‹ La philosophie moderneChapitre 2 sur 46 · DÉFINITION PROVISOIRE DU MOT : PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DÉFINITION PROVISOIRE DU MOT : PHILOSOPHIE

Si ron voulait rappeler toutes les définitions qui ont été données de la philosophie, ce livre n'y suffirait pas. Mais, sous toutes ces acceptions, se cache forcément un fond commun. Il serait utile de chercher à le dégager et à le préciser.

LE CENTRE t)fiS DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES 11

Quand on songe à une élude philosophique on songe toujours en même tempsi à une élude très générale. La philosophie peut donc, dans une première approximation, *se définir là recherche de$ généralités.

Ces généralités ne ëe découvrent pas du prèmiet" coupi Le plus souvent elles paraissent mèaie fort opposées aux apparences immédiates. Aussi faire œuvre de philosophe a-t-il été toujours considéré comme Synonyme d'approfondir.

L'histoire parait superficiellement Une suite incohérente d'actes individuels. Qui a la prétention de la traiter en philosophe, a aussi la prétention de dépasser la connaissance que le vul gaire peut avoir des faits historiques, et de démonter pièce par pièce les ressorts cachés des actes individuels. Il creuse les apparences, pour arriver aux lois profondes dont elles ne sont qUe lès symboles ou les effets particuliers* C'est en ce sens que Platon proclamait que la philosophie était la science de l'invisible, et Âristole, la recherche des premiers principes et des dernières causes.

Puisque les connaissances que poursuit la philosophie dépassent les apparences immédiates, elles ne peuvent nous être révélées d'une façon spontanée. Elles nécessitent, par définition même, un travail refléchi. Aussi la réflexion a-t-elle tou-

jours été la méthode philosophique, si bien que cette méthode, elle aussi, peut être considérée, et, en fait, a souvent été considérée, comme susceptible de définir la recherche philosophique.

Pourquoi ce travail de généralisation, d'approfondissement et de réflexion ? C'est que dans Thumanité s'est développé un instinct que Ton voit poindre déjà, mais à un degré incomparablement inférieur, dans les espèces animales les plus intelligentes : l'instinct de curiosité. L'homme ne se comporte pas en face de la nature comme un simple spectateur. Il veut expliquer. Il ne lui suffit pas de voir ; il veut comprendre pourquoi ce qu'il voit est tel qu'il le voit. Le but dernier du travail philosophique est donc une explication des choses.

Généraliser, approfondir, réfléchir, expliquer, voilà certes des conditions nécessaires au travail philosophique. Mais il faut avouer qu'elles sont bien vagues. Si elles répondent à la première règle classique de toute bonne définition : « convenir à tout le défini », elles ne s'accordent guère avec la seconde ; « convenir au seul défini ». Toute recherche scientifique ne consisite-t-elle pas aussi à réfléchir, à généraliser, à expliquer et à approfondir ? La science et la philosophie seraient donc identiques ? Ou bien la définition à laquelle nous sommes parvenus est-elle trop large ?

Pendant longtemps — jusquà la fin du xviii'

siècle peut-être, — on eût tranché Taltcrnative en faveur de sa pfemière partie. Chez les Grecs et au moyen âge, philosophie et science ne semblent jamais avoir été séparées. A partir de la Renaissance et surtout de Descaries, la philosophie» n'est que la science moderne, dans son objet, son esprit et sa méthode. La méthode cartésienne aussi bien que la méthode empirique impliquent la continuité la plus étroite entre la science et la philosophie.

Et pourtant à qui étudie les choses de près, il semble déjà qu'on pourrait distinguer, dès les premières réflexions de la sagesse grecque, deux orientations assez distinctes de la pensée, que Ton compare des penseurs différents, ou que Ton observe le même penseur dans des travaux différents.

Certaines études montrent avant tout le souci d'épuiser aussi complètement que possible tout ce qui concerne un problème particulier, de le résoudre avec toute la précision que permettent les données et les méthodes du moment. Certes le problème, si particulier qu'il apparaisse, amène bien toujours une conclusion, dans une certaine mesure générale. La solution du problème vaudra pour toute une famille de cas, sinon identiques, au moins très voisins. Mais cette famille n'est jamais qu'une toute petite partie des objets qui provoquent la curiosité humaine. Elle est perdue

14 LA PHILOSOPHIE MODÊRNB

danâ Tensemble formidable des fails qui Constituent rUnivers.

A tàïé de cette première direction dans laquelle travaillent patiemment les chercheurs, nous en voyons immédiatement une autre versl laquelle ils sont attirés, ainsi que le papillon vers la lumière. Il ne s'agit rien moins ici que d'une explication totale de l'Univers. Ce n'est plus un fait, une propriété particulière, une chose qui suscitent la curiosité, mais l'ensemble des faits, la nature des choses. A côté de la science qui détache lentement, péniblement, la vérité aride, comme le pic du mineur le minerai, voilà que, d'une intuition rapide, on veut saisir toute là vérité. On cherche à donner du monde la formule définitive, de môme que l'ingénieur s'efforce de deviner le filon tout entier et d*évaluer sa richesse. C'est pour désigner cette dernière orientation que, de tout temps, on a plutôt réservé le terme dd philosophie.

Scientifiques et purement scientifiques, la pré^ diction de Téclipse par Thaïes, le théorème et la loi des cordes sonores qui portent le ûotn de Pythagore, les travaux géométriques de Platon, d'Eudoxe, d'Euclide, d'Archimède, de fiiéron, les recherches expérimentales d'IlippOcrate et de Ga* lien, de Cdlse et de Vitrûve, tout ce que lesi anciens et les scolastiques ont souvent appelé les âfls ; -^

philosophiques au contraire les systèmes bâtis par Thaïes ou H^^raclite pour expliquer le iponde à Faide de Télément igné, par Pythagore à Taide du nombre, par Platon, Aristote à Taide du concept, par Démocrite et les Épicuriens à Faide des atomes.

Aujourd'hui plus que jamais, on a éprouvé le bes./in de sépjirer nettement ce domaine de la science, du domaine beaucoup plus aventuré de la philosophie.. D'un côté nous voyons des résultats de détail, toujours vériQés, des recherches méthodiques et précises, des recherches continues surlout, où chaque pierre dont la résistance a été éprouvée subsiste, et sert d'assise à une autre pierre. De Tautre, Ihypothcse et l'imagination essayeut de devancer — et de bien loin — les travauiç d'approche et les études de détail, pour prononcer les derniers mots sur Tprigine et la fin des choses.

Ou peut donc, si l'on reprend lesi premiers résultais auxquels nous étions parvenus, définir la philosophie par rapport à la science, la recherche des généralités les plus hautes, — et, si l'on peut dire, les plus générales, — des interprétations les plus profondes, les plus éloignées des prenières apparences. Nous ne risquerons guère de nous tromper et de donner une définition qui soit trop large ou trop restreinte, en disant que la phibsophie veut être à la science, pure scieuce, dans

la terminologie actuelle, ce que celle-ci est à la connaissance vulgaire.

Si la science est une recherche du général, la philosophie es,t une recherche de ce qu'il y a de plus général. Si la science approfondit les apparences ordinaires, la philosophie veut aller au plus profond des choses. Si la science substitue à la spontanéité la réflexion, la philosophie veut à son tour réfléchir sur la réflexion scientifique. Si la science explique, la philosophie veut poursuivre ses explications plus loin que celle-ci, et par suite, expliquer la science elle-même. Cette définition n'est pas d'une précision mathématique; mais elle peut être admise comme définition préliminaire, car toute recherche part d'une définition qui la circonscrit pour arriver à une définition qui la conclut. L'essentiel pour une définition de départ, c'est qu'elle permette de reconnaître toujours le défini, et de le distinguer de tout le reste. Or, je crois bien que c'est ici le cas.

En résumé, est philosophique toute étude qui, au lieu de rester cantonnée dans un groupe de faits particuliers bien déterminés et rigoureusement isolés des autres, se présente soit comme une explication intégrale de l'univers, soit, tout au moins quand elle reste partielle, comme une contribution à une explication intégrale de l'univers, et ayant celle-ci pour fin explicite.

LE CENTRE DES DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES lî

Page 1