La philosophie moderne [microform]
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AVANT-PROPOS
Personne, j'espère, ne croira que j'ai eu la prétention de traiter en trois cents pages de la « philosophie moderne », au sens plein de cette expression. J'ai seulement voulu faire un exposé sommaire de la forme sous laquelle les grands j)r oh Icmes de la philosophie se posent à V heure actuelle. Et ce titre conviendrait beaucoup plus précisément à cet ouvrage si les couvertures de nos livres se prêtaient à un pareil allongement.
Depuis qu'ils se sont posés à l'éveil de la raison humaine, ces grands problèmes sont en effet restés, et resteront sans doute au fond toujours les mêmes: problème de la matière, problème de la vie. problème de l'esprit, problème de la connaissance, problème de l'action et de la conduite, en un mot problème des origines, des fins, et de la nature dernière des choses. Seulement, ce qui a différé à
chaque époque et lui a donné sa couleur locale,
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c'est la façon dont ils se sont poses, les ternios dans lesquels ils se sont énoncés, parce que ces termes ont toujours reflété les préoccupations particulièrement dominantes du moment. Et nous savons que ces préoccuj^alions ont hicn souvent changé depuis l'aurore des temps historiques. Ce que j'ai cherché, c'est, sans entrer dans les doctrines si multiples et si diverses qui se disputent aujourd'hui Tadhésicn des esprits, à montrer comment, sous l'empire de nos préoccupations immédiates, la façon dont se posent les problèmes philosophiques semblait en train de se renouveler. J'ai délibérément néglif^ô les recherches partielles — parfois si iiiléressanlcs — et les tentatives isolées, les alliludes exceptionnolles, pour esquisser les courants d'idées le.^ plus généraux. Je le dis tout de suite pour qu'on ne cherche pas ici ce qui ne saurait y élre. 11 faudrait tout un autre livre, et peut-être plusieurs, pour exposer, même sommairement, l'état actuel des différentes recherches que l'on est accoutumé à désigner du nom de philosophiques. Je me suis efforcé ici de négliger toutes ces recherches spéciales et d'étudier non les problèmes particuliers soulevés par le nombre et l'étendue, la logique et les mathémalicpies, mais le problème général <le la mathématique ; non les problèmes particuliers de la matière, de la vie, de la vie psychologique et sociale, de la théorie de
la connaissance, mais le problème général de la matière, celui de la vie, celui de l'esprit, leproblème moral el le problème de la connaissance. J'ai considéré les choses du point de vue le plus général et le plus synthétique auquel il a été possible de m'élcver.
Je n'ignore pas les dangers de ces raccourcis et de ces synthèses. D'abord, personne n'est plus mauvais juge d'un mouvement d'idées ou d'une évolution historique que les contemporains. C'est un truisme banal. Ensuite le mouvement nhilosophique qui, par nature, porte sur les idées les plus abstraites et les plus systématiques, les plus approfondies aussi et les plus obscures, est de tous les mouvements d'idées celui qui se prête le moins à une description sommaire et synthéti(iue. Les doctrines philosophiques sont, par la force des choses, un domaine à peu près réservé aux spécialistes, à ceux que des études particulières ont préparé fà les bien entendre. Leur donner une forme accessible à tous, les répandre, c'est les vulgariser — au plus mauvais sens du mot — et les défigurer. Cette seconde difficulté, j'ai pu l'apprécier, autant (pie quiconque, dans l'enseignement et dans les conférences populaires. Tous mes elTorts ont visé à tourner, dans la mesure du possible, ce double écueil.
J'ai cru distinguer dans la philosophie conlenc
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poraine une double orientation en sens contraire. Les uns, attirés de plus en plus par les progrès vonsidérables des sciences positives, ont l'esprit complètement satisfait par leurs méthodes. Ils ne croient pas tenir toute la vérité. Loin de là, ils s'aperçoivent très bien qu'ils n'en possèdent que des fragments épars et infimes. Mais ils sont frappés de ce fait que tout ce qui est considéré comme certain et que tout ce qui réussit à satisfaire leur esprit, c'est par la méthode scientifique, et par elle exclusivement, que l'homme a jamais pu l'acquérir. La science, et la science seule, lui j)ermct de savoir. —Les autres ne se sentent pas complètement satisfaits par la méthode scientifique. Leur esprit, leur cœur surtout, a des besoins dilTérents que ccllo-ci est impuissante à contenter. Ils se divisent en deux groupes.
Le premier groupe — qui perd chaque jour de son importance et de son intérêt — n'est guère qu'une survivance du passé. Il est formé par ceux .li ont Tesprit trop absolu et trop simpliste, parfois trop orgueilleux, souvent aussi trop ignorants pour se contenter d'une attitude purement positive. Ils ne ])euvcnt pas se résoudre à ignorer ce sur ouni on ne sait encore rien — et à l'avouer avec modestie. C'est pourquoi ils dédaignent un peu cette science (pii avance si péniblement et si lentement, avec tant d'avatars et de détours, à
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la conquête de la vérité. Cette vérité, ils la veulent tout de suite, et tout entière. Et ils trouvent que les méthodes scientifiques ne nous apprennent rien d'assez complet et d'assez absolu. Aussi leur dogmatisme cherche-t-il les fondements de la vérité et de la morale, un système définitif et intégral des choses. Héritiers très lointains des anciennes métaphysiques rationalistes, des Cartésiens, de Lcibnitz, de Kant, de Fichte, ou d'ilegel, ils n*ont rien appris des temps nouveaux. Ils restentdesmélaphysiciens,descherchcurs d'absolu;
et comme les grandes métaphysiques ne peuvent plus guère se refaire, comme beaucoup n'ont pas les conn.iissances scientifiques étendues et précises qu'avaient toujours eues les grands métaphysiciens, ils sont, à de rares et nobles exceptions près, des 'épigunes qm accommodent d'une façon surannée, dans un vague éclectisme, les anciens systèmes. Ce mouvement métaphysique et absolutiste a tout l'air de se survivre à lui-même. Scolastique nouvelle, elle n'a plus guère d'infiuence et de représentants que dans la philosophie scolaire. On n'en parlera, ici, que pour montrer d'où sont partis, à quoi se sont opposés, et ce qu'ont remplacé les courants nouveaux.
Le second groupe, au lieu de dédaigner et d'ignorer la science, comme le tait, en général, le
premier, lui accorde une très grande attention,
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une très grande importance et la connaît très bien. Aussi réunit-il vraiment tous ceux qui se dressent d'une façon vivante, original,', inléressante, en face des partisans exclusifs de la discipline scienlifique, en face des purs et des vrais positivistes <. En critiquant essentiellement rinlelleclualisme et le ralionalisme de ces derniers, il cherche à utiliser la science pour des fins qui sont en dehors d'elle, cl même parfois contre elle. Il voit dans l'homme, à côté de l'intelligence et de ia raison, qu'au reste il juge ses facultés les plus superficielles, un fonds infiniment plus riche, de sentiments, d'instincts, de tendances, de besoins, d'aspirations intraduisibles en idées claire^;, distinctes et définies, irréductibles à l'intelligence raisonnable, inintelligibles, au sens étymologique du mot. La science, création de Pintelligence et de la raison, ne sert qu'à assurer notre puissance efficace sur la nature. Elle ne nous apprend qu'à utiliser les choses; elle ne nous apprend rien sur leur essence.
1 . Comme ce mot, au sens étroit, désigne seulement les disciples fidèles do Comte et comme il a été employé parfois dans les sens les plus divers, on le remplacera de préférence par le mot scicniïste. Ce mot nouveau a l'avantage d'éviter toute équivoque. Quand je parle du positivisme contemporain, quand je fais acte d'adhésion au positivisme je n'entends pas en eiïet adhérer à la doctrine de Comte, mais simplement accepter, au sens où Berthelot par exemple aurait pris ces expressions, tous les enseignements de la science positive, et n'accepter qu'eux.
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C'est dans le fond irrationnel de notre être, souvent môme dans Tinconscient, que nous devons chercher ce que nous sommes et ce qu'est la nature tout entière, d'où nous venons et où nous allons, versquoinous tendons. Lesaspiralions de noire cœur, nos instincts les plus obscurs en savent bien plus que les verdicts éclairés de notre raison. La science, qui n'est pas à dédaigner, n'est qu'un savoir secondaire. Le vrai savoir, il faut l'aller chercher ailleurs, dans nos idées morales, dans nos intuitions sentimentales, dans nos croyances religieuses. La science nous assure des satisfactions matérielles. Elle ne nous donne aucune satisfaction spirituelle. Ce mouvement s'est exprimé, comme toutes les choses très vivantes, d'une multitude de façons, fort diverses, parfois presque contradictoires. Le pragmatisme, avec toutes ses nuances, en est l'expression synthétique.
J'ai donc eu essentiellement dans cette étude à o[)poser le point do vuo positif, k scientiste », et le point de vue « pragmatique ». J'ai essayé d'être aussi impartial que possible, dans l'exposé de ces deux points de vue, car c'est là un troisième et grave écueil, dans un travail de ce genre : ne pas faire à ses adversaires la part légilime qui leur revient Je ne me flatte pas d'y être arrivé complètement. On ne peut pas se « neutraliser » de la sorte. Et,
d'ailleurs, ceux qui me liront, eux non p^us, ne pourront pas se « neutraliser » de la sorte. Mais mon intention, je l'affirme, a été d'être aussi impartial que je le pouvais, tout en étant aussi sincère que je le devais.
Je n'ai pas dissimulé mes conclusions purement positivistes, bien que j'aie cru pouvoir me borner aies indiquer assez vite. L'essentiel, ici, n'était-il pas de résumer les débats plutôt que de conclure? Mais j'ai tout fait pour ne pas cacher les insuffisances et les incertitudes qui me semblent subsister dans les idées pour lesquelles je combats :
D'abord parce que je crois que l'attitude scientiste doit être modeste et ne pas prétendre à rinfaillibililê des dogmalismes multiples auxquels elJe s'est toujours opposée et qui ont été souvent si dangereux pour elle. Elle n'a pu s'établir qu'en combattant pour la tolérance. Aujourd'hui qu'elle est établie, elle se doit à elle-même de la pratiquer. La tolérance n'est-elle pas la plus belle des vertus intellectuelles : l'équité et la justice de l'intelligence ?
Et puis, pourquoi, parce que je n 'éprouve pas certains besoins, vouloir que les autres ne les éprouvent pas, ou tout au moins trouver blâmable qu'ils les éprouvent? Prétendre façonner les autres à son image, c'est vraiment faire beaucoup trop d'honneur au modèle. Toutes les convictions sont
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respectables, à condition qu'elles soient respectueuses. Et il n'y a que deux choses à combattre sur le terrain intellectuel, parce que seules elles sont nuisibles : le dogmatisme et l'intolérance, partout où on les rencontre. La science, d'ailleurs, qui, comme on le verra ici, réunit sur des points particuliers — de plus en plus nombreux et considérables — les partisans des idées les plus contradictoires sur sa portée définitive, est, par le spectacle qu'elle nous présente actuellement, la tolérance intellectuelle en acte. Et je ne me sens vraiment intolérant que pour qui la raille, ou ne se donne pas la peine de prendre sérieusement contact avec elle. C'est un reproche qu'on ne peut faire ni au scientisme, — évidemment — ni au pragmatisme :1a devise de la pensée philosophique contemporaine, vraiment digne de ce nom, c'est le respect de la science et TefTort pour la connaître, quelles que soient les réserves faites sur l'étendue de sa juridiction.
Février 1908.
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