LA MATIERE D'APRÈS LA PHYSIQUE CONTEMPORAINE : VUES GÉNÉRALES
Physiciens énergctistos, physiciens mécanistes, confessent tous la même vérité, parce qu'ils s'appuient sur la même autorité, Texpérience. La science physique, là où elle affirme, ne laisse place ni au doute ni à la croyance mais à la certitude. Si les théories physiques paraissent divergentes, parfois incompatibles, comme certains le disent actuellement de l'énergétique et du mécanisme, ce n'est pas que la physique varie selon les physiciens ou se recommence à chaque génération. C'est qu'à côté des matériaux indestructibles, qui, venus de l'expérience, forment le contenu de la science, il y a la manière de les disposer et les hypothèses. E„ cela, et en cela seulement, consistent les théories. On comprend alors qu'elles diîîèrent avec la ton -
1. J. PaRRiN : Traité de Chimie pht/sique. — Vol, I ; Les principes^ préface.
nure d'esprit et le point de vue des physiciens, ou avec les découvertes nouvelles. En quoi cela diminuerait-il notre confiance dans la science ellemême ?
L'interprétation philosophique de la science que nous avons entrepris d'examiner et qui fait de la physique un recueil de recettes pratiques, est bien alors une interprétation philosophique, à prendre ce mot dans son plus mauvais sens.
On nous a dit : voilà ce qu'est la science quand, au lieu d'en parler comme M. Homais, on l'analyse chez les savants. Nous avons interrogé les savants et ils nous ont répondu : La science, n'est pas une ruse qui, commode pour agir, dupe ceux qui cherchent à connaître. Science, aujourd'hui comme autrefois, veut toujours dire « savoir ».
A quoi rime alors la campagne commencée par Brunetière, continuée par un esprit religieux, sincère, certes, mais au point de vouloir faire table rase de tout ce contre quoi il pouvait se heurter, la campagne qui s'achève, sinon dans le pragmatisme, au moins dans certain pragmatisme? Ce mouvement nous a réveillé d'un rationalisme vieillot et paresseux qui considérait la connaissance et la raison comme des miracles métaphysiques : c'est là son incontestable mérite. Mais en le prenant, comme c'était ici notre unique dessein, dans son but principal (la critique de
la vérité et de Tobjeclivité scientifiques), il semble avoir fait fausse route. A faire le bilan de la science comme méthode de savoir, ce n'est pas la faillite que Ton trouve au bout, mais de quoi couvrir un crédit sans fin. Et de toute cette campagne retentissante, devenue presque une mode, que restera-t-il? J'ai bien peur qu'on ne soit en droit de répondre : Rien.
Puisque, pas plus que contre la mathématique, une philosophie sceptique et agnostique ne porte contre la physique, puisque celle-ci nous paraît continuer la conquête de l'absolu humain à laquelle nous sommes partis, à la suite des mathématiciens, nous sommes en droit de nous demander ce que la physique nous apprend sur la matière. La mathématique nous a donné deux ordres de résultats : des connaissances, et le moyen d'en acquérir d'autres. — Les connaissances qu'elle nous a données sont relatives à l'étendue. Avec leur aide nous pouvons effectuer partout des mesures, c'està-dire déterminer d'une façon précise d'autres relations dans le réel. — Quelles provinces nouvelles va ajouter la physique, en s'aidant de ces armes, aux domaines de la vérité ?
Il n'y a à cette question qu'une réponse pof sible :
De même que nous désignions en mathématiques, par les termes d'ordre, de nombre et
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d'étendue, certains groupes de relatîotts dont dépendent nos sensations, et qiie les malhétntt tifjues odtpoùr objet ces relàtioris, tiôus désignoneucore, par le terme très gënét-al de malière, un très grand nombre de relations — beaucoup plus complexes — dont dépendent encore nos sensations. Là phyàiclUe a potir objet ces relations. Nous ne voulons pas dire autre chose, lôrsquD nous disons que la physique est la science de la matière.
Nos sensations, qui sont le donné expérimental, ont les unes par rapport aux autres des relations d'ordre, de nombre et de situation. Ces relations qu'analysent les mathématiques Sont trèfe superficielles, et ne saisissent en quelque sorte que le contour des choses; elles constituent le cadre dans lequel nos sensations apparaissent, Téteudue dans laquelle elles se meuvent. Mais nos seiisations nont pas seulement entre elles ces relations qui servent à les classer, à les décrire ; elles ont aussi des relations de cause à effet qui servent â les expliquer et à pénétrer leur nature.
Cette notion de cause n'a, d'ailleurs, rien de transcendant ni de mystérieux ; elle ne signifie pas que la cause engendre TelTet, comme le croit sou- \ciit le \ulgaire, et, d'une façon plus obscure, la métaphysique. Elle signifie simplement que, parmi nos sensations, la variation, rappàrition, là dispa-
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rition des unes esl liée à là variation, la disparition des autres; lès Utiës sotit fbnctidn dies autres, si bien qu'on peut i^'éiidre raison die la production des premières en fôisdht appel aux secondes.
Les sensatloiis qiil nous àpj)àraissent comme les causes d'autres sëilsatibhs iSOiit, la plupart du temps, a leur tôiii', les éitfets d'autres sensations; et l'univers prend peu à peu la configuration d'un système dont lôiitéâ les parties sont étroitement liées, articiitëes éiitriB elles. Ces liaisons, ces articulations, voilà les relations qui foht l'objet des sciences physico-chiitiiqiieâ, lorsqu'on les considère dans les objets inânirti(fs, et qui fct*Oht l'objet des sciences biologiques, lorsqu'on les cotisidërera chez les êtres animés.
D'ailleurs, en remontant de sensations eh sensations, le long de ces chaînes de irelàtions, on arrive souvent à des sensations qu'on n'avait jamais éprouvées, et qu'on n'éprouve pas dans les conditions ordinaires.
C'est à déceler ces sensations normalement imperceptibles, — les pliis importàtitës de toutes pour l'explication de l'univers perceptible, — que sont employés les artifices expérimentaux des laboratoires scientifiques. Si bieil ijue les sbiences physico-chimi()ues ne poursuiveht pas sétliement la découverte des relations entre noè sensations actuellement connues, mais encore, tikiais surtout
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poursuivent la découverte des relations entre ces sensations et des sensations nouvelles, jusqu'alors inconnues. En résumé, ces sciences continuent et achèvent l'analyse des sensations qui constituent ce que nous appelons les objets matériels.
J'insisterai quelque peu sur cette définition. Nous avions déjà vu que la mathématique avait pour objet des relations. Il eût semblé naturel à beaucoup que la physique eût pour objet les éléments susceptibles de tomber sous ces relations, en leur donnant un contenu réel, et, en quelque sorte, en les remplissant. C'est ce que pensait Spencer dans sa classification des sciences. Pourtant cette idée ne semble pas heureuse. Les éléments de la réalité se constatent directement, immédiatement, tels qu'ils sont, tels qu'ils ne peuvent pas ne pas être.
Il n'y a pas à légitimer leur existence. Il n'y a pas à se demander s'ils pourraient être autres qu'ils ne sont. Le prétendre, c'est restaurer la vieille idole métaphysique de la chose en soi, au fond, le verbalisme oiseux sous une forme ou sous une autre. L'expérience doit s'accepter. Elle est à elle-même sa justification, puisque c'est elle qui, pour un esprit positif, dans le domaine scientifique, est la justification de toute proposition.
Mais si le donné n^a pas à se justifier, on peut chercher à l'expliquer : c'est le rôle de Tintelli-
gencc humaine, parlant, delà seience; et c'est le seul résultat que nous puissions entrevoir comme terme à l'adaptation parfaite d'un être à son milieu : car expliquer, c'est se rendre compte exactement du donné, par suite connaître son histoire, passée ejfc à venir (je ne veux pas dire par là que l'adaptation pourra jamais être réalisée d'une façon parfaite. Je me représente une limite, voilà tout.)
Qu'est-ce qu'expliquer un donné ? C'est déterminer ses conditions. Qu'est-ce que ses conditions ? C'est, dans l'expérience humaine, les relations dont il dépend. Voilà pourquoi construire une science, revient toujours à déterminer un groupe de relations dont dépendent nos sensations. Nous avons groupé ensemble sous le vocable matière, et par affinités naturelles, tout un ensemble de conditions dont dépendent les sensations, comme nous avions groupé ensemble sous les vocables d'ordre, de nombre et d'étendue et par affinités naturelles, d'autres ensembles de conditions. La physique, science de la matière, est la science du premier ensemble, comme les mathématiques sont la science des trois seconds.
Mais, dira-t-on, tout ce qui a pour objet des relations est relatif? Mais tout ce qui est relatif laisse la réalité hors de ses prises? Mais si la physique ne porte pas sur les éléments réels de la matière et ne porte seulement que sur des rela-
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lions, vous voyet bien qu'elle n'atteint pas la réalité? La critique agnostique de la sefencô a donc encore une fols ral&on? Et il y â unb chosfe en soi que la science estimpuissante à atteindre? etc., etc. Voilà bien la métaphysique et ses jeui inévitables sur les mots ! Tâchons d'y voir clair.
Si relatif signifie : qui porte sur deS relations, la physique est relative. Mais si relatif signifie ce qui n'atteint pas le fond des choses, là physique telle que nous Tenlendons n'est plus relative, mais «absolue, car le fond des choses, ce à quoi l'analyse est nécessairement amenée pour les expliquer, ce sont les relations, ou mieux, le système dés relations dont dépendent nos sensations. Les sensations, le donné, sont imprégnés de subjectivité : fnlguralions fugitives, elles sont ce que les fait Un système de relations qui ne se représentera vraisemblablement jamais plus soiis une fbrme exactement identique, et qui définit mon état et Tétât du milieu, à l'instant considéré. Mais le savant survient pour d(^gager l'universel dotit est fait cet instant individuel, les lois dont il est Texpression complexe, les relations qui l'ont fait ce qu'il est.
Toules les lois scientifiques tious disent en somme pourquoi et comnicnt le donné est tel qu'il est, ce qui le conditionne et le crée, parce qu'elle^ analysent les relations dont il dépend. Elles nous auront donné la vérité humaine abèôlue, lorsque
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cette analyse sera complète — si jamais elle peut J*être — parce qu elles auront déterminé to^tea les relations dont dépend le donné et qui l'expliquent. Ces relations nous fournissent vraiment 1^ ço^r naissance du réel, parce qu'elles sont toutes impliquées par le donné immédiat, que constate en gros la sensation et que, toutes les fois que nous pouvons, à Tpcoasion d'une sensation, épuiser les relations qu'elle implique, nous nous apercevons qu'elle ne dépend, humainement parlant^ de rieq autre.
Nous reviendrons, é^ propos des problèmes de la conscience et de la vérité, sur ces idées. Qu'on nous fasse crédit jusque-là, et pour le moment, cherchons en gros quelles sont les relations qu'ont découvertes les sciences physico-chimiques.