience vous est indispensable comme au savant. Il n'y a d'expérience profitable, il n'y ad'expérience-que pour qui sait penser, mais que serait-ce que penser sans expérience ? Oue serait une pensée se consumant soi-même dans une éternelle solitude? Or, l'expérience du philosophe comprend la vie, l'usage de la vie.
De là l'utilité des voyages pour entrer en commerce avec la nature et avec les hommes. De là la convenance d'avoir des relations effectives et un réel contact avec des personnes d'habitudes
A LA PIIILOSOPHIË. 499
diverses, occupées de choses différentes, appartenant aux diverses classes de la société, fie là l'inappréciable avantage d'une culture générale par la littérature et les arts. De là et au premier chef, et en un rang éminent, la nécessité de vivre de la vie morale et religieuse.
Ainsi les faits doivent être abordés de deux manières, par le regard et par le toucher.
Ces grands faits qui dans tous les ordres sollicitent notre curiosité, il faut les considérer en face, non pas toujours en savant, mais en homme : les grands faits naturels, dans leur réalité puissante et dans leur vive poésie ; les faits sociaux, dans leur réalité pressante, poignante souvent ; les faits moraux et religieux, et notamment ce fait singulier entre tous, le christianisme, et plus précisément encore, le catholicisme, FEglise catholique : serait-ce vraiment d'un penseur de ne donner jamais à ces faits aucune attention, ou de ne leur prêter qu'une attention molle et distraite ? Voir, regarder, bien regarder pour bien voir, se faire une idée juste, précise, exacte, nette, c'est une nécessité, une convenance, un devoir. Et ce n'est pas assez encore.
Les faits bien observés, on ne connaît pas à
fond là OÙ pour connaître à fond U faut avoir non pas seulement vu, mais touché. Il y a des choses dont il faut avoir vécu, dont il faut vivre. Jusque-là Texpérience n'est pas complète, ou plutôt c'est une expérience acquise, venant du dehors, ce n'est pas l'expérience faite, celle qu'on possède alors qu'on a en soi et soi-même éprouvé, expérimenté. Le philosophe qui, sans jamais s'être livré en proie aux choses, a connu les unes par cet intime commerce de l'esprit et de l'âme où est engagée la personne même, et deviné les autres par ce flair délicat qui est un tact aussi et que les âmes pures et fortes ont à un si surprenant degré, le philosophe ainsi instruit par l'expérience est un homme, un homme non mutilé, mais complet, non un fantôme d'homme, mais un homme qui a en soi la vie.
Sa critique a fait le discernement du vrai et du faux au sein de la réalité et dans tous les ordres de connaissance et d'action ; il a ramassé dans son esprit calme, mais vivant, toutes ces diverses leçons ; il en a cherché le sens, et à \di philosophie des sciences il a joint, grâce à ce commentaire des faits réels, une philosophie des choses^ une philosophie de la vie.
A LfL PHILOSOPHIE. 201
Cette critique et cette philosophie lui permettent d'embrasser et de dominer l'univers tout entier. Il se rendait compte tout à l'heure de ce qu'on sait; il se rend compte maintenant de ce qui est. L'enquête est complète, l'inventaire terminé, Tinstruction finie^ et du même coup l'examen de conscience intellectuel est achevé, car en dénombrant les richesses, les ressources, les œuvres de la pensée, il en découvre de plus en plus nettement les règles, et c'est avec une croissante clairvoyance qu'il sait voir s'il respecte ces règles et les suit. Travail préparatoire que tout cela, moyen de s'instruire, de s'armer, mais en même temps anticipation, à plusieurs reprises et sous des formes diverses, de tout Tobjet de la philosophie, et sans parti pris, sans prétentions systématiques, à l'école des sciences scrupuleusement examinées, à l'école des faits sérieusement interrogés, à l'école de la vie pleinement vécue et profondément méditée. C'est une science que cette critique, c'est une science que cette philosophie des sciences et des choses. La justesse, la précision, l'exactitude, la netteté y sont sans cesse requises, sans cesse possibles, non point partout de la même manière et aux mêmes condi-