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CHAPITRE XIV

Énoncer des propositions qui rallient tous les esprits et toutes les âmes : c*est là un noble but ; mais n'est-ee pas une chimère? Une grande philosophie, dans sa tentative d'explication universelle et suprême, sera trop hardie, trop originale pour conquérir et pacifier ainsi les intelligences et les cœurs. Le système proprement dit y aura trop de part, et, dès lors, malgré Funiversaiité de ses visées, elle sera trop particulière en sa forme. Son ambition s'étendra à tout ; sa façon d*être la réduira à n'être comprise que du petit nombre.

Volontiers elle en prendra son parti; volontiers elle fera sa devise du mot du poète :

Odi profanam volgag, et arceo.

Elle dédaignera la faveur populaire, elle se fera

un titre de gloire d'être l'heureux partage des initiés. Pourtant elle prétendra sur ceux-ci au moins établir son empire et par eux répandre ailleurs son influence. Tout grand philosophe a voulu faire école. Une école, c'est une assemblée d'esprits vivant de la pensée du maître et en recevant leur forme. Et toute école essaie de conformer en quelque chose à cette pensée le monde qui lui est étranger. En toute école, on est porté à considérer comme ne pensant pas ce qui pense autrement, et l'on songe à introduire ses idées dans ce qui ne pense pas. Toute école veut exercer au dehors ime influence par la diffusion de la lumière qui vient de la pensée du maître.

Mais quel est le grand philosophe qui a vraiment fait école? Aucun, pas môme Platon, pas même Aristote. Ces grands hommes ont créé ou personnifié des tendances ; ils ont été chefs de file ou chefs de chœur ; ils ont été comme les pères de certaines familles d'esprits ; mais aucun n'a eu de véritable successeur, de véritable héritier, de véritable continuateur. Leur influence a été profonde. Elle dure encore. On parle encore leur langage. On vit encore intellectuellement de leur penéée» On n'est point de leur école. Celui

qui a le premier parlé après eux dans les jardins d'Académus ou au Lycée ne reproduisait déjà plus toute la pensée du maître. Un philosophe original exerce une influence, imprime une direction, modifie l'atmosphère intellectuelle : il ne peut créer une école au sens propre du mot. Ou ses disciples ne sont capables que d!une sorte de psittacisme, ou, s'ils pensent, ils commencent à penser autrement que lui. Réussira-t-il au moins à créer une doctrine qui réunisse d'une manière durable les esprits et les âmes ? C'a été l'ambition de Descartes, celle de Leibniz. Us se sont dit qu'après eux les hommes qui pensent, sans avoir besoin de s'assembler' pour entendre des leçons imprégnées de leur esprit, puiseraient cet esprit dans leurs livres, et, au lieu de recommencer ce qu'eux avaient fait, s'en serviraient pour aller plus loin. Ils se sont trompés. Cette doctrine où ils rêvaient de réunir les esprits et les âmes, c'était encore une école, et nul philosophe ne réussit à faire école.

Mais si le système s'efface, le succès deviendra^ possible. On a vu des philosophies retenir des spéculations hardies où elles avaient pris naissance juste ce iju'il en fallait pour établir une

règle, créer une discipline, façonner la Vie. Ainsi Tépicurisme et le stoïcisme dans Tantiquité. Très précises en un sens, très systématiques, ces philosophies ont été des constitutions morales, religieuses presque, quoiqu'il y ait bien du paradoxe à dire cela de Tépicurisme. Elles ont régné sur les âmes. Chacune d'elles a été une forme de vie, une ratio vitœ. A-t-elle été vraiment une ratio mentis^ une forme de penser, faisant l'unité dans les esprits, une unité vraiment intellectuelle? Elles ont eu des définitions, des dogmes, l'épicurisme surtout, où les xupiat Sôlca fixaient les points importants de la doctrine. Mais c'étaient alors les conséquences pratiques qui intéressaient, qui occupaient les esprits. Chacune de ces deux philosophies, en vieillissant, a de plus en plus abandonné ses origines spéculatives. Elles ont régné, et longtemps, mais en régnant elles se sont usées. A la fin ce n'étaient presque plus des philosophies.

Après les temps antiques ce genre d'ascendant ne s'est plus retrouvé. Le christianisme a pris la place. Aucune philosophie n'a réussi à devenir la maîtresse de la vie. Aucune même, jusqu'à nos jours, n'y a songé expressément. Je dis jusqu'à

nos jours^ on verra tout à l'heure pourquoi.

Est-il possible que, sous Tinfluence d'un gi'and philosophe, tout le système proprement dit étant ôté, l'idée vraie et féconde étant gardée, une philosophie se forme qui se proportionne à tous les esprits et devienne une doctrine dominante? Pourquoi pas? Alors on aura un ensemble régulier de spéculations sages, qui seront communément acceptées. Tantôt on en pourra faire une philosophie technique, didactique, mais élémentaire, s'en tenant au plus solide, au plus assuré, écartant les questions trop ardues.; tantôt on en fera une philosophie populaire qui aura des sortes de dogmes.

Je ne fais pas ici une histoire, j'emprunte à l'histoire des exemples.

La philosophie scolastique a été une philosophie enseignée qui a tenu unis pendant des siècles les esprits les plus divers, et elle a vraiment régné. On la nomme la philosophie de l'École. C'est bien dit. Voilà l'école par. excellence. Quiconque philosophait allait à cette école, et toute la société a fini par y aller. Des théories communes, des formules communes, une manière commune de poser les questions^ de

procéder à la solution, et dûns tout ce qui est fondamental, des solutions communes, quelle unanimité ! Et cela néanmoins laissait bien de la liberté aux esprits. Il y avait, malgré cet accord, ou plutôt grâce à cet accord, bien du mouvement, bien de l'agitation même : que de controverses, que de disputes^ et au sein de la même doctrine, quelle variété, quelle diversité! Que de vues hardies, quelle curiosité ardente! Cet exemple semble fait pour prouver que la philosophie même savante peut, au moins quant à Tessentiel, s'unifier et se fixer. Elle peut avoir une langue technique que tous parlent, certains principes que tous reconnaissent, certaines conclusions que tous admettent. Mais prenons garde. L'École étant liée à TÉglise, l'unité que nous y voyons n'a pas dans la philosophie seule son principe. C'est* surtout parce que la même doctrine religieuse positive régnait dans les esprits et dans les âmes, que la spéculation philosophique a pu établir une si frappante unité. Unis dans l'Église, les hommes trouvaient naturel de s'unir eu philosophie. L'Église fournissait le principe, le modèle, le moyen. Lorsque saint Thomas d'Aquin, avec son génie, et à l'aide d'Arislote^ vint ramas-

ser, ranger, discipliner dans sa double Somme, bien supérieure à tous les essais de même sorte, la philosophie de l'antiquité, celle des Pères, toute la connaissance humaine d'alors et tout le christianisme, cette unité superbe et paisible qui fait encore notre admiration, ne tenait-elle pas aux circonstances plus qu'à la philosophie même? Quant à la fixité, ce serait un rêve, et dangereux. Vouloir que l'École eût à jamais fixé toute la philosophie, ce serait vouloir que l'esprit humain eût trouvé son point d'arrêt en sa jeunesse ardente, énergique, encore inexpérimentée et sur tant de points ignorante. L'École a vécu. Grand exemple de ce qui est à tenter de nouveau en des conditions nouvelles, avec de nouveaux horizons, avec de nouvelles ressources. Merveilleux trésor aussi de fortes et fécondes idées où il faut savoir puiser. Elle a vécu. On ne refait pas ce qui a été. Mais dans le passé il y a des germes de vie, des semences qu'il faut recueillir et cultiver. De l'École il faut apprendre et reprendre beaucoup. L'École corrigera bien des oublis, bien des négligences, bien des abus.

L'École, considérée en ce qu'elle a de vivant, est une des sources de rajeunissement ouvertes à

Tesprit. Pourquoi TÉcoIe du moyen âge, qui ne suffit plus à tout et qui a fait son temps, ne servirait-elle pas à préparer, à constituer un jour une nouvelle École où s'abriterait, pendant des siècles peut-être, la pensée humaine?

C'est une chimère de rêver pour l'esprit une demeure définitive en ce monde, mais il lui faut des abris où il puisse faire halte. C'a été l'honneur de la philosophie scolastique de construire avec l'aristotélisme une de ces haltes, et de la faire de telle sorte que quelque chose de l'universel et idéal édifice s'y trouve réalisé,

La fin des temps antiques avait vu quelque chose d'analogue, et c'était Platon qui alors avait rapproché les esprits. Lui qui n'avait pas réussi vraiment à faire école, il semblait régner dans le monde depuis que le système platonicien en sa rigueur était abandonné. Cette noble philosophie, un peu vague, où se recueillait tout ce que les penseurs antiques avaient conçu de meilleur, ne formait point un ensemble didactique : elle n'avait pas la cohésion que la scolastique devait avoir un jour, grâce à Aristote et à la théologie catholique de plus en plus définie ; mais elle avait des principes que tous les bons esprits semblaient

accepter. Les Pères de TÉglise la trouvèrent autour d'eux, l'adoptèrent et à leur tour lui donnèrent plus de fermeté, de justesse et d'élan. C'est là un fait bien remarquable. Non moins remarquables sont les circonstances qui l'ont produit. Ici encore^ comme tout à l'heure pour l'École, si nous y regardons de près, nous jugerons que cette unité, très imparfaite d'ailleurs, n'a point dans la philosophie seule sa raison et sa source. Elle ne prouve donc point péremptoirement dans la philosophie une vertu unifiante, une aptitude à rallier tous les esprits et toutes les âmes dans une môme doctrine. Cette philosophie vulgarisée, populaire, qui est avant tout une philosophie morale et religieuse, est en partie faite avec la pensée de Platon, mais parce que Platon allait mieux que tout le reste à des esprits et à des âmes qu'un souffle moral et religieux agitait. On était las des systèmes. On avait des aspirations qui venaient d'ailleurs et qui allaient ailleurs. Mille traditions reUgieuses sorties de l'Orient mêlaient, entre-croisaient leurs influences vagues, mais puissantes, et le christianisme était dans le monde.

Je veux citer dans les temps modernes un essai

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d*unité întellectuelle d'une tout autre sorte. Ce n'est pas une école ni une doctrine, c'est un petit livre, un livre élémentaire, fait pour un unique élève par un maître qui ne songea pas à le publier ensuite, mais ce maître était un homme de génie. Ce livre si simple, que je ne crains pas de déclarer merveilleux, est né d'une rare et heureuse rencontre de plusieurs influences fécondes dans une intelligence assez clairvoyante et assez ferme pour ne rien perdre d'aucune et les concilier toutes. La théologie chrétienne, la scolastique, les Pères, saint Augustin surtout^ l'antiquité par saint Augustin et aussi dans l'original sur certains points, et avec tout cela Descartes, ces influences diverses harmonieusement combinées dans cet esprit puissant, net, sobre, sûr, ayant du bon sens jusqu'au génie, de la mesure sans rien d'étroit, esprit substantiel, profond, haut, jamais subtil, voilà ce qui a donné naissance au traité élémentaire de philosophie, au manuel (eyp^etptJwv, comme eussent dit les anciens), au «précis» qui se nomme la Connaissance de Dieu et de soi-même^ de Bossuet. Excellent exemple, modèle à méditer sans cesse, monument en partie debout, et néanmoins de

ce livre il faut dire ce que nous avons dit de TÉcole : en un sens il a fait son temps, il a vécu; Fesprit humain ne s'arrête pas là, ni la philosophie. « Marche, marche. » Tel est le cri qui sans cesse recommence. Nous ne réussissons pas à trouver une philosophie définitive.

Dans notre siècle, une tentative a été faite qui mérite une particulière attention. Elle a paru séduisante, dangereuse, puis vaine et sans portée. Elle a excité d'immenses espérances, de vives colères, puis le dédain, la risée presque, et aussi quelques regrets. Partir de faits bien constatés, de principes habilement mis en relief, sans trop d'appareil didactique, mais avec une certaine précision; ensuite établir des théories modestes; se défier des systèmes, étudier ceux du passé pour y recueillir ce qu'ils recèlent de vérité et s'instruire par leurs excès mêmes ou leurs défaillances ; se garder soi-même de toute grande construction systématique; revenir sur ses propres essais pour les corriger et les amender, sur ses premières pensées pour les tempérer et les assagir; présenter ainsi aux esprits et aux âmes un ensemble doctrinal bien lié ; sans hardiesse, sans ' saillies, mais régulier, correct, noble, satis-

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faisant, animé d'ailleurs d'un souffle moral pur, d'un souffle religieux sans chaleur, sans vivacité, sagement salutaire ; et alors estimer que c'est là le dernier mot de la philosophie, qu'après cela il peut y avoir des détails à scruter, des questions de pure curiosité à examiner, des recoins à explorer, mais qu'on n'a plus à recommencer l'œuvre principale, car on tient tout l'essentiel : telle a été la prétention de Victor Cousin dans sa dernière manière. Il a créé une sorte d'orthodoxie philosophique. Il a donné à la philosophie une organisation palpable, si je puis dire, une constitution civile, officielle. Il a régné.

On était lassé en ce temps des destructions accomplies au nom des idées. Une restauration était dans tous les vœux. Cousin, qui avait commencé par avoir ses audaces, à l'instigation et à la suite des penseurs allemands, renonça peu à peu aux nouveautés. Prenant à l'antiquité d'une part et à Kant de l'autre de nobles inspirations et quelques idées, il chercha surtout dans le cartésianisme et dans la philosophie écossaise de quoi former la doctrine qu'il rêvait. Il crut concilier ^'esprit d'autrefois et celui du temps présent, et fixer la Charte de la pensée. Il parut réussir. Cette

philosophie empruntait au christianisme ce qu'elle avait d'arrêté et de positif. Elle entendait bien gouverner les esprits à sa place, régenter les intelligences par elle seule; mais c'est du christianisme qu'elle tenait ce qu'elle avait de puissance unifiante. N'étant pas une religion, elle avait un air de religion. Elle plut par là aux esprits que l'anarchie philosophique avait effrayés ou fatigués, et qui espéraient trouver en elle de quoi se passer de religion puisqu'ils croyaient éTl tenir l'équivalent dans cette doctrine toute rationnelle. Elle plut aussi à certains esprits religieux qui y voyaient avec joie un certain accord entre les dogmes religieux et les dogmes philosophiques après l'éclatante rupture de l'époque précédente. Elle a donc servi d'abri, pendant une partie de notre siècle, à beaucoup d'esprits^ à beaucoup d'âmes. C'est assez dire qu'elle n'était pas un essai médiocre.

Mais bientôt son insuffisance éclata de toutes parts. On vit qu'elle ne répondait pas aux exigences des esprits vraiment religieux, ni à celles des esprits scientifiques, ni à celles des esprits spéculatifs. Elle avait une manière de traiter de mystique tout ce qui était chaud, vif,

haut, qui donnait à penser que des choses religieuses elle ne connaissait que la superficie ; et d'ailleurs sur bien des points elle alarmait les chrétiens. Elle parlait des sciences d'une façon qui montrait peu de compétence en ces matières, peu de goût pour s'en instruire, peu d'entente de ce qui y est l'essentiel, de ce qui en est l'âme. Quant aux spéculations, elle en avait une horreur trop sage, et sa timide circonspection était irritante. Enfin elle semblait méconnaître la vraie nature de la religion, la vraie nature de la science, la vraie nature de la philosophie, en voulant établir une sorte de credo philosophique. Elle a donc succombé. On a ri alors de ses prétentions. On s'est pris parfois aussi à regretter Tordre qu'elle mettait dans la pensée, ou du moins dans l'enseignement. Elle avait paru gônanle. Elle tombée, on jugea en certaines rencontres que ce qui restait de bienséance et de retenue dans le domaine philosophique venait d'elle peut-être, que par là du moins elle avait pu être bonne à quelque chose. De libres esprits regrettèrent que la licence de la pensée n'eût plus de frein, et soit que ces excès leur causassent réellement de l'effroi, soit qu'ils craignis-

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sent les réactions que ces excès préparent, ils s*en émurent. C'est une bien grave question que celle de l'enseignement philosophique. Je n'y entre pas, ce serait la matière d'une autre étude. Mais ce que je constate ici, et c'est le seul point dont j'aie à m'occuper présentement, c'est que la philosophie de Victor Cousin a vécu : sa fin a montre Une fois de plus l'inanité de ce rôve de fonder une philosophie définitive.

Notre siècle, sur son déclin, semble bien y avoir renoncé. Sans doute le positivisme prétend régner sur les esprits, et c'est là un fait considérable ; mais c'est en supprimant les hautes spéculations, en s'abstenant je ne dis pas de répondre aux questions métaphysiques, mais d'y songer. Il rôve une philosophie toute scientifique, qui s'imposerait d'elle-même à tous. Il rétablirait donc la concorde entre les esprits, par la science. Cette prétendue philosophie, si on la réduisait en effet à sa partie solide et par conséquent susceptible d'être acceptée de tous, ce serait la science même. Otez les conclusions tirées des faits et des" lois tout empiriques, ôtez les hypothèses, ôtez le système^ car là aussi le système se glisse; tenezvous, si vous le pouvez, dans la parfaite neutra-

lilé positiviste : il n'y a plus là de philosophie, ce n'est que de la science, et si c'est au nom de la science que le positivisme ambitionne de refaire l'unité intellectuelle, il est bien vrai que ce n'est aussi que dans sa partie purement scientifique qu'il y peut réussir. Philosophiquement, c'est une abstinence, un jeûne, comme disait spirituellement Bersot. Ce n'est pas philosopher, c'est renoncer à philosopher. Je sais bien qu'on ne peut demeurer longtemps dans cette réserve. Alors les généralités proposées au nom de la science sont une métaphysique à rebours ; mais elles sont encore données comme les conclusions de la science même. C'est à tort; ce n'en est pas moins la prétention déclarée, et c'est encore d'une philosophie scientifique, pseudo-scientifique dans le fait, scientifique dans le dessein, qu'il s'agit ici. L'autre philosophie, celle qui est philosophie proprement, est devenue modeste, très modeste, beaucoup trop. Elle n'aspire plus à la domination universelle. Elle se défend de viser à faire école. Elle craint d'avoir une doctrine. Elle semble livrée tout entière à la fantaisie de chacun. Tant d'échecs l'ont découragée. Chacun se fait une tente ; on n'a plus l'ambition de

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construire pour autrui ni pour les siècles à venir. Ainsi point d'école qui tienne. Point de doctrine qui subsiste. Les exemples que nous avons étudiés, les empruntant aux époques les plus diverses, nous doivent laisser, ce semble, une impression désolante. Ne nous hâtons pas de conclure, mais ramassant les faits que cette expérience des siècles nous apporte, sachons voir d'une vue ferme ce qui est, et appeler les choses par leur nom. L'unité en philosophie n'existe guère. Quand elle se fait, elle à son principe ailleurs. Elle tient surtout à la religion. Elle a des causes particulières dans des rencontres particulières. D'unité vraiment intellectuelle faite par la philosophie toute seule, il n'y en a pas. La fixité est impossible. Elle semble contraire à l'essence même de la philosophie. Une doctrine close, achevée, définitive, c'est une chimère ; et ce n'est pas souhaitable. Une orthodoxie philosophique, c'est mesquin et dangereux. Quelle présomption de supposer qu'un autre esprit prenant les mêmes objets d'un autre biais ne dira pas des choses très intéressantes, très justes, très vraies ! Toute tentative de faire l'unité et l'unité fixe a succombé, et, ce semble, doit succomber. Ceux qui comme

saint Thomas d'Aquin, dans sa Somme^ ou comme Bossuet, dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même^ ont tendu à rinfaillibilité en philosophie sans y prétendre*, ceux-là ont fait des œuvres puissantes, solides, mais que le temps néanmoins a entamées. Aujourd'hui enfin la division des esprits est extrême. C'est un fait. Il semble que ce soit aussi une nécessité.

Il y a une division des esprits qui a de fâcheuses raisons : la faiblesse intellectuelle, ou la passion, par exemple. N'y en a-t-il pas une qui est salutaire, tenant à de bonnes, à d'excellentes raisons? Un même texte sera interprété différemment par plusieurs esprits : le même sens général trouvé par tous les bons esprits laissera place dans le détail à des divergences importantes. Et il le faut. Sans liberté, tout est morne, figé, stagnant, mort. Si l'objet est immense, inépuisable, alors surtout comment tous y verraient-ils uniformément une seule et même chose? Et s'il faut se l'approprier par un effort personnel où toute l'âme est engagée, comment des divergences ne se produiraient-

1. C'est un beau mot de Malebranche. « On doit tendre avec effort à rinfaillibilité sans y prétendre. » Recherche de la vé-* rilé, 1. 1.

elles pas? Comment un perpétuel renouvellement de la pensée ne serait-il pas nécessaire?

En religion il peut, il doit y avoir une orthodoxie parce que là il y a une autorité divine. Une religion qù cela n'est pas atteste par cela même qu'elle est fausse, qu'elle n'est pas la religion. Or c'est la merveille de l'orthodoxie religieuse par excellence^ du catholicisme, que l'unité la plus rigoureuse et la plus rigoureuse fixité qui puissent être n'y empêchent ni la variété ni le mouvement. Les formules précises des définitions y ont excellemment le rôle dont nous avons parlé dans notre ^tude sur la précision : elles marquent les frontières de Terreur et tracent la voie droite ; mais l'objet garde son infinité et l'esprit sa féconde vigueur : entre ces limites qui corrigent ou préviennent toute déviation, l'esprit va, s'appliquant à l'inépuisable objet dont il ne saurait atteindre le fond. En philosophie, une orthodoxie comme en religion, et cela sans ce .qui est constitutif de la religion, à savoir sans autorité divine, sans définitions, infaillibles, que serait-ce, sinon une orthodoxie menteuse et dangereuse? La tyrannie serait d^autànt plus étroite que moindre serait la sûrelé.L'esprit étoufferait, pris dans un formulaire

comme dans un étau. Et ce serait la domination de l'homme sur l'homme.

Aucune philosophie ne peut décidément fonder rien de pareil. Aucune philosophie ne doit l'es* sayei*. Faut-il donc prendre notre parti de cette division des esprits qui va sans cesse croissant? Aujourd'hui c'est l'anarchie même. Trouvonsnous bonne cette anarchie? Estimons-nous toutes les doctrines égales? Sommes-nous indifférents aux doctrines ? Approchant du terme de cette étude, reviendrions-nous par un détour à ces manières de voir que nous avons si sévèrement condamnées? Notre longue et laborieuse analyse hou:* amène-t-elle à n'y rien voir qui vaille enfin, sinon le talent? Ce détachement de toute doctrine qui nous a paru si contraire au sérieux de la philosophie, n'y aboutissons-nous pas à notre tour, si tout essai de philosophie une et fixe est impossible? Que nous sert d'avoir fait tant d'efiforts pour montrer qu'elle est science? Sans doute parce qu'elle est art aussi, et œuvre morale, et œuvre de foi^ elle recèle en elle des germes de division. Ne pouvant être une religion, il semble qu'elle ne soit enfin qu'une pure production subjective de l'esprit et de l'àme. Ce que sans cesse nous combattons

dans la présente étude, revient, s'impose à nous, triomphe de nous, à ce qu'il semble,

A ce qu'il semble : on peut le croire un instant en effet, mais ce n'est qu'une apparence. Si troublante qu'elle puisse être, elle ne saurait prévaloir contre ce que nous avons le droit de juger soli^ dément établi, A vrai dire, ces considérations sur l'absence d'unité et de fixité doctrinale n'ont servi qu'à nous faire mieux entendre la nature, l'essence de la philosophie. Nous ne prenons pas du tout notre parti de la division des esprits, de l'anarchie intellectuelle ; nous ne jugeons pas le moins du monde que toutes les assertions se vaillent et nous ne sommes nullement indifférents aux doctrines. Nous maintenons que la philosophie est à même d'établir des proportions valables pour tous les esprits et capables de rallier toutes les âmes. C'est une fausse et dangereuse orthodoxie que nous avons écartée ; mais il y a en philosophie des points fixes, et c'est ce qu'il nous reste à montrer.

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