SAINT-SIMON
* Au premier rang de ceux qui apportent ainsi à la société la bonne nouvelle est le comte Henri de Saint- Simon (1760-1825). Cet arrière-cousin du fameux duc remplace la vanité des titres nobiliaires auxquels il a un jour pompeusement renoncé par l'orgueil de la mission dont il se juge investi. Pendant un temps il mène de front le trafic, les voyages, les amusements et l'étude, d'ailleurs superficielle, des sciences ; il se lance dans toutes sortes d'aventures qu'il décore ensuite du nom plus honorable d' « expériences ». Il est aventurier dans sa pensée comme dans sa vie. Avec certaines idées fixes, il a une mobilité passionnée d intelligence qui lui fait accepter successivement sans scrupules tout ce qui peut donner corps et succès a ces idées. Il est à la fois opiniâtre et indisciphne. 11 n'a pour contenir sa fougue de généralisation m connaissances précises dans le détail, ni souci de preuves rigoureuses. Non qu'il construise absolument dans l'abstrait ; c'est à partir de faits que le plus souvent il raisonne, et à partir de faits dont il devine parfois
avec autant de sagacité que de promptitude l'importance jusqu'alors inaperçue ; mais la notion juste de ces faits s'altère vite en se laissant absorber par son rêve systématique. Il abonde donc en vues à demi profondes et à demi chimériques qui tiennent en outre du sentiment prophétique dont elles sont les éclats et de la forme impérieuse qu'elles prennent une singulière puissance de susciter à ce moment les enthousiasmes et les adhésions. De fait, il se trouva pour vénérer en lui le Révélateur et pour développer son œuvre un groupe d'hommes qui n'étaient certes pas des hommes médiocres, qui mêlèrent comme lui et plus que lui à des illuminations étranges et à des attitudes excentriques quelques beaux élans de volonté et une perception extrêmement ingénieuse de certains moyens très positifs de progrès économique et social.
Pour composer sa doctrine, Saint-Simon prend de toute main, sauf à arranger à sa guise ce qu'il prend. Par lui-même il avait déjà vu dans la science le grand instrument de la réorganisation sociale ; mais c'est à un médecin peu connu, le docteur Burdin, qu'il a dû, de son propre aveu, certaines de ses conceptions sur le développement des sciences et sur leur rapport actuel avec la religion ; et ce sont précisément des conceptions qui par Saint-Simon étaient destinées à atteindre l'esprit d'Auguste Comte. Les sciences, déclarait Burdin, ont passé de l'état conjectural à l'état positif, et cela, dans l'ordre marqué par la complication croissante des faits qu'elles étudient : l'astronomie d'abord, puis la chimie. Que maintenant la physiologie soit constituée comme elle devient de plus en plus capable de l'être : et l'on aura la science positive de la nature humaine. Par quoi une morale et une politique positives seront rendues possibles à leur tour. La philosophie qui a participé du caractère
conjectural des sciences participera également de leur caractère positif : elle sera la science générale, dont les sciences particulières seront les divisions. Du même coup, le système religieux sera renouvelé ; car toute religion repose sur le système scientifique et varie comme lui; le clergé sera désormais un corps de
savants. , , . x
De ces vues de Burdin, c'étaient les chimères qui se rapportaient le plus directement au grand dessein qu'avait Saint-Simon et qu'il dévoilait, parmi nombre d'idées confuses, dans son premier ouvrage, les LeUres d'un habitant de Genève (1803); ce dessein était de fonder un nouveau pouvoir spirituel. Une société, pensait-il, ne peut subsister sans une autorité reconnue de tous, qui fasse l'unité des consciences. Or l'Eglise romaine, qui a eu autrefois cette autorité, ne peut plus aujourd'hui l'exercer, parce qu'elle n'a pas pour elle la supériorité de la science. C'est pourquoi la direction de l'humanité doit être confiée à un magistère de savants et d'artistes, élus par de libres souscripteurs qui leur assureront une existence indépendante de tout souci matériel et de toute influence politique. Ce sera le « C6nseil de Newton », ainsi appelé parce qu'il aura à comprendre dans tout son sens la loi de la gravitation, c'est-à-dire à en déduire les phénomènes moraux aussi bien que les phénomènes
^ Cette^façon de généraliser le concept newtonien, en désaccord, semble-t-il, avec les idées beaucoup plus circonspectes de Burdin et avec ses protestations entre la prééminence usurpée par les sciences mathématiques sur la science de l'homme, répondait en retour au plan qu'avait Saint-Simon de restaurer l'esprit de svnthèse dans la science comme 1 esprit d'ordre dans^la société. Il expose la nécessité de cette restauration dans son Introduction aux tr^j^a^x scien^ titues du dix-neuvième siècle (1807-1808); ouvrage à peine ébauché, dans lequel des intuitions pêne-
trantes s'allient à des remarques obscures^ et à des tentatives d'explication presque puériles. Cest, selon Saint-Simon, la grande gloire de Descartes, que d'avoir constitué par une méthode a priori une théorie mécaniste de l'univers et d'avoir fait triompher le libre examen sur la théologie. Après lui, il a fallu employer la méthode a posteriori pour acquérir les connaissances particulières dont il avait trop manqué ; et c'est ce qu'ont fait avec bonheur Newton et Locke, Fun pour les phénomènes physiques, l'autre pour les phénomènes moraux. Mais si utilement que Newton ait été continué par Lagrange et Laplace, Locke par Condillac et Condorcet, il est urgent de se replacer au point de vue synthétique, et notamment d'expliquer par la gravitation les opérations de la vie et de la pensée. Le « physicisme » est le vrai ; et c'est lui qui doit préparer la foi de l'avenir. Mais dans la période de transition nécessairement longue qui précédera l'universelle propagation de cette foi, le physicisme devra respecter les croyances religieuses communes, et, tandis qu'il se proposera dans sa pureté aux gens instruits, il veillera à se présenter à la foule sous une forme déiste. Du reste dans la société il faut, autant que possible, innover sans détruire.
Bien des fantaisies pseudo-scientifiques de Saint- Simon se retrouvent encore dans son Mémoire sur la science de Vhomme (1813) ; elles s'y mêlent au rappel des vues de Burdin et à une esquisse de ce qui sera plus tard présenté par Comte sous le nom de loi des trois états : loi que du reste Turgot avait entrevue, mais en ne l'appliquant qu'aux problèmes qui relèvent des connaissances positives. Saint-Simon estime que l'histoire de l'intelligence humaine représente toutes les autres formes de progrès, et il la divise en trois périodes : l'une conjecturale qui va du polythéisme au déisme ; l'autre mi-conjecturale mi-positive, qui va de la conception d'une cause invisible et animée à celle d'une pluralité de lois; la dernière positive.
qui ne fait que commencer et qui va à l'explication de l'univers par une loi unique. Ce sont ces considérations et des considérations analogues sur le développement de l'humanité qui constituent la partie de beaucoup la plus intéressante de ce mémoire; sous l'influence de Condorcet, Saint-Simon estime que la conception du progrès de l'espèce humame établit un rapport nécessaire entre la prévision de son avenir et la connaissance de son passé ; par là se trouvent réhabilités beaucoup plus que ne l'avait voulu Condorcet les états antérieurs de 1 humanité : Saint- Simon insiste en particulier sur l'importance et la bienfaisance du moyen âge comme époque d orgamsation.
La préoccupation sociale domine bientôt chez Saint- Simon et finit même par rejeter la préoccupation scientifique. Il ne veut plus seulement « systématiser », il veut encore « réaliser ». Le rétablissement de la paix après Waterloo allait donner à l'activité industrielle un merveilleux essor : incité par la lecture ou la fréquentation des économistes, Saint-Simon voit maintenant dans l'industrie le pouvoir temporel qm doit hériter de la féodalité comme il avait vu dans la science générale le pouvoir spirituel qui doit hériter delà rlgion et de la métaphysique. Il P^end pour devise • Tout par l'industrie et tout pour e le. Ce ne son pas les gouvernants officiels, ce sont les mdusr es qui détiennent la véritable puissance; il faut que la société reçoive l'organisation la plus favorable à l'industrie. Voilà désormais le grand motif inspirat'eii les idées et des plans de réforme q^^ e^P^^^^^^
dans des recueils ^ ''''^^'^^^''M%T1 ^ In T>nhtimip M 819^ V Organisateur (1819-1820), ie ôys L^ÏÏSi? (1821-1822), le CatécMsme des indus- Ikls 1822-1824), avec des collaborateurs tels qu'Augustin Thierry et Auguste Comte, mais qm après un
temps plus ou moins long se séparent de lui. Les industriels doivent donc avoir le pouvoir politique comme ils ont en fait le pouvoir social : par moment Saint-Simon paraît abaisser ou négliger quelque peu le pouvoir spirituel ; il le maintient cependant toujours, sauf à le constituer diversement, et il ne tarde guère à le rehausser de nouveau : il semble surtout tenir à ce que la distinction soit bien observée entre les deux pouvoirs ; car un corps scientifique administrant deviendrait inévitablement « métaphysicien, astucieux et despote » .
Sur la nature du régime industriel qu'il veut instaurer Saint-Simon n'est point très précis ni toujours d'accord avec lui-même. Après avoir pris les industriels pour une sorte d'aristocratie des travailleurs, il finit par appeler tout travailleur du nom d'industriel, et même, sous l'influence du sentiment démocratique qui se développe en lui, il regarde les a prolétaires » comme aussi aptes que les autres à bien administrer des propriétés. On a signalé en lui un précurseur du socialisme : précurseur, certes oui, par le vœu qu'il exprime de voir l'organisation de la société se calquer sur celle de l'atelier, le gouvernement économique se substituer au gouvernement politique et l'administration des choses à l'autorité sur les hommes ; mais socialiste déjà lui-même, non point. S'il a posé en principe que la propriété se justifie uniquement par l'intérêt commun et doit être constituée en vue de la plus grande utilité sociale, s'il a cru que le régime de la propriété pouvait varier selon les temps et les idées, s'il a même proposé des réformes assez profondes du régime de la propriété foncière, il ne paraît pas avoir cessé de regarder le capital comme une « mise sociale » donnant droit à rémunération.
D'une façon plus générale, il est opposé à la conception libérale de la société et du gouvernement, conception qui n'a à ses yeux qu'un caractère critique, qui méconnaît en théorie autant qu'elle est incapable
d'organiser en pratique l'action de la collectivité sur les individus. Dans cette opposition à l'individualisme et au libéralisme Saint-Simon se rencontre avec les traditionalistes : il les loue, en particulier de Bonald, d'avoir eu le sentiment de l'unité systématique et de s'être laissé inspirer par ce sentiment dans leur plan de reconstitution sociale; il leur reproche par contre d'avoir voulu ramener le monde à la féodalité et d'avoir fermé les yeux aux conditions nouvelles que Favénement de l'industrie fait au pouvoir; il leur reproche aussi d'avoir assujetti leurs conceptions sociales à des vues religieuses.
Cependant Saint-Simon avait dû s'avouer à luimême que la raison et l'intérêt ne suffisent point, qu'ils réclament le concours du sentiment pour produire les grands changements sociaux Ce n est pas assez de concevoir que tout homme doit travail er, et travailler pour l'humanité, que le dévouement a l'intérêt commun est la véritable façon de satisfaire a l'intérêt particulier : encore faut-il que les volontés consentent pleinement à cette obligation ; et comment le feraient-elles mieux qu'en s'inspirant du précepte divin : tous les hommes doivent se regarder comme des frères, s'aimer et se secourir les uns les autres? En 1821, Saint-Simon faisait suivre la première partie de son Système industriel d'un Appel aux philanthropes dans lequel il demandait que le pouvoir temporel fut organisé conformément à ce précepte. Désormais d Sste de plus en plus sur la puissance bienfaisante du sentiment, qu'il identifie volontiers avec 1 inspiration religieuse. Dans le quatrième cahier du Cate- Zme industriel (1824), il élargit sa notion du pouvoTr spirituel de façon à établir, outre une Acadeniie 7lSonnements, une Aeadémie des SenUments Enfin, U flmrpar expliquer le rôle qu'il attribue a la Reh-
gion dans son dernier livre, le Nouveau Christianisme (1825).
Il pose là comme maxime fondamentale la parole de saint Paul : « Celui qui aime les autres a accompli la loi. » Il estime seulement que l'ancien Christianisme n'avait fait de l'amour du prochain que la règle de la morale individuelle : le Nouveau Christianisme en fait le principe de la vie sociale : toute la société doit travailler à l'amélioration physique et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. A l'heure actuelle, catholiques et protestants dénaturent le Christianisme et sont véritablement des hérétiques, les premiers parce qu'ils associent la morale chrétienne à une organisation sociale imparfaite, les seconds parce qu'ils la mettent en dehors de toute organisation sociale. Le Nouveau Christianisme doit embrasser dans son unité plus compréhensive deux manifestations de la vie dont ime seule a été sanctifiée par les Pères de l'Église. Saint-Simon, tout en déclarant maintenant qu'il croit en Dieu, qu'il croit à l'origine divine de la religion chrétienne, adhère moins dans le fond à la vérité intrinsèque qu'à la force sociale du Christianisme : il ramène le dogme et le culte à des commentaires ou à des moyens d'évocation des sentiments philanthropiques ; au peu de théologie qu'il garde çà et là, il ne donne guère qu'un sens symbolique et vague ; et il est bien près de confondre ce qu'il appelle la divinité du Christianisme avec ce qu'il appelle également la divinité de sa mission.
Il a deviné le positivisme et le socialisme; il n'a exactement constitué ni l'un ni l'autre. A sa pensée trop flottante et scientifiquement trop peu substantielle, il n'a pu enchaîner un esprit tel que celui d'Auguste Comte, peu fait au surplus pour se soumettre. En revanche, par son ascendant personnel, par sa poursuite ardente du salut de l'humanité, par son réa-
SAINT-SIMON ET AUGUSTE COMTE Sî»
lisme et son mysticisme mêlés, il s'est suscité des disciples qui ont tenu à honneur d'enseigner en son nom les théories par lesquelles ils développaient ses idées, c'est-à-dire plus d'une fois les transformaient profondement Olinde et Eugène Rodrigues, Enfantin, Razard pour ne nommer que les principaux, non Seulement établirent les articles de la doctrine, mais encore s'en firent les apôtres, ces deux derniers même offlcTellement les pontifes; car la doctrine affecta vite la forme d'une Religion, avec une hiérarchie, un culte, de prédications, des retraites, des fondations d églises ; elle fut divisée par le schisme et atteinte par la persécution • dans cette manifestation extérieure, elle apparu se on les esprits qui l'envisageaient, comme un prLlpe d'enthousiasme, ou un sujet de raillerie, ou
"TerctmTdtSne sociale qu'elle eut mco^^^^^^^
SmoTE le promulgua cette règle de la société nouveUe à hacun selon sa capacité, à chaque capacité lelon ses œuvres. La capacité et les œuvres ont seules Ldrdt d'être rémunérées, b'où l'injustice de la propriété privée qui comporte un revenu sans travail, par E unTexplitation de l'homme par l'homme. Les Cds de terre et les capitaux ne sont essentiellement aue des instruments delavail. Il est donc déjà inique Te pour user de ces instruments l'ouvrier doive abandonner une partie de ce qu'il produit ; mais en outre il est extrêmement désavantageux que le dépôt et Jemploi de ces instruments soient livrés au hasard ^I^anaissance et des circonstances au lieu d'être t£ sX les meilleurs intérêts de la Production ;ils doivent donc être retirés des mains des ind^vid^ po^ Lsser dans la possession et la gestion de 1 Etat. Kai soTs de Sice et raisons d'utilité sociale condamnent a propr été privée; de plus, l'évolution nécessaire de rhumLité, telle que la comprennent la philosophie et
rhistoire, en prépare dès maintenant la suppression.
Toutefois, la société future ne pourra pleinement s'établir sans l'unité d'action et de pensée que seule engendre une croyance religieuse commune. L'irréligion n'est qu'un état de crise, qui dénonce simplement la caducité d'une forme de religion antérieure, mais qui ne saurait se convertir en un état définitif. Une religion nouvelle va apparaître, qui à la fois dominera le nouveau régime social et en dépendra. Elle pourra se rattacher au Christianisme par certaines de ses tendances ; mais elle n'en sera pas une restauration pure et simple. C'est que le Christianisme repose sur le dualisme ; au nom d'un Dieu tout esprit, il a frappé la chair d'un injuste anathème ; il a tenu partialement en mépris les occupations se rapportant aux choses matérielles. Ce discrédit du corps et de l'industrie doit prendre fin. La Rehgion saint-simonienne, pour échapper au dualisme, énonce des dogmes panthéistiques, qui par ailleurs s'accordent à merveille avec l'optimisme historique de l'École : Dieu est un; Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui ; tout est par lui ; Dieu, c'est l'Être infini, c'est l'Amour infini qui se manifeste comme esprit et comme matière, comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beauté. La Religion unit l'industrie et la science, comme l'Amour unit l'esprit et la matière. La vie éternelle que possède sur la terre même chaque homme est une vie qui se perpétue dans la pensée et l'amour de ses semblables. Seulement de ces généralités philosophiques encore assez hautes le Saint- Simonisme finit par descendre à mainte excentricité et à mainte aberration morale.
Il pouvait pourtant se flatter avec quelque raison d'avoir défendu contre « le rire voltairien » bien des choses sacrées. Il répondit certainement en principe à une inspiration généreuse, et il fut soulevé au-dessus des opinions banales par une conscience vive et active des problèmes enveloppés dans la vie sociale. Il s'at-
tacha avec force à certaines conceptions qui, de quelque façon qu'on les juge, furent assez répandues hors de lui, et en quelque mesure par lui : foi aux lois générales de l'histoire et au progrès nécessaire de l'humanité; foi égale à la valeur et à l'efficacité universelle du pouvoir ; critique de la notion de droit individuel et exaltation de la philanthropie ; conversion du précepte de charité en maximes d'organisation économique. Ainsi lui survécut une part notable de ce qu'on peut nommer son esprit philosophique. Quant à son esprit d'entreprise, il se continua puissamment et avec succès chez ceux de ses partisans qui étaient avant tout hommes d'affaires ou hommes d'action, mais en se pliant opportunément aux conditions de la société présente et au régime de la propriété privée.