LE MÉCANISME N*EST, LUI AUSSI, QU'UNE HYPOTHÈSE
On a quelquefois considéré que les hypothèses mécanistes dont nous venons de parler étaient des certitudes. Mais jamais aucun savant, au moment où il prétend faire de la science rigoureuse, n'a pris ces hypothèses pour autre chose que des hypothèses. Les biologistes mécanistes, dont la majorité s'accroît sans cesse, envisagent le mécanisme comme une théorie générale qui, mieux que toute autre, est apte à systématiser, à partir d'un minimum de principes généraux très clairs, les phénomènes de la vie. Le mécanisme pour eux est une formule d'étude : la meilleure parce que l'analyse des phénomènes biologiques a toujours jusqu'ici donné des résultats qui relient ces phénomènes aux phénomènes physico-chimiques* Si une théorie scientifique a pour buts essentiels ces deux buts : résumer toutes les connaissances acquises
dans les formules générales les moins nombreuses, les plus maniables et les plus étendues, — projetei la lumière du connu sur Tinconnu de façon à faciliter le plus possible la découverte, — la théorie mécaniste est certainement de toutes les théories biologiques celle qui doit être adoptée dans les travaux purement scientifiques.
Mais il serait contraire à tous les enseignements de Texpérience de prétendre que, dans les phénomènes de la vie, tout peut se réduire aux lois physico-chimiques et que le mécanisme a été dans toute son étendue vérifié e^çpérimentalement. Nous ne connaissons au contraire que peu de choses au sujet de la vie. La biologie expérimentale a à son actif un nombre de résultats considérables, si on les prend en eux-mêmes, mais très minimes si on les compare à tous ceux qui nous restent à acquérir.
Pourquoi alors s'embarrasser des théories mécanistes, est-on amené à penser ? Ne doit-on pas bannir d3 la science ces hypothèses très générales dont la vériQcation suppose l'achèvement complet de la science? Nous retrouvons ici une opinion que nous avons déjà vue professée par un certain nombre de physiciens à propos de la physique et précisément à propos des théories mécanistes en physique. Rappelons-nous que certains énergétistes ont voulu proscrire de la physique
LE PROBLEME DE LA VlË 217
les hypothèses mécanistes comme des généralités invérifiables, inutiles et même dangereuses. Aus^i rencontrons-nous parmi les biologistes quelques savants qui ont la môme «ittitude et se rattachent directement à ces physiciens énergélistes. Pour eux, la biologie doit se borner à décrire les phénomènes de la vie, sans dépasser ce que Texpérîence nou& permet d'affirmer. En utilisant le schème énergétique, elle se restreindra, lorsqu'elle cherchera des formules générales pour systématiser ses lois, à mesurer des échanges d'énergie entre l'organisme et son milieu, dans l'exercice des différentes fonctions organiques, et à énoncer les lois de ces échanges.
Mais n'est-ce pas déjà reconnaître qu'il y a une analogie foncière, au moins au point de vue de la description des faits et de la constatation expérimentale, entre les sciences physico-chimiques et la biologie? L'école énergétique en biologie se différencie moins nettement de l'école mécaniste qu'en physique. Elle n'est plutôt qu'un aspect timide du mécanisme, car elle s'oppose au finalisme et postule une conformité des phénomènes de la vie et des phénomènes inorganiques.
Et par là nous voici ramenés de nouveau à nos conclusions antérieures : toutes les fois que l'on peut faire une analyse scientifique d'un phénomène biologique, nous retombons surdos relations entre
218 LA t>nlLOSOPHlE AIODÉRNË
raclivilé biologique et Taclivité physico-chimique. Tout se passe donc comme si, à propos de ces faits, rhypothèse mécaniste ou tout au moins la théorie physico-chimique de la vie était partiellement vérifiée.
Et puis pourquoi faire à l'hypothèse cette guerre acharnée, et s'efforcer de la proscrire ? La besogne n'est-elle pas vaine et condamnée d'avance à un échec certain ? Comme noua l'avons vu à propos du problème de la matière, il est puéril peut-être de s'en tenir sous prétexte d'atteindre des théories définitives à une simple transcription des expériences déjà faites.
L'hypothèse est une anticipation de l'expérience. Elle est donc la méthode scientifique par excellence ; la science vit d'hypothèses et ne progresse que par elles. Au fond n'est-ce pas l'hypothèse la plus téméraire, mais aussi la plus stérile, que la prétention de ne jamais essayer de dépasser l'expérience acquise ? Ce positivisme étroit n'estqu'une méprise ou une équivoque.
§ 7. - CONCLUÔiONS GÉNÉRALES : LC9 ËN6efÛNERl£Nrâ DE LA BiOLOQIE
Il faut donc considérer avec ailonLion Iw liypothèses générales que les savants esquissent conli-
nuellement au cours de leur travail. Et dans les sciences biologiques en particulier, ThypotTièse iKiécaniste est faite et bien faite pour retenir notre .attention, phis que notre attention, notre confiance; mais à la condition qu*on ne la compromettra point par des outrances ridicules et qu'on ne prétendra pas certitude ce qui n*est encore qu*hypothèse. SU est certain que la théorie physico-chimique de la vie s*est vérifiée jusqu'ici dans toutes les analyses de détail, il est non moins certain que jusqu'ici aiussi, aucune de ces analyses de détail n'a épuisé complètement son objet. Par conséquent toute explication physicochimique n'est encore que partielle. En particulier, si l'on a réussi une infinité d'analyses et un très grand nombre dé synthèses de substances organiques, on n'a jamais pu jusqu'ici réussir l'analyse complète d'ww protoplasma et encore bien moins réussir la synthèse de la matière vivante.
La matière vivante est douée d'une telle instabilité qu'on peut dire sans doute que sa composition doit varier avec chaque individu, avec chaque élément organique et à chaque instant considéré. En tout cas les phénomènes d'habitude et d'hérédité ne peuvent se comprendre que par une différence très complexe dans le protoplasma d'uo, individu comparé à celui d'un autre. Aussi vouloir chercher actuellement, comme on le dit quelques*-
fois, la synthèse de la matière vivante parait ridicule. Tout ce qu'on pourra faire, c'est réaliser la synthèse d'une matière vivante qui sera différente de toutes les matières vivantes que nous connaissons, et vraisemblablement bien plus difTérenles de ces matières vivantes que peut l'être de la foudre l'élincelle électrique produite artificiellement dans un laboratoire.
Certains biologistes ont même prétendu que, si d'aventure, se réalisait jamais dans un laboratoire la génération spontanée, la synthèse créatrice d'un être vivant, il serait sans doute fort difficile d'y reconnaître une matière vivante. Songeons que les êtres vivants que nous pouvons observer actuellement sont le résultat d'une évo- 1 11 lion transformatrice qui a duré des milliers de sicîclcs et que nous n'avons aucun moyen de nous représenter ce qu'a pu être, à l'origine, la vie sur la terre.
Mais quoi qu'en pensent les utopistes, les demisavants, et souvent le vulgaire, mal informé et très simpliste, le problème de la création d'un être vivant, de la découverte d'une génération spontanée, n'est pas, et ne doit pas être, dans l'état présent des sciences biologiques, considéré comme le problème capital. Ce qui est capital et doit être retenu par le philosophe c'est que, chaque fois qu'un savant étudie un phénomène biologique,
LE PROnLÈME DE LA VIE 221
OU bien il établit sa dépendance directe par rapport aux phénomènes physico-chimiques, ou bien il montre une analogie remarquable entre le règne inorganique et le règne organique.
Il ne se passe pas d'année depuis quelque temps sans que ceux qui font le roman de la science plutôt que de la véritable science croient pouvoir affirmer ces singulières et enfantines chimères : on a trouvé Têtre vivant d'où dérivent tous les autres; ou Ton vient de réaliser, de créer de la vie. Et, quand on a montré qu'il n'y avait là que 'méprise grossière, les adversaires de l'esprit scientifique de triompher avec éclat de ces prétendues défaites de la science. Mais, depuis quelque temps, il n'y a pas d'année non plus où l'on n'ait pas découvert une analogie remarquable entre quelque phénomène de la vie et quelque phénomène physico-chimique; et c'est cela qui est important, et c'est cela qui ouvre à la science des espoirs infinis.
Voici d'un côté certaines formes d'équilibre mécanique qui réalisent certaines formes des êtres vivants : dispositions cellulaires des liquides dans lesquels se manifestent des courants (Expériences de Bernard); disposition de certaines cristallisations rappelant à s'y méprendre des formes végétales (Expériences de Traube et de Stéphane Leduc). Voici d'un autre côté les analogies entre l'apparition de l'état cristallin et celle
de la vie (la nécessité commune d'un germe et d'une karyokinèse) — les analogies éfatre le rôle des ferments et la catalyse, etc., etc.
La conclusion qui s'impose est donc celle-ci i Plus Tétude de la vie progresse et plus nombreux apparaissent des phénomènes identiques ou très analogues entre le monde de la vie et le monde de la matière. Par suite, les dissemblances, les lacunes semblent s'atténuer entre ces deux mondes. Mais, pourquoi le nier, il subsiste des dissemblances et des lacunçs.
Seulement, si, dans Télat actuel de la science, rien ne peut autoriser les vulgarisations grossières qui dissimulent ces lacunes, rien ne peut autoriser non plus la philosophie et la crilîquc à soutenir que ces lacunes ne pourront jamais être comblées. Ce serait d'une métaphysique aussi grossière et aussi avenlureuse que les vulgarisations dont nous venons de parler, surtout si l'on songe qu'il ne s'agit pas, pour justifier ou vérifier les hypothèses mécanistes, de créer la vie dans une synthèse chimique, mais simplement d'expliquer ce" qui ée passe dans un être vivant en continuité avec ce qui se passe dans la matière brute; — absolument comme le mécanisme physique ne prétend plus à rien autre qu'à expliquer les phénomènes physicochimiques en continuité avec Iqs phénomènes purement mécaniques.
Or, dans le camp des philosophes, on a toujours eu une tendance déloyale, — qui s'excuse par beaucoup d'ignorance, — à exploiter toute lacune actuelle comme un abîme à jamais infranchissable, et, par suite, à condamner en bloc toute hypothèse môcaniste.
La matière vivante est conditionnée d'urié façon manifeste par l'habitude et l'hérédité : tout se passe comme si elle se souvenait de tous ses états antérieurs. Or, dit-on, la matière brule^ ne manifeste jamais cette propriété. Il serait même contradictoire de l'imaginer. Tous les phénomènes matériels sont réversibles. Tous les phénomènes biologiques sont irréversibles.
On oublie dans ces conclusions que lé deuxième principe de la thermodynamique a pu être appelé principe d'évolution ou d'hérédité ^ On oublie tous {es phénomèues de rémanence et d'hystérésis. On publie que la physique ne recule môme plus devant cette conclusion : aucun phénomène réel n'est a})solument réversible, ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, que cette irréversibilité de systèmes partiels ne puisse, transposée dans l'infini du temps et de l'espace, c'est-à-dire dans l'univers total, être conditionnée par des phénomènes réversibles, —
1. Clauâius Tavait appelé principe de Vèntropie^ cd qui est Ib c6tTes[)ohdant exact du mot évolution, mais formé sur le grec, au lieu de Tôtre sur le latin.
de même que le hasard et la contingence ne sont vraisemblablement que rignorance de lois nécessaires très complexes. Quoi qu'il en soit et de quelque manière qu'on envisage Tirréversibilité, Thérédité ne peut être un obstacle insurmontable aux biologies mécanistes.
(Jn biologiste philosophe, Quinton, croit pouvoir dire que la vie a conservé essentiellement les conditions générales du milieu, en particulier, du milieu aqueux, salin et assez chaud ^, dans lequel elle a apparu. Immédiatement, on restaure, à ce sujet, la formule vitaiiste de Bichat : la vie est Tensemble des conditions qui luttent, pour se consei*ver, contre le moude matériel et les lois physico-chimiques. On oublie tout simplement qu'à supposer, ce que beaucoup de savants contestent, la légitimité de la théorie de Quinton, on pent trouver dans les théorèmes de Le Châtelier sur les équilibres physico- chimiques et même dans le phénomène de self-induction des analogies fort remarquables avec cette hypothèse biologique. En quoi une résistance au changement peut-elle bien faire échec aux exigences mécanistes? En quoi la conservation d'un milieu intérieur, à peu près constant dans tout être vivant depuis les origines de la vie sur la terre, peut-elle bien être présentée, à supposer qu'elle soit exacte, comme la ruine des 1. Autour de 40 degrés centigrades.
théories évolutionnistes ? Ne s'explicite-t-elle pas tout de suite, si Ton y lient, en termes darwiniens ou lamarckiens?
Enfin, quand Metchuikoff croit pouvoir expliquer l'immunité non comme une propriété des éléments chimiques constitutifs de la cellule, mais en restant fidèle au darwinisme le plus mécaniste, comme le résultat de la lutte pour la vie, de la sélection naturelle et de l'adaptation de certains organismes cellulaires (phagocytose), on crie à la restauration du vitalisme. Il est vrai que Metchnikofî, pour montrer que sa théorie substitue à des modifications purement chimiques l'action de petits organismes, a employé dans un tout autre sens le mot vitalisme^ en l'opposant, non plus à mécanisme, mais à chimisme.
La liste de ces erreurs tendancieuses pourrait se prolonger presque ind(^finiment. Elle ne saurait en rien atteindre cette conclusion : dans l'état actuel de la science, aucune expérience n'établit qu'un phénomène biologique ne pourra pas être expliqué par une théorie physico-chimique mécaniste, pas plus qu'aucune expérience ne peut établir que le mécanisme ne sera pas forcé un jour de s'arrêter devant quelque chose d'irréductible. — Avec cette réserve toutefois : jusqu'ici, c'est aux hypothèses mécanistes qu'on doit tous les progrés de la biologie ; et tout ce qui est établi d'une façon positive, dans
226 LA PHILOSOPHIE MODERXE
cette science, s'accorde avec les théories mécanistes et physico-chimiques de la vie.
Si le philosophe veut synthétiser les résultats actuels des sciences biologiques, il semble donc qu'il puisse, — et même qu'il doive —le faire dans la direction suivante :
Comm« jadis les sciences de la nature inanimée, les sciences de la nature vivante répugnent de plus en plus à user de la notion de finalité. Celle-ci apparaît comme une chimère de la métaphysique ; elle est restée la « vierge stérile » que Bacon avait dénoncée à l'aurore de la période scientifique moderne. Tout ce qui a été fait de durable dans le domaine des sciences biologiques, l'a été sans elle et contre elle. La théorie mécaniste de l'évolution et la théorie physico-chimique de la vie — quelque grossières que soient encore leurs applications — gagnent chaque jour du terrain. Et elles gagnent du terrain, parce qu'elles sont le résultat nécessaire de l'emploi de la discipline scientifique, de la méthode expérimentale dans les sciences biologiques. Celle-ci n'est autre chose, en effet, que la recherche d'un déterminisme causal, plus exactement, fonctionnel, dans les phénomènes de la nature, et la réduction de toute la nature à un même système de détermination. Essayant d'établir entre tous les faits auxquels elle s'applique des liens de cause à effet, elle est forcément exclusive
LE PROBLEME DE LA ViÊ 027
de toute idée de fÎDalilé et de toute idée d'irréductibilité, de spécificité définitives, irrémédiables, entre les divers groupes formés par ces fails. Elle devait donc aboutir, à propos de la vie, à une biologie mécaniste.
La discipline scientifique essaye d'abord de cherche!?, sous les apparences que nous donnent nos sensations directes des objets et des êtres, les relations qui les unissent entre elles, les liens de dépendance qui expliquent leurs apparitions ou leurs disparitions ou leurs variations. La théorie mécaniste de révolution n'est rien autre que TefTort pour déterminer ces relations de dépendance à propos des aspects^ des formes, des caractères sous lesquels nous apparaissent la vie et les élrcs vivants.
La disciplina scientifique essaye ensuite de relier tout domaine spécial qu'elle étudie aux autres domaines auxquels elle s'applique. La science ne peut pas se résoudre à considérer comme isolés à jamais les divers ordres de faits pour lesquels elle s'est divisée en sciences particulières. Cette division a des causes toutes subjectives et anthropomorphiqueSi Elle procède uniquement des nécessités de l'étude qui forcent à sérier les questions, à appliquer -son attention séparément à chacune d'elles, à partir du particulier pour atteindre le général. La nature, en elle-même, est un tout.
fl4» LA PHILOSOPHIE MODEHNE
Tous les faits sont liés les uns aux autres. Un domaine isolé serait forcément inexplicable en lui-même. Il se poserait comme un mystère ou un miracle. Or, ces deux mots n'ont pas droit d'entrée dans la science, parce qu'ils en sont la négation. Ils ne recouvrent qu'une ignorance. 11 suit de là que, pour savoir, la science est amenée à considérer tous les déterminismes qu'elle constitue à propos de chaque ordre de faits (mécaniques, physiques, chimiques, biologiques, etc.) comme autant de déterminismes partiels, fragments du déterminisme total de la nature. Us ont dans ce déterminisme total, dans le « système, de la nature », pour reprendre le mot favori du xvin* siècle, leur fondement nécessaire. Afin de mettre cela en évidence, la science est fatalement conduite à chercher si les relations de dépendance qu'elle a découvertes entre les phénomènes qui constituent le domaine d'une science particulière, ne se rattachent pas à des relations découvertes entre d'autres groupes de phénomènes. Si Texpérience permet de vérifier certaines relations de dépendance, la science a alors non seulement le droit, mais la stricte obligation, d'expliquer le premier groupe de relations à l'aide du second et en continuité, avec lui. C'est à quoi répond pour la biologie la théorie physico-chimique de la vie. Elle explique celle-ci à l'aide d'un ensemble déterminé de rela-
LE PROBLèlIE DE LA VIE 229
lions que rcxpérience nous révèle chaque jour d'une façon plus complète et plus précise entre les manifestations organiques et les phénomènes de la matière inorganique.
La matière nous est apparue comme un ensemble de relations — incroyablement plus riches et plus complexes — qui se rattachent aux relations mathématiques et géométriques ; la vie à son tour nous apparaît comme un ensemble de relations — plus riches et plus complexes encore — qui se rattachent aux relations mécaniques et physico-chimiques. La science, malgré la complication sans cesse croissante de son développement, se présente donc à nous, jusqu'ici, comme poursuivant une marche régulière et directe. Dans cette marche, elle étend peu à peu les lois de la quantité à des portions de plus en plus grandes du monde qualitatif que nous donnent les premières et grossières approximations de nos sens. Elle accomplit cette œuvre en cherchant derrière ces sensations les relations complexes qu'elles ont entre elles et dont elles dépendent, et souvent en nous révélant, grâce à des expériences qui les décèlent, des sensations nouvelles, ignorées jusqu'ici, et d'importance capitale. La science découvre peu à peu, sous les apparences contingentes, le déterminisme universel des relations nécessaires, des lois qui sous-tendent et expliquent ces apparences.
^30 LA PHILOSOPHIE MOÛËRNË
Ce résultat mérite d'autant plus d'attirer l'attention à propos des sciences biologiques qu'on a mis plus de temps à l'apercevoir et qu'on a plus de répugnance et de mauvaise volonté à l'accepter. L'homme s'est toujours considéré « comme un empire dans un empire », comme le roi de la création. Roi, il ne pouvait pas être assujetti aux mômes lois que ses sujets. Il devait avoir des privilèges, et une autre essence. Ces privilèges, cette essence supérieure furent surtout cherchés dans le domaine psychologique. Mais comme il était impossible de ne pas voir très vite les rapports étroits qu'il y a entre l'esprit et la vie, la vie participa en quelque sorte de la situation spéciale que l'on faisait à l'esprit. Elle fut, elle aussi, considérée comme un monde à part, comme un monde déjà supérieur, par rapport au monde matériel qui lui servait de cadre. Et c'est là qu'il faut chercher, je crois, l'origine des théories animiste, vitalislc, finaliste.
La science moderne, au contraire, de même qu'elle s'elîorcera de réintégrer l'esprit dans la nature, y a réintégré déjà tous les phénomènes de la vie. Et le courant positiviste de la philosophie contemporaine, pour rester fidèle aux enseignements de la science, doit considérer à son tour la vie comme le prolongement — beaucoup plus complexe, sansdoutCj -^ mais enfin comme leprolon-'
gement pur et simple des relations qui définissent les phénomènes de la matière inorganique. Celle plus grande complexité nécessite évidemment pour être débrouillée et systématisée la position de principas nouveaux qui caraotérieeîit les sciences biologiques. Ces principes sont à la base de toutes les explications^ de toutes \m th^orie^ scientifiques dans ce domaine particulier du réel qu'est le règne organique. On les rencontre dans les préliminaires 4ô. Ia. tàté&nit de. l'assimiiaUo^; et d^ U théorie de rëyolulion. Mais si spécifiy|ues qu^ feous làppapais- «eat «es principes, envisagés dans leurs ^plications proprement biologiques, n'oublîone pus que, de plus en plus, la science vise à ne voir en eux qu'une spécialisation dos principes qui sont à la base des sciences physico-chimiques.
Et là aussi la philosophie scientisle doit supposer qu'au terme des recherches scientifiques il n'y aura plus ni hiatus, ni lacunes, si elle veut rester fidèle axkx tendances que laissent peu à peu deviner la biologie contemporaine, si elle veut leîs synthétiser et ea prolonger hypothétiquement la direction présente, dans la prévision de leur direction future.