CHEZ DESCARTES
Si Ton admet un commencement défini de la philosophie moderne, ce ne peut être que la philosophie de Descartes. Sans doute, avant le cartésianisme, pendant toute la période de la Renaissance, bien des tentatives s'étaient produites et bien des doctrines s'étaient fait jour qui, par leurs principes d'inspiration et leurs procédés d'organisation, rompaient avec la tradition scolastique et découvraient aux esprits des horizons nouveaux. Sans doute encore, un peu avant Descartes, François Bacon avait, contre la science du passé, déductive et stérile, élevé l'idée de la science expérimentale, pratiquement féconde, et dressé le plan encyclopédique de toutes les espèces de sciences particulières que devaient établir les recherches méthodiques du présent et de l'avenir. Mais ce qui dans les spéculations de la Renaissance était philosophiquement le mieux constitué appartenait aux doctrines de l'antiquité, et ce qui en elles exprimait ou annonçait un autre monde, non sans puissance du reste et non sans profondeur, restait sous la dépendance des mouvements d'une sorte d'imagination phi-
losophique sans avoir pu conquérir ses principes intellectuels de détermination et de justification. Quant à l'œuvre de François Bacon, de quelque manière qu'on l'estime, si elle a été l'exposition des caractères que devait avoir la science et des procédés par lesquels elle devait désormais s'établir, elle a laissé en dehors d'elle et même elle ne semble pas avoir soupçonné les questions qui traitent du fondement de la science et des conditions souveraines dont dépend le rapport de la science soit avec la réalité, soit avec l'intelligence humaine. Quand Descartes a paru, la philosophie moderne était encore à fonder. Et de fait il l'a fondée. Le système cartésien a voulu être original et il l'a été. Il l'a été d'abord parce qu'il a tire son origine de soi et de sa façon propre de poser les problèmes philosophiques ; il l'a été ensuite parce que, de manière plus ou moins évidente, mais certainement efficace, il a promu le développement d'idées qui, dans les sens les plus divers, en a fait surgir les doctrines ultérieures, et qu'il est ainsi véritablement à l'origine de toutes ces doctrines.
Le système cartésien a voulu être original. Mécontent des docteurs et des livres. Descartes prétend philosopher comme si personne n'avait philosophé avant lui. C'est pour lui le moyen le plus radical de répudier l'autorité en matière de philosophie et de ne recevoir aucune chose pour vraie qu'il ne l'ait connue évidemment être telle. A-t-il été en réalité aussi original qu'il voulait l'être? Nous sommes aujourd'hui très prémunis contre la tendance à admettre des innovations absolues en quelque ordre que ce soit ; nous sommes convaincus que les inventions d'idées, comme toutes les autres inventions, ne peuvent être que partielles et qu'elles consistent uniquement à terminer un travail qui depuis plus ou moins de temps s'opérait dans les esprits. Même cette répudiation radicale de l'autorité, par laquelle Descartes s'imposait de ne découvrir la vérité que par lui-même, était bien loin à son
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époque d'être une entière nouveauté : suscitées de toute part, les forces de libre examen avaient déjà puissamment 'eïïrànlé l'empire de la philosophie traditionnelle. Si en outre on analyse de près le contenu de la doctrine cartésienne, il est impossible de ne pas constater qu'une bonne part en provient, soit par reproduction presque littérale, soit par fdiation directe, soit par réaction préméditée, des doctrines scolastiques. Il y a tout un milieu d'idées dans lequel s'est formée la pensée de Descartes : alors même qu'elle travaille à s'en détacher, elle y adhère par une multitude d'invisibles liens qui nous sont à nous de plus en plus visibles.
Mais ces considérations, si vraies qu'elles soient à certains égards, laissent intacte l'essentielle origina*» lité de Descartes. Ce que Descartes a gardé, inconsciemment ou non, des doctrineà du passé n'a pas introduit les doctrines du passé à l'intérieur de la sienne ; toutes les ressemblances de formules et de concepts que l'on peut relever entre lui et les scolastiques ne résolvent point la question de savoir si elles ne dissimulent pas de profondes différences de sens. Rappelons-nous ce qu'a dit Pascal : « Les mômes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. » (De V esprit géométrique. Edition Brunschvicg^ t. IX, p. 286.) C'est avec cette maxime que Pascal vient précisément de décider sur la nouveauté du Cogito cartésien, contestée en raison d'analogies littérales do cette affirmation avec des affirmations de saint Augustin : « En vérité,, je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint ; car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures
matérielle et spirituelle, et en faire un principe ferme fet soutenu d'une physique entière, comme Descartes a prétendu le faire. )^ (Ibid, p. 285.) Descartes a pu en effet retrouver des vues, des propositions et jusqu'à des théories que son éducation et ses lectures lui avaient apprises ; mais, loin que son esprit s'y soit passivement plié, c'est lui qui les a pliées à son esprit, les dotant d'une signification nouvelle non pas seulement une à une, mais par l'ordre où il les comprenait et dont il avait découvert à lui seul le principe. Il aurait pu toujours défendre son originalité par le mot de Pascal : « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. » (Pensées. Édition Brunschi^icg, Section I, 22, p. 33.) Se défendre ainsi n'eût pas été un pis aller, car la disposition et l'ordre étaient pour lui en droit et ont été pour lui en fait à la source de l'invention.
11 y a de plus entre son originalité philosophique et son originalité scientifique de très intimes rapports. Comme savant. Descartes a deux très grands titres !à invoquer : la création de la géométrie analytique ,et la constitution d'une physique mécaniste embrassant tous les phénomènes de la nature matérielle. Or il semble d'abord très légitime d'affirmer que ces deux sortes d'œuvres pouvaient se produire dans la science sans lui, puisqu'elles s'y étaient déjà pour l'essentiel produites avant lui. Non seulement la géométrie analytique avait été très directement préparée par l'anajlyse géométrique d'Apollonius de Perga et l'analyse |algébrique de Viète, mais encore son procédé constitutif, qui consacrait les questions de géométrie à la solution de problèmes algébriques, venait d'être déjà jemployé très explicitement par Fermât. D'autre part, B'établissement d'une physique ayant pour objet de jtout expliquer dans la nature par la grandeur, la figure jet le mouvement, pour ne pas remonter à des antécédents plus lointains, avait été très nettement conçu
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par un Léonard de Vinci, et se trouvait chose en partie faite par Kepler, et du temps de Descartes par les découvertes et les théories de Galilée. Cependîuit, même en matière scientifique. Descartes, quoi qu'il paraisse d'abord, fait plus que continuer des devanciers, et son originalité de savant provient directement de l'esprit philosophique dans lequel il a envisagé la science.
La géométrie analytique et la physique mécaniste ont été en effet chez Descartes des réalisations de l'idée d'une mathématique universelle. Or cette idée certes lui est venue de la considération de la certitude propre à l'arithmétique et à la géométrie ; mais elle a été pour lui autre chose et plus que l'acceptation et l'extension en quelque sorte matérielle des objets ou des méthodes de ces deux sciences particulières ; car elle a été une réaction contre ce que leurs méthodes avaient à ses yeux d'insuffisante rigueur, et surtout d'insuffisante puissance d'invention, en raison de la spécialité de leurs objets. Il doit y avoir un objet commun à toutes les sciences dites mathématiques ; c'est tout ce qui concerne l'ordre et la mesure, indépendamment de toute application à une matière spéciale. Pourquoi donc cette mathématique universelle? C'est que la science véritable et féconde ne peut pas se constituer en dehors des exigences fondamentales de l'intelligence qui en est le principe, et que l'intelligence est essentiellement une. « Les sciences toutes ensemble ne sont autre chose que l'humaine faculté de savoir (humana sapienlia) qui reste toujours une et toujours la même, si variés que soient les objets auxquels elle s'applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que n'en apporte à la lumière du soleil la diversité des choses qu'elle éclaire. » {Reo. I, Édit. Ch. Adam^ t. X, p. 300.) x\ffirmation d'une portée immense : l'esprit n'est pas seulement un moyen pour connaître, subordonné par là à la nature plus ou moins mystérieuse de ce qu'il cherche à atteindre ; il est ce
qui connaît et ce par quoi doit s'expliquer tout ce qui est connu. Il n'a pas non plus pour connaître à employer des instruments façonnés et éprouvés du dehors : ses instruments sont dans son action.
Il a pu arriver parfois à Descartes de présenter la connaissance de la méthode comme une condition préalable de l'exercice de l'entendement ; mais dans le fond la méthode, c'est l'exercice même de l'entendement dès qu'il est affranchi des prescriptions artificielles et des traditions extérieures pour être restitué à lui-même et à ses vertus natives ; ou encore, c'est l'entendement prenant conscience de règles qui par leur simplicité, leur facilité, leur capacité de ménager et de développer ses ressources, sont en accord immédiat avec sa nature. Or dès qu'il est posé que c'est par lui-même que l'entendement doit découvrir la vérité, et que la vérité ne peut être acquise que par degrés, la démarche régulière et usuelle de l'entendement ne semble pouvoir être que la déduction par laquelle l'esprit fait sortir la connaissance vraie de l'enchaînement des idées. Mais il reste toujours à savoir en quoi consiste exactement cette déduction et quels sont les commencements dont elle part.
Descartes pouvait constater la conception que la scolastique s'était faite de la déduction sous la forme du syllogisme et l'emploi qu'elle en avait fait. Telle qu'il la considérait, la déduction syllogistique avait pour point de départ des propositions générales et en tirait des conclusions grâce au moyen terme servant d'intermédiaire entre un objet d'une extension plus gi'ande et un objet d'une extension moindre. Or ce fonctionnement du syllogisme est, selon Descartes, une opération mécanique et aveugle à laquelle doit se substituer l'action d'une raison clairvoyante et vigilante : en se contentant de subordonner les notions les unes aux autres, il n'en comprend ni le sens défini ni la liaison intrinsèque ; enfin il tire la vérité de termes préalablement rapprochés par une médiation
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LA l'HILOSOPtlIE FRANÇAISE
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toute donnée, comme si l'essentiel n'était pas le passage d'une notion à une autre selon une loi régulièi e de génération.
Tout autre est la déduction dont Descartes analyse et justifie l'emploi d'après les modèles que lui en fournissent dès maintenant les mathématiques. Cette déduction-là se rapproche à la fois et se distingue de 1 intuition qui est l'opération fondamentale de l'intelligence. L'intelligence ne comprend que si elle voit, que SI elle voit avec son regard pur, qui n'est pas le regard des sens, ni de l'imagination. Or elle ne peut voir tout d'abord que ce qui, se laissant saisir par un acte en quelque sorte unique et instantané, répond parfaitement aux conditions de cet acte, que ce qui est simple. Et de plus le simple est tel que, excluant toute composition et toute confusion, il ne peut être quand il est connu, qu'entièrement connu. Si bien qup 1 intuition de l'intelligence est infaillible. Le secret de la méthode consiste à atteindre en toute recherche ces objets immédiats et indivisibles qui sont, selon les expressions de Descartes, des absolus ou des «natures simples » ; mais il consiste aussi à y rattacher les vérités qui ne sont pas évidentes du premier coup C'est par la déduction que ce rattachement s'opère Nous savons bien que le dernier anneau d'une chaîne tient au premier, — bien que nous ne puissions embrasser des le premier moment et d'un seul coup d'œil tous les anneaux qui les unissent, - pourvu que nous ayons suivi ces anneaux un à un et que nous nous rappelions bien que, depuis le premier jusqu'au dernier, chaque anneau tient à celui qui précède et à celui qui suit Mais pour que la déduction produise au jour des vérités qui ne sont pas immédiatement évidentes, il faut qu elle trouve dans les notions simples que saisit l'intuition sa donnée initiale et l'idée du rapport qui peut féconder cette donnée et en multiplier les conséquences : et en effet les notions simples comprennent aussi bien aes idées de rapports que des idées d'objets
indivisibles. De la sorte la déduction ne diffère de l'intuition qu'en ce qu'elle comporte un mouvement et une succession. Si ce mouvement est sans solution de continuité, si cette succession s'accomplit par degrés réguliers, elle est comme une intuition qui se déplace et qui se prolonge, qui transporte aux termes ultérieurs l'évidence uniquement propre d'abord au terme initial. Ainsi la déduction est possible, non point, comme le supposaient les scolastiques, parce que le particulier est contenu dans le général et qu'il s'agit uniquement de l'en extraire, mais parce que l'intelligence a en elle de quoi faire engendrer le composé par le simple : ce n'est point le général qui est la marque distinctive de l'absolument connaissable, c'est le simple. Le simple, c'est ce au delà de quoi l'esprit ne peut pa;* aller, non par impuissance, mais ppi-ce qu'il y trouve sa nature même. Et du moment qu'il y a des éléments simples et des rapports simples entre ces éléments, la priorité de l'esprit dans l'œuvre de la connaissance est par là même confirmée.
« Conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés » : cette règle que se prescrit Descartes et qui ne fait qu'exprimer la marche normale de l'entendement est le principe de la rénovation des sciences et de l'institution de la mathématique universelle. C'est par là que se sont jointes les deux grandes œuvres qui nous offrent ce que Descartes a réalisé de cette mathématique universelle, la Géométrie analytique et la Physique mécaniste. Certes oui, ces œuvres restent distinctes : car telle que Descartes l'a opérée l'extension de la géométrie à l'explication de la nature matérielle n'implique point du tout la réforme de la géométrie qui a été accomplie par la géométrie analytique. Mais il n'en reste pas moins que c'est la même conscience du rôle souverain des pures exigences de l'esprit qui a
conduit Descartes à résoudre ici les qualités sensibles dans les propriétés de l'étendue géométrique, là les figures de l'étendue géométrique dans les déterminations purement abstraites de la quantité représentées par des équations algébriques. Or, en se constituant sous l'empire de cette pensée philosophique, sa géométrie et sa physique ont revêtu des caractères qui les ont profondément distinguées des découvertes scientifiques antérieures. Pour Descartes, c'est l'équation algébrique qui exprime la relation fondamentale de grandeur, parce qu'elle est ce qu'il y a de plus simple. Au lieu d'être astreinte à la considération des figures, qui limitait et qui rendait très irrégulière sa puissance de développement, la géométrie, par l'application et la domination de l'algèbre, est en possession d'une méthode sûre et régulière, qui a le droit de remplacer toutes les autres, qui lui permet de substituer aux quantités données dans l'intuition des quantités composées par l'esprit avec des éléments qui lui appartiennent : ainsi la science géométrique parait n'avoir d'autres bornes que celles de l'algèbre, c'est-à-dire qu'elle s'ouvre un monde illimité qui se déroulera avec ces « longues chaînes de raisons » que l'esprit est capable de poursuivre par lui-même. L'algèbre n'est plus, comme elle l'était chez les devanciers les plus proches de Descartes, un simple moyen de résoudre les problèmes géométriques ; elle contient en elle la cause des propriétés géométriques de l'étendue. Par là Descartes rompait bien au fond avec la tradition et inaugurait une conception nouvelle de la science mathématique qui sans doute a pu trop attendre de la méthode de construction algébrique, mais qui n'en a pas moins réussi à faire dépendre d'elle une bonne part des progrès accomplis par les mathématiques modernes.
C'est de la mCme inspiration philosophique qu'a procédé la physique de Descartes. Avant lui ou en même temps que lui, cette science offrait de très beaux
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spécimens d*explication mathématique des phénomènes matériels. Or, qu'il ait eu tort ou raison, là encore il donne à son entreprise, non pas le sens d'une continuation des résultats acquis ou de l'acquisition de résultats nouveaux, mais d'une refonte complète de la physique. Il a été de bonne heure guidé par la pensée qu'il faut rechercher l'explication des phénomènes matériels dans ce qu'ils ont de plus simple, partant de plus intelligible, et que ce qu'il y a de plus simple et de plus intelligible en eux, c'est l'étendue. Pendant un temps il a pu se borner à traiter l'étendue comme un schème plutôt que comme l'essence substantielle, et voir dans la variété des figures géométriques surtout un moyen de représenter la variété des qualités sensibles. Mais il a marché vite vers la conviction que par la géométrie il atteignait l'essence des corps, et que la physique était non une série de découvertes particulières, mais un système dont les raisons étaient toutes fournies par la géométrie. Il reconnaît avoir subi l'influence de Kepler, mais il déclare n'avoir rien dû à Galilée. C'est ce qui ressort d'une lettre à Mersenne du 11 octobre 1638. (ÉdiL Ch. Adam, t. II, p. 388.) Et dans cette lettre où il adresse à Galilée plus d'une critique inexacte ou injuste, il marque du moins en traits incontestables les différences essentielles de leurs façons de procéder. « Je trouve en général qu'il (Galilée) philosophe beaucoup mieux que le vulgaire, en ce qu'il quitte le plus qu'il peut les erreurs de l'École et tâche à examiner les matières physiques par des rai- • sons mathématiques. En cela je m'accorde entièrement avec lui, et je tiens qu'il n'y a pas d'autre moyen de trouver la vérité. Mais il me semble qu'il manque beaucoup en ce qu'il fait continuellement des digressions et ne s'arrête point à expliquer tout à fait une matière, ce qui montre qu'il ne les a point examinées par ordre et que, sans avoir considéré les premières causes de la nature, il a seulement cherché les raisons de quelques effets particuliers, et ainsi qu'il a bâti sans fonde-
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ment. » {Ibidem, p. 380.) Partir des premières causes de la nature et de là dériver tout le reste : telle est l'ambition de Descartes. Par elle le mécanisme est apparu comme une explication universelle dont la valeur ne dépend pas seulement de vérifications partielles, mais avant tout de l'intelligibilité qui lui est propre. Or il est possible que ce procédé dcductif ait par la suite paru dépasser nos moyens positifs de connaître. Mais il avait à ce moment, même pour la science, l'avantage d'écarter absolument toutes les explications par les qualités occultes. Et de plus l'esprit philosophique dont il procédait élevait la science nouvelle au-dessus de la contingence de ses récents succès. Ce que Descartes concevait vivement et profondément, c'est que le développement de la physique nouvelle pouvait manquer son but, se perdre dans des acquisitions isolées et accidentelles, s'il n'était pas rattaché à ses principes véritablement promoteurs et constitutifs ; c'est qu'il n'avait pas en lui-même soit pour ses résultats futurs, soit même pour ses résultats actuels sa pleine et suffisante garantie : aussi a-t-ii cherché dans la raison cette garantie.
C'est donc par ce qu'elle tient directement de l'intelligence que la science est capable de se constituer et de faire d'incessants progrès : prendre possession de sa raison et la bien conduire est ce qui fait découvrir la vérité. Il est remarquable que, en même temps que Descartes traite avec une sorte de dédain la science qui n'est que celle du technicien, du praticien, pour glorifier la science d'un sens théorique universel, il proclame fortement que la science ne doit pas rester contemplative, mais accroître notre'puissance. Contre les anciens et la tradition des écoles qui mesurent l'excellence théorique d'une science à son inutilité pratique, il réclame une science qui plie à notre usage la force du feu, de l'eau, de l'air et de tous les corps environnants de façon à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». C'est qu'à ses yeux la valeur
théorique et la puissance pratique de la science sont très intimement liées, du moment que la théorie, au Ifeu de faire intervenir des causes occultes dont l'action dernière est impénétrable, nous permet de ramener la nature à des causes clairement déterminées en elles-mêmes et dans leur mode d'opération. Savoir comment les effets dépendent des causes, c'est avoir en main, si l'on peut dire, la puissance de la nature.
Par ce rappel de la science à l'intelligence. Déscartes, en même temps qu'il a produit des œuvres scientifiques originales, a défini ce qu'on pourrait appeler la première fonction de la philosophie moderne qui est de réfléchir sur la science pour en découvrir les conditions et la portée. Mais en montrant que c'est l'intelligence qui fait la science et comment elle la fait, il n'avait qu'incomplètement rempli sa tâche de philosophe : car cette science qui s'ordonne méthodiquement est-elle pleinement certaine quand elle développe la série illimitée de ses raisons ou quand elle prétend expliquer dans son fond la réalité physique? C'est par cette question que Descartes va réintroduire une part des problèmes philosophiques traditionnels : mais l'examen de ces problèmes restera déterminé par le sens de la question qui les a ressuscites.
Et d'abord comment cette question elle-même se pose-t-elle? Descartes tend à constituer sa physique \ en vertu de ce principe que ce que nous connaissons clairement et distinctement du monde matériel, ce sont le mouvement, l'étendue et la figure. Mais •sommes-nous bien sûrs que la réalité du monde matériel contienne exactement les propriétés clairement et distinctement connues par notre raison et ne contienne pas des propriétés en dehors ou à l'encontre de celles-là? La conformité du réel à nos idées est un sujet constamment repris de controverse philosophique. La physique ne peut donc être pleinement certaine que si notre créance aux idées claires et distinctes est fondée, et c'est la métaphysique seule qui
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peùl trouver ce fondement. De fait dans le plan d'ensemble de la philosophie cartésienne que nous offre la préface des Principes de la Philosophie^ la métaphysique précède la physique, et Descartes ne se contente pas même d'affirmer que c'est là un ordre de droit, il laisse entendre que c'est l'ordre qu'il a suivi en fait. (Voir le début de la cinquième partie du Discours de la Méthode. — Voir la lettre à Mersenne du 15 avril 1630, t. I, p. 144.) Cette dernière assertion peut déjà se justifier des soupçons qu'on a élevés contre elle, si l'on veut bien ne pas envisager dans la vie de Descartes la suite chronologique d'occupations partielles de physique ou de métaphysique, mais l'effort consacré à la Métaphysique comme système et à la Physique comme système. Mais elle n'a après tout qu'une importance secondaire : l'essentiel est que Descartes a jugé que la solution des principaux problèmes métaphysiques était requise avant la constitution régulière de sa physique : et ceci est incontestable. Or, par rapport à la tradition, ceci est une nouveauté : Aristote et les scolasciques procédaient de la physique à la métaphysique ; Descartes procède de la métaphysique à la physique.
Le besoin de fonder pleinement et avant tout la certitude de la physique a été certainement le motif le plus puissant de la constitution de la métaphysique cartésienne : mais les exigences de certitude et les soupçons d'incertitude auxquels cette métaphysique devait faire face pouvaient apparaître non seulement dans l'examen de ce que vaut l'application de la géométrie à la réalité physique, mais encore dans l'examen de ce que vaut la série des raisons qui fait la géométrie en elle-même. Deux opérations, avons-nous vu, constituent toute méthode, l'intuition et la déduction, et l'intuition est par soi le type de Ja connaissance infaillible. Mais si la déduction se rapproche de l'intuition, elle s'en éloigne dès qu'elle doit justifier ses démarches dans le temps et que par suite elle exige le
concours de la mémoire : or la vente de» idées est-elle Sle sorte qu'elle subsiste, même quand nous ue la Îercevons pas? Si ce que nous saisissons par intuit.on est vrai au moment où nous le saisissons, reste-t-il vrai miand nous ne le saisissons pas ou que nous le reproduisons uniquement par la mémoire? Puisque aussi b"enTe Problème de la certitude est suscité par la Physique ce problème devra être envisagé désormais dans sa gtoéralité la plus grande et porter sur le droit de déclarer vrai non seulement le rapport des idées c aires àla realité, mais encore le rapport des uloes claires entre elles. Mais il devient alors inévitable de suivre dans leur ordre régulier toutes les démarches de la Îai^on depu s le moment où elle aborde le problème de a certftude jusqu'au moment où, l'ayant mctaphys^quement résolu dans son intégrité et ayant jus.d^e la science, elle descend jusqu'aux connaissances qui sont surtout des compléments ou des applications pratiques, la mécanique, la médecine et la morale.
Dans ces démarches la raison se montre capable de résoudre toutes les questions qui intéressent la curiosrté purement intellectuelle ou le bonheur terrestre de l'homme. Mais, pour qu'elle ne s;égare pas dans des spéculations oiseuses ou incertaines, encore faut-.l qu'elle délimite ce qui est de son domamc. Or de merne le les événements historiques sont en dehors de la connaissance méthodique du philosophe, de même et pîus complètement les choses de la foi sont en dehors d'elle Pour le plus grand avantage de la recherche scientifique et philosophique et peut-être aussi pour sa sécurité de croyant d'ailleurs très .smcere Descartes demande qu'on mette à part les ventes révélées 11 rompt les rapports que le moyen âge avait etabhs entre la philosophie et la théologie ; niais il rompt aussi les rat porls que la théologie a établis avec la to. : le vice de la théologie, c'est qu'elle a établi une fusion illégitime entre les données de la révélation et d^s héories péripatéticiennes. La fo. est en elle-même
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aussi indépendante de la philosophie d'Aristote qu'elle Test de toute philosophie. C'est à J a. volonté qu'elle appartient, non à l'entendement : c'est la puissance de Dieu qui la fait naître par la grâce, et la grâce est une action exercée sur notre volonté, non une illumination intérieure de l'esprit. La notion de l'infini et de l'incompréhensible en Dieu est ce qui permet à Descartes de récuser toute traduction des dogmes chrétiens dans le langage de la philosophie et d'en réserver néanmoins l'autorité. La raison philosophique et scientifique peut donc se mettre à l'œuvre et développer tout le système du savoir destiné à se justifier absolument dans toute l'étendue de son domaine : si elle ne menace en rien la Religion, elle n'est point menacée par elle. Elle n'a pas à redouter l'intrusion de puissances étrangères.