CHAPITRE XVII
BÉSUMÉ ET CONCLUSION, l'idée DE LA PHILOSOPHIE, LA RAISON DE PHILOSOPHER, LE PRIX DE LA PHILOSOPHIE
Qu'est-ce que philosopher et pourquoi philosopher ?
A cette double question nous avons, au cours de cette étude, cherché la réponse. Tâchons, au terme, de recueillir en quelques propositions précises les résultats obtenus.
La philosophie est science, non comme les autres sciences, mais autant qu'elles et d'une façon éminente. Science, elle est art à sa manière, et oeuvre morale, et œuvre de foi :
tout cela non pas joint seulement ni même seulement combiné, mais intimement uni, ces éléments divers se pénétrant, se compénétrant, et un principe unique animant le tout, lequel est chose qui ne ressemble à aucune autre.
Ce principe, qui est l'esprit et Tâme de la philosophie, c'est le besoin naturel, devenu chez le penseur volonté réfléchie, de rendre raison des choses par les plus profondes et les plus hautes raisons, de comprendre, s'il se peut, et d'expliquer l'univers, de comprendre et d'expliquer la vie.
La philosophie est donc essentiellement spéculation métaphysique, car c'est par delà les choses qui sont objets de nos sens et de la raison moyenne et vulgaire que se trouvent les fondamentales et suprêmes raisons de tout; et en môme temps la philosophie est essentiellement Morale, je ne dis pas science des mœurs, c'est un détail, et un commencement ou une conséquence, mais Morale proprement, car ce n'est que dans Tordre moral que se montrent en leur plénitude et en tout leur éclat les vraiment premières et dernières raisons de tout.
La philosophie n'est pas tout; mais elle s'étend à tout, et, à sa manière, elle domine tout.
Etant la réflexion appliquée à l'ensemble des choses, à l'univers et à la vie, étant en tout et partout la recherche de la lumière intellectuelle.
elle a pour dimension et pour mesure la raison humaine : elle est cette raison même, prenant conscience et possession de soi et travaillant à se rendre raison de tout par ce que je viens d'appeler les fondamentales et suprêmes raisons.
Etant critique, et critique fondamentale et universelle, essai d'explication, et d'explication fondamentale et universelle, la philosophie a pour objet et pour domaine tout ce qu'atteint la pensée, et rien de ce qui est ne lui est étranger.
Dès là, elle se fait par tout Tesprit, par toute l'âme, par tout l'être humain. Elle aspire à être à sa façon un microcosme : comment ne faudraitil pas que tout ce qui est dans l'homme y contribuât, y prît part? Elle s'étend à tout et en tout veut aller au fond : comment n'emploieraitelle pas toutes les ressources intellectuelles et morales de l'homme? En négliger une, c'est s'exposer à quelque méprise, à quelque erreur ; et de fait, là où elle pèche, c'est surtout par omission : elle a été un effort incomplet, et la pensée mutilée, tronquée, arrêtée, n'allant au bout de rien, n'a pas trouvé ce qui est.
Qui ne vit pas d'une vie totale et normale ne peut philosopher comme il faut. La \ie totale et
normale s exprime rationnellement dans une philosophie à sa manière complète et exacte, autant que cela est possible à Thomme. La philosophie naît de la vie et en est l'image réfléchie.
On philosophe donc pour se rendre raison de ce qui est, pour se procurer de ce qui est une idée nette, autant que possible, juste, profonde, complète, vive. Et Ton poursuit ce but par un laborieux et multiple effort de toutes les puissances humaines réunies, gardant toute leur sève vivante et assujetties à une austère discipline.
La philosophie, cherchant la raison de ce qui est, suppose comme préalablement existante une appréhension certaine de ce qui est. La certitude humaine préexiste à la certitude philosophique. La vie préexiste aux spéculations entreprises dans le dessein d'expliquer la vie. On a devant soi ou en soi ce que Ton veut comprendre. On Ta appris ou pris de la nature même : sans quoi il n'y aurait pas moyen de chercher à comprendre, ou plutôt il n'y aurait rien à comprendre.
Il suit de là encore que la philosophie est un fruit tardif. Elle vient après beaucoup d'autres choses. Elle demande des loisirs qui demandent eux-mêmes un haut degré de culture et de civi-
lîsation. Si elle précède certaines sciences, elle est postérieure à beaucoup d'autres. Nous Tavons dit, c'est la raison humaine prenant conscience et possession de soi.
Le genre humain peut exister sans elle, mais elle est nécessaire à l'humanité : car, si la lumière intellectuelle réfléchie manque, si la raison s'ignore, l'humanité est-elle bien elle-même ?
On ne philosophe point pour vivre, mais sans philosopTiie la vie est incomplète, la raison n'accomplissant point ses démarches propres.
On ne philosophe point pour donner satisfaction à un besoin vulgaire, mais pour être plus et mieux homme, et parce que déjà on est homme à un degré assez haut.
En un sens très vrai donc, la philosophie est aiFaire de luxe, mais à la façon de toutes les nobles choses. On serait sans elles, mais pour être bien, pour être excellemment, il faut les avoir.
On peut se passer de voir clair, de comprendre ; mais voir clair et comprendre, c'est le vœu de la pensée humaine, et pour quiconque en a la force et le loisir, y tendre avec effort sans y prétendre, c'est un devoir. Y parvenir est un honneur et une joie.
La philosophie est à la fois ambitieuse et modeste.
Ambitieuse, c'est mal dit : il faudrait dire généreuse, hardie, noblement entreprenante. Elle entreprend la critique universelle et fondamentale, la fondamentale et universelle explication. Voudrait-on qu'elle eût une visée moindre? C'est impossible, car précisément elle est cela, je veux dire universelle et fondamentale, critique et explication, essai du moins de cela et sérieuse tentative, ou elle n'est rien. Voudrait-on qu'elle n'eût jamais l'audace de dire : Ceci est vrai, cela est faux? Mais, sous prétexte de la rendre humble, on lui conseillerait la pusillanimité, et on lui ôterait sa raison d'être. Si elle doit se garder comme d un orgueil insolent de la confiance de saisir jamais le vrai, que sont ses spéculations? Des élucubrations vaines dont il est bien vain d'entretenir le monde. Il y a beaucoup d*impudence et d'arrogance dans cette prétendue humilité, car enfin Ton parle, malgré cette conviction qu'il n'y a rien à dire : on se ratonte soi-même ; or, si c'est la peine d'ouvrir la bouche pour enseigner ce qu'il faut penser, quelle misère, en philosophie, de discourir pour faire part à autrui de ce que per-
sonnellement on pense de ceci ou de cela!
Laissons donc à la philosophie ses hautes aspirations. Laissons-la tendre à la Térité et espérer en elle. Si elle sait distinguer ce qui lui est donné et ce qu'elle essaie de trouver, elle ne s'évanouira pas dans le vide et ne sera point présomptueuse. Elle aura des points fixes d'où elle * partira. Elle les reconnaîtra, elle les acceptera : première sorte d'humilité. Elle s'astreindra fidèlement à des règles intellectuelles et morales et cherchera dans cette discipline exacte un secours contre la faiblesse humaine : seconde sorte d'humilité. Elle aura le sentiment que ses plus persévérants efforts n aboutiront souvent qu'à des hypothèses et que ses plus sages précautions ne la défendront pas toujours de Terreur; elle tendra donc à rinfaillibilité sans y prétendre : troisième sorte d'humilité. Voilà la modestie vraie, l'humilité vraie. L'humilité intellectuelle, non plus que toute autre, ne consiste point à méconnaître ses forces et ses ressources, à demeurer au-dessous de ce qu'on peut faire, à reculer devant les grandes choses, à s'abstenir de courageux efforts, à craindre de faire grand. Elle consiste à ne point présumer de soi, à sentir qu'on est faible
ici, là, et à ne point se considérer follement comme ayant de soi et en soi Tunique source, le principe premier de ce que Ton a de force. Être superbe, c'est se faire dieu. Être humble, c'est se mettre à sa place. Être magnanime, c'est aspirer à faire grand là où on le peut^ là où on le doit. La philosophie modeste se défiera donc d'elle-même, mais sans se défier de la vérité. Par son humble et magnanime labeur, après avoir reconnu et accepté les points fixes donnés, elle tâchera d'en établir elle-même quelques autres, elle y réussira parfois, et le mouvement qu'elle opérera entre des termes fixes sera fécond.
Des propositions valables pour tous les esprits, c'est ce que tout savoir produit. La philosophie, qui est un savoir éminent, a de ces propositions, et, parce qu'en même temps elle est affaire d'âme, elle a des propositions propres à rallier non seulement tous les esprits, mais toutes les âmes. Multiplier ces propositions, c'est sa tâche.
Je pourrais résumer ainsi l'œuvre du philosophe : ayant pour objet la vérité totale, il s'efforce d'y adapter, d'y ajuster, d'y égaler sa pensée ; et quand il a réussi en quelque* chose, ou que du
moins il Tespère avec raison, il se propose de communiquer à autrui cette idée : il travaille à établir des propositions qui, étant le plus et le mieux possible l'expression de ce qui est, soient acceptables et acceptées par tous les esprits et par toutes les âmes.
Pour cela il diversifie ses efforts. Tantôt il rn<*fermit ou approfondit, tantôt il éclaire, tantôt il sinnplifîe.
Ce qui est donnée initiale, ou ce qui est vérité morale et religieuse, le travail intellectuel bien conduit le raffermit en montrant que cela est indépendant de la philosophie même. Un fait premier, un principe premier, et puis ce que nous avons appelé la vie, la vie même, tout cela qui existe avant la philosophie et sans elle, la philosophie le raffermit dans les esprits et dans les âmes en établissant qu'elle n'en est point l'origine ni le fondement, en reconnaissant et en faisant voir que ce sont choses données, choses reçues.
Mais ce qu'elle présuppose, ce qu'elle trouve préétabli, elle cherche à l'approfondir. A la connaissance commune ajouter une façon de pénétrer dans les choses, d'en explorer les replis, d'en fouiller les coins et les recoins, ce n'est pas se
procurer une connaissance autre que la connaissance naïve, ni surtout une connaissance opposée à celle-là; c'est mieux posséder ce qu'on a. La connaissance est devenue plus profonde.
L'œuvre du philosophe, c'est aussi d éclairer : il rend les notions communes plus claires par le travail même qui les approfondit; des profondeurs des choses sort une lumière nouvelle. On pourrait dire aussi qu'il rend les choses plus claires en cherchant au-dessus d'elles ce qui les explique. 11 va aux causes, il va aux raisons : c'est aller à la lumière; et les notions ainsi éclaircies se rattachent les unes aux autres et forment une chaîne lumineuse.
Les idées alors sont des idées plus simples. Les détails ramenés à un principe qui les éclaire ne sont plus une multitude confuse. En toute chose, une idée maîtresse, une idée mère est une idée riche, féconde, qui simplifie tout parce qu'elle est elle-même simple. Et la véritable idée simple a encore cet avantage d'être, malgré sa profondeur et sa hauteur, une idée accessible à tout esprit bien fait, je dirai même une idée populaire, parce que c'est vraiment une idée humaine. Ce qu'il y a de plus durable dans toutes les philosophies, ce
sont les vraies idées simples. Les subtiles complications, où Fauteur du système a vu sans doute une merveilleuse preuve de sa force, ne sont bientôt plus qu'un objet de patiente curiosité. Elles n'intéressent que des sortes d'érudits, et comme il faut pour les saisir une étude pénible, il faut aussi pour entreprendre cette étude des dispositions particulières. Seules les idées simples subsistent. De Kant, si compliqué, que reste-t-il pour le grand public? Deux idées : l'idée que la connaissance humaine est mêlée d'une invincible ignorance et que le fond des choses est insondable ; Tidée que Tordre moral est souverainement vénérable et prime tout. Dégagées de tout système, ces idées sont des idées communes, accessibles à tous, et en leur fond ou en leur germe, comme on voudra, ce sont les idées de tous : tout le monde les a. En cette puissante simplicité elles sont justes aussi. Le travail philosophique les a embrouillées, il les a resserrées et rétrécies, il les a faussées. A-t-il donc été funeste? En cela oui, sans doute, mais là où il n'est pas demeuré incomplet, il a retrouvé la simplicité, et cette simplicité retrouvée a sur la simplicité naïve un avantage, c'est d'avoir cette lumière intellectuelle que don-
nent rcxamen, la réflexion, le savoir. L'infirmité humaine fait que les plus vigoureux esprits se perdent parfois dans les détours des abstractions sans lesquelles on en demeurerait toujours aux premières données imparfaitement saisies. Chez les plus forts même, quand les idées semblent se retirer, que la vue nette des choses manque, il y a, pour remplacer le vif, des mots, de la littérature, de la phraséologie. J'ai nommé cela du remplissage. Mais celui qui pour se préserver de ces maux voudrait ne pas tenter le travail, celui-là, en possession des plus fécondes vérités, les laisserait inertes et inutiles, et les meilleures choses dépériraient dans ses assertions d'une désespérante banalité.
Quand on a procédé par principes et avec méthode, quand on a approfondi savamment ce que l'on possédait par nature, alors rejoindre « le peuple » et retrouver les mêmes idées simples, c'est le plus bel ouvrage de la spéculation philosophique. Les « demi-habiles », comme disait si bien Pascal, s'attardent et s'embarrassent à jamais dans leurs pensées compliquées, raffinées et subtiles ; ils s'engagent en des voies particulières et détournées où il est difficile de les suivre. Les vrais « habiles », qui ont parcouru ces voies, savent re-
venir à ce que toul le monde pense et dit. Ils le pensent et le disent en y voyant plus que n y voit le vulgaire. Ils le pensent et le disent avec profondeur, dans une autre lumière, mais leur suprême effort, leur triomphe, c'est de revenir enfin à cette simplicité et de s'accorder avec c< le peuple » . Ainsi la philosophie est bien plus près de tous que les sciences proprement dites, et cela se conçoit : elle est plus près de l'homme, plus près de la vie, plus près des choses, plus«près de l'être.
Je ne prétends point par là lui interdire les recherches difficiles et pénibles. Comment s'en pourrait-elle passer à moins de rester dans l'a peu près et de se condamner à l'insignifiance ? Toute Tétude que j'achève maintenant a montré assez que je ne songe pas à retenir la philosophie dans le convenu et que je n'entends nullement la borner à un facile et médiocre commentaire du sens commun. Je ne crois pas non plus qu'elle puisse se passer d'une certaine technique : science, elle a des procédés à elle, des formules à elle ; mais tout cela n est pour elle que moyen, moyen indispensable, moyen seulement. Elle part de l'idée simple confuse, elle va à l'idée simple nette. Elle peine pour y arriver. Elle semble quelquefois tout brouiller,
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et a se peut que par suite de l'infirmité humaine elle brouille tout en effet. L'idée simple est son but. C'est dans l'idée simple qu'elle trouvera de la consistance. L'idée simple^ non pas tout abstraite, mais réelle, vive, c'est l'idée ferme, et c'est l'idée féconde. La découvrir récompense des plus durs labeurs. Elle vaut la peine que pour l'atteindre on fasse ce grand effort que nous avons décrit.
Ainsi penser comme il faut, selon les règles éternelles de la pensée, penser ce qu'il faut, saisir, affirmer ce qui est, c'est à quoi tend la philosophie digne de ce nom, c'est à quoi eUe réussit dans la mesure de l'humaine faiblesse ; c'est la rdson de philosopher.
Platon avait bien vu le propre caractère de la philosophie, quand il avait dit que le philosophe s'attache à ce qui est, et le sophiste à ce qui n'est pas. Et Aristote avait bien parlé de la philosophie première en déclarant qu'elle est la science de l'être en tant qu'être. Et c'est parce que l'être est l'objet de la philosophie, que la philosophie est, dans Tordre du vrai, et dans la sphère de « l'homme purement homme », le plus sérieux emploi et le plus noble produit de l'esprit.
« Se moquer de la philosophie, c'est vraiment
philosopher. » De la philosophie sans conviction ou^sans consistance, jeu de dialectique ou rêve poétique, rêve d'âme même, il n'y a que cela à dire, et alors « nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine ». De la philosophie sérieuse il faut dire qu'elle vaut la peine, toute la peine qu'elle donne, car elle est Ja poursuite, souvent même la conquête de la vérité : aux idoles que si facilement forge et adore l'esprit humain en quête de la profonde et totale explication des choses, elle essaie de substituer, et souvent elle substitue de pures idées, image affaibUe, mais non faussée des idées éternelles, et elle procure, à qui sait en soutenir les rudes labeurs, l'honneur insigne et l'insigne joie de connaître, par raison, d'une manière vraie, encore que très incomplète, ce qui est et Celui qui est.