QUARANTE-SIXIÈME LEÇON
Sommaire. — Considérations sur la nécessité et l'opportunité de la sociologie, d'après l'analyse de l'état social actuel.
Dans la première partie de cet ouvrage, l'exploration philosophique repose sur un état scientifique préexistant. Les conditions de la positivité sont satisfaites, au moins en principe, dans tous les cas. Il nous a suffi d'un travail d'appréciation rationnelle, qui nous a conduits presque spontanément à l'indication des principaux perfectionnements, destinés à dégager la science de toute influence de l'ancienne philosophie. Il n'en peut plus être ainsi dans cette dernière partie, qui est consacrée à l'étude des phénomènes sociaux, dont la théorie n'est pas encore sortie de l'état théologique et métaphysique, auquel tous les penseurs semblent la condamner indéfiniment. Mon opération philosophique devient donc plus difficile et plus hardie. Au lieu de juger et d'améliorer, il s'agit de créer un ordre de conceptions scientifiques, qui n'a jamais été ébauché, ni même entrevu, par aucun philosophe.
Une telle création ne saurait élever tout à coup, au ni-
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veau des autres sciences, cette branche complémentaire de la philosophie, qui se rapporte aux phénomènes les plus compliqués. Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est de faire constater la possibilité de concevoir et de cultiver la science sociale à la manière des sciences positives, d'en marquer le caractère philosophique et d'en établir les bases.
Cette exposition d'une nouvelle doctrine a besoin, pour être intelligible et efficace, d'être plus explicite que celle des autres sciences. Je suis même obligé, avant d'entrer en matière et pour placer l'esprit du lecteur au point de vue convenable, de caractériser l'importance d'une telle opération philosophique et l'inanité des tentatives antérieures.
L'ordre et le progrès étaient regardés par l'antiquité comme inconciliables. La civilisation moderne en a fait deux conditions également impérieuses de tout système politique. Aucun ordre ne peut plus s'établir, ni durer, s'il n'est compatible avec le progrès. Aucun progrès ne peut s'accomplir, s'il ne tend à la consolidation de Tordre. Dans la politique positive, l'ordre et le progrès sont les deux aspects inséparables d'un même principe.
L'état du monde politique est très éloigné de cette conciliation. Les idées d'ordre et celles de progrès y semblent antipathiques. Depuis la crise révolutionnaire, un esprit rétrograde dirige les tentatives en faveur de l'ordre, et les efforts entrepris pour le progrès sont conduits par des doctrines anarchiques. Les reproches mutuels qu e s'adressent, à cet égard, les partis opposés ne sont que trop mérités. Tel est le cercle vicieux dans lequel s'agite la société actuelle.
Les idées d'ordre sont empruntées au système théolo-
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gique et militaire, envisagé surtout dans sa constitution catholique et féodale. Les idées de progrès continuent à être déduites de la philosophie négative, qui, issue du protestantisme, a pris, au siècle dernier, tout son développement. Les diverses classes de la société adoptent l'une ou l'autre de ces deux directions opposées, suivant qu'elles éprouvent davantage le besoin de conservation ou celui de progrès. A chaque nouvel aspect que la marche des événements fait ressortir dans les besoins de notre époque, l'école rétrograde propose, comme remède, la restauration de la partie correspondante de l'ancien système politique. L'école critique rapporte le mal à une trop incomplète destruction de ce système, et conseille de supprimer plus complètement toute puissance régulatrice. Rarement, il est vrai, ces deux doctrines se présentent dans leur plénitude, qui ne se rencontre plus que chez quelques esprits spéculatifs. L'alliage qu'on tente d'établir entre ces principes incompatibles, et dont les degrés caractérisent les nuances poli' tiques, ne saurait être doué d'aucune vertu étrangère aux éléments qui le composent, et qui tendent, au contraire, à se neutraliser. Il est nécessaire, pour la netteté de notre analyse, d'envisager isolément la politique théologique et la politique métaphysique, sauf à considérer ensuite leur antagonisme, et les combinaisons qu'on s'est efforcé d'instituer entre elles.
Je dois signaler d'abord un aspect philosophique qui indiquera le plus sûr critérium de la valeur d'une doctrine sociale quelconque.
Au point de vue logique, le problème de la réorganisation sociale est réductible à cette condition: construire une doctrine politique qui soit, dans son développement, toujours conséquente à ses principes.
La doctrine qui fournirait des solutions aux diverses
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questions politiques, sans être amenée à se démentir dans la pratique, devrait être reconnue apte à réorganiser la société.
L'école rétrograde préconise, comme son attribut, la cohérence de ses idées. Néanmoins, quoique la politique tbéologique soit moins inconséquente que la politique métaphysique, il est plus facile de constater sa tendance aux concessions directement contraires à ses principes. Rien ne montre mieux l'inanité d'une doctrine. L'ancien système politique est tellement détruit, que ses partisans les plus dévoués, modifiés à leur insu par l'invincible entraînement du siècle, en ont perdu le vrai sentiment, soit dans la pratique, soit même dans la spéculation.
La démonstration devient bien facile, si l'on considère la doctrine rétrograde relativement aux éléments de la civilisation moderne. En effet, le développement des sciences, de l'industrie et des beaux-arts a été la principale cause de la décadence du système théologique et militaire. C'est l'ascendant de l'esprit scientifique qui nous préserve de toute résurrection de l'esprit théologique. De même, l'esprit industriel est notre plus sûre garantie contre tout retour de l'esprit militaire ou féodal. Tel est le caractère de l'antagonisme social. Or, malgré cette opposition, aucun gouvernement ou même aucune école n'ont été assez rétrogrades pour entreprendre, ou seulement concevoir, la compression systématique des sciences, des beaux-arts et de l'industrie. Au contraire, tous les pouvoirs tiennent à honneur d'encourager leurs progrès. Telle est la première inconséquence de la politique rétrograde, annulant ainsi, par le développement de ses actes, ses projets de reconstruction. Bonaparte lui-même, qui a le plus fortement conçu la rétrogradation politique, a sincèrement tenté de s'ériger en protecteur de l'industrie, des beaux-arts et des
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sciences. Les esprits spéculatifs n'échappent pas davantage à cette tendance, bien qu'il leur soit plus facile de s'isoler du mouvement général. De Maistre a rendu un témoignage aussi éclatant qu'involontaire à cette inévitable nécessité de sa philosophie, en s'efforçant de fonder le rétablissement de la suprématie papale sur de simples raisonnements historiques et politiques, au lieu de le commander de droit divin, comme un tel esprit n'eût point hésité à le faire à une autre époque.
Considérons des incohérences plus directes, qui montrent une contradiction mutuelle entre les parties de la môme doctrine. En nous bornant à l'époque actuelle, nous pouvons constater, dans les différentes sections de l'école rétrograde, un état d'opposition à divers points de leur doctrine commune. Le cas le plus important consiste dans le consentement unanime de cette école à la suppression de la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qui constitue la base du système catholique et féodal. C'est la seule notion politique sur laquelle tous les partis s'accordent : à cet égard, les rois ne se montrent pas moins révolutionnaires que les peuples, et les prêtres eux-mêmes ratifient leur propre dégradation politique. Comment les uns ou les autres pourraient-ils rêver la restauration d'un système qu'ils ont ainsi méconnu? Il faudrait d'abord réunir toutes les sectes engendrées par la décadence du christianisme. Or, les projets tenlés dans ce sens, surtout en Allemagne, ont échoué devant l'obstination des gouvernements à retenir la direction du pouvoir théologique. Les brutales inconséquences de Bonaparte n'ont fait que reproduire l'exemple de tant d'autres princes. Quand, après sa chute, les rois ont entrepris d'instituer un haut pouvoir européen contre le développement de l'état révolutionnaire, ils n'ont même pas
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pensé à y faire participer l'ancienne autorité spirituelle, dont ils ont ainsi usurpé l'attribut le plus légitime. Ce conseil suprême s'est trouvé composé, en grande partie, de chefs hérétiques, ce qui rendait impossible l'introduction du pouvoir papal. Sans doute ce n'est pas seulement de nos jours que les rois et les papes ont subordonné leurs principes religieux aux intérêts de leur domination temporelle ; mais ces inconséquences sont devenues plus nombreuses et plus profondes. Elles sont plus décisives, parce qu'elles montrent à quel point la pensée de l'ancien système politique a échappé à ceux qui en ont entrepris la restauration avec le plus d'ardeur.
Cet esprit d'incohérence et de division de l'école rétrograde s'est également manifesté, soit dans ses triomphes momentanés, soit dans ses revers. Chez un parti aussi fier de sa prétendue cohésion, la possession du pouvoir devait rallier toutes les nuances: nous y avons vu, au contraire, les scissions les plus prononcées éclater successivement et servir d'instrument à sa chute politique. Les partisans du catholicisme et ceux de la féodalité se sont séparés, et, parmi ces derniers, les défenseurs de l'aristocratie et ceux de la royauté se sont combattus. En un mot, cette courte période a reproduit, sous nos yeux, les mêmes principes de décomposition qui s'étaient lentement développés pendant les siècles antérieurs. Si un tel succès venait à se renouveler, des séparations plus prononcées éclateraient encore plus tôt, par suite de l'incompatibilité, chaque jour plus complète, de l'état social actuel avec l'ancien système. Plus la politique théologique trouve à se développer, plus elle engendre de subdivisions, que dissimule le vague assentiment accordé à ses principes généraux. C'est le symptôme de toute théorie incompatible avec les faits.
Depuis que la secousse de 1830 a fait passer le parti
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rétrograde à la condition d'opposant, son incohérence s'est manifestée d'une autre manière. Quand ce parti, pendant les trois derniers siècles, était réduit à la défensive, il avait recours aux principes de la doctrine révolutionnaire, sans reculer devant le danger de cette inconséquence. On a vu, par exemple, l'école catholique invoquer le dogme de la liberté de conscience en faveur de ses coreligionnaires d'Angleterre et d'Irlande, tout en réclamant la répression du protestantisme en France et en Autriche. Lorsque, dans notre siècle, la coalition des rois a voulu soulever l'Europe contre Bonaparte, elle a rendu témoignage à l'impuissance de la doctrine rétrograde et à l'énergie de la doctrine critique, en renonçant à la première pour invoquer la seconde, tout en ayant en vue la restauration de l'ancien système politique. Mais cet aveu de décrépitude n'a jamais été aussi complet que de nos jours, où nous voyons l'école rétrograde entreprendre la résurrection du régime catholique et féodal à l'aide des principes qui ont servi à le détruire. Ceux qui président à cette métamorphose passent pour les habiles du parti dont ils signent ainsi l'abdication politique et môme, à certains égards, la dégradation morale. De Maistre a reproché à Bossuet d'avoir méconnu, en ce qui concerne l'église gallicane, la nature politique du catholicisme. Il serait aisé de signaler, chez l'auteur du Pape, des inconséquences équivalentes. Et Ton prétendrait réorganiser la société d'après une théorie assez décrépite, pour n'être plus comprise de ses meilleurs interprètes !
Apprécions maintenant la politique métaphysique : elle a présidé aux progrès politiques accomplis dans les trois derniers siècles. Cette doctrine pouvait seule détruire un système qui, après avoir développé l'esprit humain, tendait à en perpétuer l'enfance.
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Le passage d'un système social à un autre suppose, pendant quelques générations, une sorte d'interrègne plus ou moins anarchique. Les progrès politiques se réduisent alors à la démolition de l'ancien système. Ce renversement préalable est indispensable, soit pour permettre le développement des éléments du système nouveau, soit pour stimuler à la réorganisation par l'expérience des '• inconvénients de l'anarchie. Une considération purement intellectuelle, que je dois indiquer, prouve la nécessité d'une telle marche.
La débile" portée de notre intelligence, et la brièveté de notre vie comparée à la lenteur du développement social, tiennent notre imagination, surtout à l'égard des idées politiques, sous la plus étroite dépendance du milieu dans lequel nous vivons. Les plus chimériques utopistes euxmêmes reflètent, par leurs rêveries, l'état social contemporain. A plus forte raison, la conception d'un système politique, entièrement différent de celui qui nous entoure, doit-elle excéder les bornes de notre intelligence. L'état d'enfance et d'empirisme de la science sociale a contribué à rendre plus impérieuse cette obligation naturelle. Ainsi la démolition très avancée du système politique antérieur est une condition nécessaire à toute révolution sociale. Sans elle, les plus éminents esprits ne sauraient apercevoir la nature du système nouveau, et la raison publique ne pourrait en seconder la réalisation. La plus forte tête de l'antiquité, le grand Aristote, a été tellement dominé par son siècle, qu'il n'a pu concevoir une société qui ne fût point fondée sur l'esclavage, dont l'abolition a néanmoins commencé quelques siècles après lui.
Ces considérations s'appliquent à la révolution sociale actuelle, dont les révolutions antérieures n'ont été que le préliminaire. La société n'a pas échappé à cette condition
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de renversement préalable. Sans doute, il eût été préférable que la chute de l'ancien système politique eût été retardée jusqu'au moment où le nouveau système eût pu lui succéder sans interruption; mais cette supposition est opposée aux conditions de la nature humaine. Malgré la démolition déjà presque entièrement accomplie, les plus éminents esprits n'aperçoivent encore que vaguement le caractère de la réorganisation sociale. L'ancien système, en pleine vigueur, devait donc interdire tout aperçu d'un tel avenir. Une lutte intense et prolongée contre le régime antérieur a développé plus énergiquement l'action révolutionnaire, et Va rattachée à une doctrine de négation méthodique de tout gouvernement régulier. Telle est l'origine de la doctrine critique. C'est ce qui explique les services que cette doctrine a rendus jusqu'ici, et les obstacles qu'elle oppose à toute réorganisation.
Les principaux dogmes de l'école révolutionnaire, étudiés dans leur origine historique, ne sont que le résultat transitoire de la décadence correspondante de l'ancien ordre social, dont ils ont accéléré la décomposition. Malheu" reusement, l'esprit métaphysique de cette opération devait faire concevoir comme absolue une doctrine destinée simplement à détruire l'ancien régime. Ce caractère absolu, imprimé aux dogmes critiques, pouvait seul leur donner assez d'énergie, pour lutter avec succès contre la puissancev alors si imposante, du gouvernement établi; mais cette nécessité n'en a pas moins eu les plus fâcheuses conséquences. La métaphysique révolutionnaire tend de plus en plus , en vertu de l'essor qu'elle a imprimé à l'esprit d'anarchie, à entraver l'institution de ce même ordre politique, dont elle a préparé l'avènement.
L'ensemble de cette doctrine représente le gouvernement comme étant l'ennemi de la société, qui doit le surveiller
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pour empêcher ses empiétements, et ne lui laisser que les fonctions de police générale, sans aucune participation à la direction de l'action collective et du développement social. Cette négation de tout gouvernement était nécessaire au succès de la lutte qui devait préparer l'avènement du régime nouveau. Si la puissance directrice n'avait pas été, par une sorte de dogme formel, déniée au gouvernement, elle eût été conservée, ou rendue, aux pouvoirs mêmes qu'il s'agissait de détruire, puisqu'ils prétendaient seuls à une semblable attribution, sans qu'on pût encore concevoir une meilleure manière de l'exercer.
Considérons la doctrine critique à un point de vue plus spécial. Le dogme du libre examen,ou de la liberté illimitée de conscience, en constitue le principe fondamental : il a pour conséquence la liberté de la presse, de l'enseignement et de tout autre mode d'expression et de communication des opinions humaines. C'est par là que toutes les intelligences ont adhéré à l'esprit de la doctrine révolutionnaire. Le droit d'examiner toutes les questions sociales devait trop flatter l'orgueilleuse faiblesse de l'intelligence humaine, pour que les conservateurs de l'ancien régime pussent résister à un tel appât, et demeurer seuls humbles et soumis au milieu d'esprits livrés à l'élan de leur émancipation. Aussi la contagion révolutionnaire est-elle devenue, à cet égard, universelle, et constitue-t-elle un des principaux caractères de nos mœurs sociales. Les plus zélés partisans de la politique théologique sont aussi disposés que leurs adversaires à trancher, d'après leurs lumières personnelles, les débats les plus difficiles, sans témoigner plus de déférence pour leurs supérieurs intellectuels. Ceux qui, par leurs écrits, se constituent les défenseurs philosophiques du gouvernement spirituel ne reconnaissent, comme les révo-
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lutionnaires qu'ils attaquent, d'autre autorité suprême que celle de leur raison, dont l'irritable infaillibilité est toujours prête à s'insurger contre toute contradiction, dût-elle émaner des pouvoirs qu'ils préconisent le plus. Je signale de préférence cette invasion de l'esprit critique chez le parti rétrograde, pour mieux faire ressortir la gravité d'une telle situation.
Historiquement envisagé, le dogme du libre examen n'est que la consécration, sous une forme abstraite, commune à toutes les conceptions métaphysiques, de l'état passager de liberté illimitée, dans lequel l'esprit humain a été spontanément placé par une suite nécessaire de la décadence de la philosophie théologique. Il n'y a pas de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en biologie même, en ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. S'il en est autrement en politique, c'est uniquement parce que les anciens principes sont tombés, et que les nouveaux ne sont pas encore établis. Cette absence de règles intellectuelles a puissamment concouru à accélérer la dissolution de l'ancien pouvoir spirituel. Elle devait être absolue; car on ne pouvait soupçonner le terme que la marche de la raison humaine assignerait à l'état transitoire qu'elle consacrait, et qui constitue encore, pourtant d'esprits éclairés, un état définitif. D'ailleurs, ce caractère absolu était in* dispensable, pour qu'un tel dogme pût remplir sa destination révolutionnaire. S'il avait fallu subordonner le droit d'examen à des restrictions, l'esprit humain les aurait empruntées aux seuls principes qu'il pût concevoir, c'est-àdire à ceux de l'ancien système, dont la destruction eût été ainsi entravée par l'opération philosophique qui n'avait d'autre objet que de la faciliter.
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Au point de vue philosophique, le libre examen ne peut pas constituer un principe organique. Dans un cas quelconque, soit privé, soit public, l'état d'examen ne saurait être que provisoire. H indique la situation de l'intelligence, lorsqu'elle renonce à d'anciens principes pour s'en former de nouveaux. Prendre l'exception pour la règle, au point d'ériger en ordre normal l'interrègne passager qui accompagne de telles transitions, c'est méconnaître les besoins de la raison. Examiner toujours, sans se décider jamais, serait presque taxé de folie dans la conduite privée. Comment la consécration d'une semblable disposition chez tous les individus pourrait-elle constituer la perfection de l'ordre social? Chacun se reconnaît impropre à former et même à juger, à moins d'une préparation spéciale, les notions astronomiques, physiques et chimiques. Pourquoi les notions les plus importantes et les plus compliquées resteraient-elles seules abandonnées à l'arbitraire décision des esprits les moins compétents?
Aucune association ne saurait subsister sans un certain degré de confiance réciproque entre ses divers membres, dont chacun éprouve le besoin d'une fouie de notions, à la formation desquelles il doit rester étranger, et qu'il ne peut admettre que sur la foi d'autrui. Quelque développement intellectuel qu'on puisse supposer dans la masse des hommes, Tordre social demeurera toujours incompatible avec la liberté laissée à chacun de remettre, chaque jour, en discussion les bases mêmes de la société. Chez les peuples où la politique révolutionnaire s'est arrêtée à la halte du protestantisme, les innombrables sectes religieuses sont, chacune à part, trop impuissantes pour prétendre à. la domination spirituelle. Mais, sur les divers points de doctrine ou de discipline qui leur sont restés communs, leur intolérance n'est pas moins tyrannique, surtout aux
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Etats-Unis, que celle qu'on a tant reprochée au catholicisme. Lorsque la doctrine critique a été, au commencement de la révolution française, conçue comme organique, on sait avec quelle terrible énergie les directeurs de ce grand mouvement ont tenté d'obtenir l'assentiment général. Je résume cette analyse en rappelant que, depuis longtemps, le bon sens politique a formulé le besoin de toute organisation par cet axiome de l'Église catholique : in hecessartis uni tas, m dubiis liber tas, in omnibus charitas. Toutefois cette belle maxime se borne à poser le problème, sans le résoudre.
11 serait superflu d'analyser avec autant de soin les autres dogmes de la métaphysique révolutionnaire : tous sont la consécration d'un aspect transitoire de la société. Ils étaient indispensables à la démolition de l'ancien système politique ; mais, appliqués mal à propos à la conception du nouvel ordre social, ils tendent à l'entraver, en conduisant à la négation de tout gouvernement. C'est surtout sensible pour le dogme de l'égalité. Ce dogme a secondé le développement de la civilisation, en présidant à la dissolution de la vieille classification sociale. Sans lui, les forces destinées à devenir les éléments d'une nouvelle organisation n'auraient pu prendre leur essor, ni acquérir le caractère politique qui leur manquait. L'absolu n'y était pas moins nécessaire; car, si tout classement social n'avait pas été d'abord dénié, les anciennes corporations dirigeantes auraient conservé leur prépondérance, par suite de l'impossibilité où l'on était de concevoir autrement la classification politique. C'est donc seulement au nom de l'égalité qu'il a été possible de lutter avec succès contre les anciennes inégalités qui, après avoir secondé le développement de la société, avaient fini, dans leur décadence, par devenir oppressives.
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Sans doute, chaque individu, quelle que soit son infériorité, a toujours le droit, à moins d'une conduite antisociale, d'attendre des autres les égards inhérents à la dignité d'homme. Malgré cette obligation morale, qui n'a jamais été niée depuis l'abolition de l'esclavage, il est évident que les hommes ne sont ni égaux entre eux, ni même équivalents, et qu'ils ne sauraient posséder, dans l'association, des droits identiques, sauf le droit, commun à tous, du libre développement de l'activité personnelle. Les inégalités intellectuelles et morales sont plus prononcées que les simples inégalités physiques. Or le progrès de la civilisation, loin de nous rapprocher d'une égalité chimérique, tend, au contraire, à développer ces différences, en même temps qu'il atténue l'importance des distinctions matérielles qui les tenaient comprimées. On donne donc au dogme de l'égalité un caractère anarchique, et on l'élève contre sa destination primitive, dès que, cessant d'y voir un dissolvant de l'ancien système politique, on veut l'appliquer au système nouveau.
Il est aussi facile d'apprécier le dogme de la souveraineté du peuple. C'est la seconde conséquence du principe de la liberté de conscience, transporté de l'ordre intellectuel à l'ordre politique. Cette nouvelle phase de la politique métaphysique était nécessaire pour proclamer la décadence de l'ancien régime, et pour préparer l'avènement d'une nouvelle constitution. Les peuples devaient s'attribuer le droit de changer à volonté leurs institutions provisoires; car, autrement, toutes les restrictions ne pouvant dériver que de l'ancien système, sa suprématie eût été ainsi maintenue, et la révolution sociale eût avorté. La consécration dogmatique de la souveraineté populaire a seule pu permettre la succession des divers essais politiques. Suivant tout autre procédé, la réorganisation po-
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litique exigerait Tu topique participation des pouvoirs mêmes qu'elle doit abolir. Mais on ne peut méconnaître, malgré son office transitoire, la tendance anarchique de ce dogme, qui s'oppose à toute institution régulière, et condamne les supérieurs à dépendre de la multitude de leurs inférieurs, en transportant aux peuples le droit divin tant reproché aux rois.
Enfin l'esprit métaphysique se manifeste d'une manière analogue dans les relations internationales. La négation de toute organisation n'y est pas moins absolue. Le principe de la liberté de conscience, en annulant l'ancien pouvoir spirituel, a déterminé la dissolution de l'ordre européen, dont le maintien constituait l'un des attributs de l'autorité papale. Les notions d'indépendance, d'isolement national et, par suite, de non-intervention mutuelle, ont dû présenter le caractère absolu sans lequel elles auraient manqué leur but. Jusqu'à une suffisante manifestation du nouvel ordre social, toute tentative de coordination européenne, ne pouvant être dirigée que par l'ancien système, tendrait à subordonner la politique des peuples les plus civilisés à celle des nations les moins avancées. On ne saurait trop apprécier l'admirable énergie avec laquelle la nation française a conquis, par tant d'héroïques dévouements, le droit de transformer, à son gré, sa politique intérieure. Cet isolement était une condition de la régénération politique. En effet, dans toute autre hypothèse, les différents peuples auraient dû être simultanément réorganisés. Néanmoins, en consacrant cet esprit absolu de nationalité, la métaphysique révolutionnaire tend à entraver la réorganisation sociale, et à faire rétrograder la politique moderne au-dessous de celle du moyen âge. Ainsi, à cet égard comme à tous les autres, la politique métaphysique, après avoir préparé l'évolution des
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sociétés modernes, est devenue un obstacle à l'accomplissement de ce grand mouvement.
Pour compléter l'appréciation de la doctrine révolutionnaire, il me reste à lui appliquer le critérium logique qui nous a déjà fait juger la doctrine rétrograde, c'estr à-dire à constater son inconséquence.
Cette inconséquence est ici moins décisive, parce que la récente formation de cette doctrine l'y rend plus excusable, et qu'un tel vice ne l'empêche pas de remplir son office purement critique. Malgré de profonds dissentiments, les adversaires de l'ancien système ont pu, pendant le cours de l'opération révolutionnaire, se rallier contre lui, en ajournant après le succès les contestations relatives aux développements de la doctrine critique. Néanmoins, ce mode d'appréciation logique nous permet de constater l'insuffisance actuelle de la politique métaphysique : si l'on peut admettre que ses diverses parties manquent de cohérence, du moins faut-il que l'ensemble de la doctrine ne devienne pas contraire aux progrès qu'il devait préparer, et ne tende pas à maintenir les bases du système qu'il se proposait de détruire. En effet, sous l'un ou l'autre aspect, l'inconséquence poussée jusqu'au renversement de l'opération primitive prouverait l'inaptitude d'une doctrine ainsi conduite, par le cours de ses applications, à prendre un caractère opposé à l'esprit de son institution. Or tel est, à ce double titre, l'état actuel de la métaphysique révolutionnaire.
Considérons-la d'abord dans la phase la plus prononcée de la révolution française. Elle obtint alors une entière prépondérance , et fut conçue comme devant présider à la réorganisation sociale. C'est précisément à cette époque qu'elle développa son esprit hostile à toute réorganisation.
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Une telle opposition s'était déjà manifestée à l'époque de l'élaboration philosophique de cette doctrine, qui est dominée par l'étrange notion d'un prétendu état de nature, type de tout état social. Rousseau n'a fait que développer la doctrine de tous les métaphysiciens modernes, en représentant l'état de civilisation comme une dégénéralion de ce type idéal, qui est une transformation du dogme de la dégradation de l'espèce humaine par le péché originel. Faut-il s'étonner que, partant d'un semblable principe, l'école révolutionnaire ait été conduite à concevoir toute réformalion comme destinée à rétablir cet état primitif? N'était-ce pas organiser, dans des intentions progressives, une rétrogradation universelle?
Les applications ont été conformes à cette constitution philosophique. Dès qu'il a fallu remplacer le régime féodal et catholique, l'esprit humain, se laissant diriger par les souvenirs imparfaits d'un passé très reculé, a voulu substituer à ce système caduc un système encore plus ancien et, par suite, plus rapproché du type primordial. En haine d'un catholicisme trop arriéré, on a tenté d'instituer une sorte de polythéisme métaphysique et de remplacer l'ordre politique du moyen âge par le régime si inférieur des Grecs et des Romains. Les éléments mêmes de la civilisalion ont été menacés. De sauvages déclamations ont condamné l'essor industriel et artistique, au nom de la vertu et de la simplicité primitives. L'esprit scientifique lui-même n'a pas été à l'abri de cette explosion anarchique et rétrograde. On lui reprochait d'instituer, suivant la formule alors usitée, une aristocratie de lumières, aussi incompatible que toute autre avec le rétablissement de l'égalité originelle. Yainement l'école métaphysique a-t-elle ensuite présenté ces conséquences comme des résultats fortuits. La filiation est, au contraire, nécessaire, et se réa-
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Userait de nouveau, si cette politique recouvrait une pareille prépondérance. Cette tendance à la rétrogradation sociale, en vue d'un plus parfait retour & l'état primitif, est tellement propre à la politique métaphysique, que, de nos jours, les nouvelles sectes éphémères de métaphysiciens ont préconisé une sorte de rétablissement de la théocratie égyptienne ou hébraïque, en fondant un véritable fétichisme, vainement dissimulé sous le nom de panthéisme.
Depuis qu'elle a commencé à être discréditée, la métaphysique révolutionnaire a montré son inconséquence sous une autre forme, en proclamant la conservation des bases de l'ancien système, dont elle avait détruit les conditions d'existence. Chacun des réformateurs qui se sont succédé dans les trois derniers siècles, poussant plus loin que ses prédécesseurs le développement de l'esprit critique, avait toujours prétendu lui prescrire des bornes, que le temps n'a cessé de reculer. L'ensemble des droits absolus qui forme la base usuelle de la doctrine révolutionnaire n'est garanti que par une sorte de consécration religieuse, sans laquelle ces dogmes seraient livrés euxmêmes à une discussion continue. C'est toujours en invoquant, sous une forme de plus en plus générale, les principes de l'ancien système politique, qu'on a procédé à la démolition successive des institutions, soit spirituelles, soit temporelles, qui en étaient l'application.
De cette marche il est résulté, dans l'ordre intellectuel, un christianisme de plus en plus amoindri, ou simplifié, et réduit enfin à ce théisme vague et impuissant, que les métaphysiciens ont qualiûé de religion naturelle, comme si toute religion n'était pas nécessairement surnaturelle. En prétendant diriger la réorganisation sociale d'après cette conception, l'école métaphysique a toujours adhéré
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au principe de l'ancienne doctrine politique, qui fait reposer Tordre social sur une base théologique. Armée d'une semblable concession, l'école de Bossuet et de de Maistre sera toujours plus logique que les irrationnels détracteurs du catholicisme, qui, en proclamant le besoin d'une organisation religieuse, lui refusent [les éléments nécessaires à sa réalisation.
L'école révolutionnaire concourt ainsi à empêcher la réorganisation de la société, dont l'état intellectuel interdit de plus en plus toute politique théologique. La proclamation de la nécessité d'une telle politique doit être regardée comme une déclaration d'impuissance. Sous cet aspect, la société devrait paraître indéfiniment condamnée à l'anarchie intellectuelle, puisque si, d'une part, les esprits semblent admettra le besoin d'un régime théologique, tous, d'autre part, s'accordent à en repousser les . conditions d'existence.
Ce caractère d'inconséquence existe également dans l'application temporelle de la politique métaphysique. Il s'y manifeste par une tendance à la conservation de l'esprit militaire, origine de l'esprit féodal. Le triomphe passager de cette politique avait, il est vrai, déterminé chez la nation française un admirable élan de générosité, qui proscrivait toute tendance militaire. Mais, par suite de l'immense énergie défensive qu'elle a déployée contre la coalition armée des forces rétrogrades, l'activité militaire s'est développée avec tous ses caractères oppressifs. Combien de fois, dans le cours de nos luttes politiques, l'école révolutionnaire, égarée par la préoccupation d'un intérêt fugitif, n'a-t-elle pas préconisé la guerre ? Celte école est si peu antipathique à l'esprit militaire, qu'il suffit du moindre sophisme pour qu'elle le soutienne, dès que ses intérêts lui paraissent l'exiger. On a, par exemple,
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imaginé, dans ces derniers temps, de régulariser par la guerre l'action des nations les plus avancées sur celles qui le sont moins. De tels pièges, dressés par l'école rétrograde, sont d'ordinaire avidement accueillis. Sans analyser, à cet égard, les débats journaliers, il suffit de remarquer les efforts tentés pour réhabiliter la mémoire de celui qui, dans les temps modernes, a le plus fortement entrepris la rétrogradation politique, en employant son immense pouvoir à la vaine restauration du système militaire et théologique.
Il me paraîtrait injuste, en signalant cette inconséquence, de ne pas indiquer, dans la partie la plus avancée de l'école révolutionnaire, une dernière sorte de contradiction, qui l'honore beaucoup. Il s'agit du principe de la centralisation politique. A cet égard, les rôles semblent être intervertis entre les deux doctrines opposées. Avec ses superbes prétentions à l'ordre et à l'unité, la doctrine rétrograde prêche la dispersion des foyers politiques, dans le secret espoir d'empêcher la décadence de l'ancien système social chez les populations les plus arriérées. La doctrine critique, au contraire, a seule compris que le développement de l'anarchie intellectuelle et morale exigeait une concentration de l'action politique.
Les considérations précédentes montrent bien l'insuffisance de la métaphysique révolutionnaire. Sans doute, l'esprit humain, après l'usage qu'il en avait fait pendant les trois derniers siècles, devait forcément l'appliquer à la réorganisation sociale. Toute autre manière de procéder eût été chimérique; mais cette illusion doit maintenant se dissiper par la manifestation de l'influence rétrograde de la doctrine critique.
Ce double examen prouve que la politique métaphysique ne remplit pas mieux les conditions du progrès, que
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la politique théologique, celles de Tordre. Mais, pour que notre appréciation soit complète, il faut considérer l'antagonisme que le cours des événements a fini par établir entre ces deux doctrines.
Malgré leur opposition, l'école rétrograde et l'école révolutionnaire tendent à entretenir mutuellement leur vie politique. Depuis un demi-siècle, d'éclatants triomphes leur ont permis de développer successivement leur tendance, et ont fait constater leur impuissance commune. Cette conviction est devenue tellement profonde, qu'elle oppose d'insurmontables obstacles à l'entière prépondérance politique de l'une ou de l'autre école. La raison publique emploie tour à tour chaque doctrine à contenir les envahissements de l'autre. Quand le développement des besoins sociaux conduit à Tune des deux politiques, le dangereux essor qu'elle prend aussitôt provoque un retour à la politique opposée. Ces oscillations se prolongeront jusqu'à l'apparition d'une nouvelle doctrine, capable de satisfaire aux deux aspects du problème politique .
Combien de fois, dans le déplorable cours de nos luttes contemporaines, le parti révolutionnaire et le parti rétrograde, aveuglés par un succès passager, n'ont-ils pas cru avoir anéanti, pour toujours, l'influence politique de leurs adversaires? Le terrible triomphe de la doctrine critique a-l-il empêché la réhabilitation de l'école catholique et féodale? La réaction rétrograde, entreprise par Bonaparte, n'a-t-elle pas déterminé le retour de l'école révolutionnaire? Après ces deux épreuves décisives, le développement journalier de notre situation politique n'a-t-il pas reproduit, sur une moindre échelle, ces deux tendances nécessaires? La politique métaphysique aurait dû perdre sa principale activité depuis les efforts entrepris pour
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une réorganisation définitive. Mais cette réorganisation ayant toujours été conçue, faute de principes nouveaux, d'après la doctrine théologique, la philosophie négative est venue, comme par le passé, s'opposer à son dangereux essor. De môme, si Ton ne craignait pas que la société ne fût précipitée par la doctrine révolutionnaire dans une anarchie matérielle, l'ancienne doctrine serait réduite à une existence historique.
Il importe de remarquer, en dernier lieu, que chacune de ces doctrines opposées concourt à poser le problème social. La suppression de la doctrine rétrograde ferait disparaître les notions d'ordre qui ont été conservées, et qui se rapportent toutes à l'ancien système. Sans la doctrine critique, les idées de progrès politique s'effaceraient sous la ténébreuse suprématie de l'ancienne philosophie. Le rôle de ces deux doctrines également impuissantes à atteindre leur but, se borne à entretenir le double sentiment de l'ordre et du progrès.
Sans doute, l'ancien système politique ne doit pas être imité dans la conception du régime nouveau; mais la contemplation de l'ordre ancien n'en est pas moins nécessaire pour indiquer les attributs de toute organisation sociale, et pour obliger l'avenir à régler presque tout ce qu'avait réglé le passé, quoique dans un autre esprit. La conception du système théologique et militaire me semble même plus effacée que ne l'exigeraient nos besoins intellectuels, surtout en ce qui concerne la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
La politique métaphysique est évidemment nécessaire pour obliger les conceptions sociales à prendre un caractère progressif. Elle entretient une précieuse stimulation, sans laquelle notre inertie spéculative se proposerait, comme solution du problème, de vaines modifications
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du régime décomposé. Nous avons tu, néanmoins, les divers pouvoirs contemporains déclarer avec amertume que les principes révolutionnaires rendaient tout gouvernement impossible* Cette banale protestation a même été doctoralement reproduite par plusieurs coteries spéculatives. De quelque part qu'elle vienne, une semblable déclaration viendra toujours échouer contre rattachement instinctif de la société actuelle à des principes, qui, depuis trois siècles, ont dirigé tous les progrès politiques.
Chacun des dogmes qui composent la doctrine critique constitue une indication à laquelle doit satisfaire toute tentative de réorganisation sociale* Ces principes rappellent certaines obligations morales, que l'ancien régime avait, depuis longtemps, perdu la faculté de remplir. En ce sens, le dogme du libre examen ne peut faire résulter la réorganisation spirituelle que d'une action purement intellectuelle, déterminant, à l'issue d'une discussion complète, un assentiment volontaire et unanime, sans aucune intervention des pouvoirs matériels. De môme, dans l'ordre temporel, le dogme de l'égalité et celui de la souveraineté populaire peuvent seuls imposer aux nouveaux pouvoirs le devoir, si aisément oublié, de ne s'exercer qu'au profit du public, au lieu de tendre à l'exploitation des masses dans des intérêts individuels. Ces diverses moralités politiques ne sont maintenues que par la doctrine révolutionnaire, dont le décroissement commence même, à cet égard, à devenir regrettable. Si la suppression complète en était possible, la société serait abandonnée, sans contrôle, aux tendances oppressives qui se rattachent à l'ancien système. Si, par exemple, le dogme du libre examen pouvait disparaître, nous serions livrés au ténébreux despotisme des faiseurs ou des restaurateurs de religions, bientôt con-
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duits, après un infructueux prosélytisme, à employer les mesures les plus tyranniques.
La doctrine critique manifeste sans doute une tendance anarcbique ; mais il serait absurde d'y voir un obstacle insurmontable. On a beau déplorer, au nom de l'ordre social, l'énergie dissolvante de l'esprit d'analyse et d'examen, cet esprit n'en demeure pas moins salutaire, en obligeant à ne produire, pour présider à la réorganisation intellectuelle et morale, qu'une philosophie capable de supporter l'épreuve d'une discussion approfondie.
De même, dans l'ordre temporel, en s'atlribuant le droit de choisir et de varier à son gré les institutions et les pouvoirs dirigeants, la société a voulu seulement tenir ouverte la carrière politique. Les peuples ont même accueilli trop avidement les moindres apparences de principes de réorganisation, auxquels, par un empressement funeste, ils ont sacrifié, sans motifs suffisants, des droits qui ne leur semblaient qu'onéreux. Ainsi, la doctrine critique, loin d'opposer d'insurmontables obstacles à la réorganisation, en indique un ordre de conditions indispensables, d'une manière encore plus évidente que ne le fait, de son côté, la doctrine rétrograde.
Tel est le cercle vicieux dans lequel l'esprit humain se trouve enfermé. La doctrine critique et la doctrine rétrograde ont successivement exercé une domination très prononcée, pendant le premier quart de siècle écoulé depuis le commencement de la révolution française. Dans la seconde partie de ce demi-siècle, elles ont perdu leur principale activité, et ont participé à peu près également à la direction journalière des débats politiques, où l'une fournit les idées de gouvernement, et l'autre, les principes d'opposition.
Une troisième opinion s'est peu à peu interposée entre
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les deux aulres doctrines, dont les débris ont servi à la former. Malgré la nature bâtarde de cette opinion intermédiaire, il faut bien la qualifier aussi de doctrine, puisque tant d'emphatiques docteurs la présentent comme le type final de la philosophie politique. Depuis un quart de siècle, elle occupe l'ensemble de la scène politique chez tous les peuples avancés. Les deux partis opposés ont été contraints, pour conserver leur activité, d'adopter ses formules : ils ne cessent pas de présider aux divers ébranlements politiques; cependant le résultat de leurs impulsions opposées tourne à l'accroissement de la doctrine mixte, dont l'ascendant est irrécusable.
Cette prépondérance irrite, sans les instruire, les deux écoles actives, dont les principes absolus se trouvent ainsi frappés, parla raison publique, d'une commune réprobation. Un tel symptôme indique l'opportunité des essais philosophiques destinés à dégager les sociétés modernes de cette situation. Cette élaboration n'est devenue possible que depuis qu'une doctrine équivoque a permis de saisir le double caractère du problème social. En même temps, cette doctrine sert de guide pour maintenir l'ordre matériel indispensable : tel est l'office de l'école stationnaire.
11 serait superflu d'appliquer à cette doctrine notre critérium logique. L'inconséquence s'y trouve nécessairement érigée en principe. La politique stationnaire fait profession de maintenir les bases de l'ancien régime, tout en entravant ses conditions d'existence. De môme, elle adhère aux principes de la philosophie révolutionnaire, qui constituent sa seule force logique contre la doctrine rétrograde, mais elle en arrête l'essor, en suscitant des obstacles à leur application. En un mot, cette politique, si fièrement dédaigneuse des utopies, se propose l'utopie la plus chimérique, en voulant opérer une vaine pondération entre l'instinct de
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l'ordre et celui du progrès. Ne possédant aucun principe propre, elle n'esl alimentée que par les emprunts qu'elle fait aux deux doctrines opposées. Tout en reconnaissant leur commune inaptitude, elle les applique de concert. Sans doute une telle théorie empêche la dangereuse prépondérance de Tune ou de l'autre philosophie; mais elle en prolonge l'existence. Ainsi celte doctrine mixte, qui concourt à préparer la réorganisation sociale, y constitue un obstacle, puisqu'elle tend à perpétuer les deux philosophies qui l'entravent.
Le principal mérite de la doctrine stalionnaire est d'avoir reconnu la nécessité de concilier le besoin d'ordre et celui de progrès ; mais, n'ayant apporté aucune idée nouvelle, sa solution pratique aboutit à un égal sacrifice de l'un à l'autre. Sa nature lui interdit de rétablir Tordre intellectuel et moral, à l'égard duquel elle ne dissimule pas son incompétence. Ainsi bornée à la conservation de l'ordre matériel, elle est obligée de lutter journellement contre les conséquences d'un désordre dont elle a sanctionné le principe; ce qui la réduit à ne pouvoir agir qu'à l'instant où le danger est devenu imminent et, par suite, couvent insurmontable. D'autre part, cette fonction demeure le privilège de la royauté, seul pouvoir de l'ancien régime qui soit encore actif, et autour duquel tendent à se rallier les autres débris spirituels et temporels. Or, cette doctrine, tout en proclamant le pouvoir royal comme base du gouvernement, l'entoure méthodiquement d'entraves toujours croissantes.
Une telle constitution contradictoire, qui veut le régime ancien, moins ses plus évidentes nécessités, a déjà conduit, en plus d'une grave occasion, à dénier aux rois le choix vraiment libre de leurs premiers agents. Celte situation transitoire a été très heureusement formulée par la célèbre
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maxime de Thiers: Le roi règne et ne gouverne pas. L'immense crédit obtenu par celte subtile formule métaphysique montre la décadence de l'esprit monarchique et la nature passagère d'un régime fondé sur une telle inconséquence politique.
Les conditions du progrès ne sont pas entendues, par cette politique parlementaire, d'une manière plus satisfaisante que celles de l'ordre. En effet, elle emprunte à l'ancien système politique les entraves que, dans l'intérêt de Tordre, elle est forcée de metlre à l'esprit révolutionnaire. On le vérifie aisément, par exemple, à l'égard des restrictions habituelles de la liberté d'écrire, du droit d'élection, etc., restrictions toujours puisées dans d'arbitraires conditions matérielles, qui oppriment et surtout irritent, sans que le but qu'on se propose soit jamais atteint. La multitude des exclus est toujours plus choquée, que ne peut être satisfait le petit nombre des privilégiés.
L'analyse des, trois systèmes d'idées qui président à toutes les discussions politiques en manifeste la commune impuissance. Pour compléter cette appréciation et mieux faire sentir l'opportune nécessité d'une philosophie nouvelle, il nous reste à caractériser les principaux dangers sociaux qui résultent de la prolongation d'un pareil état intellectuel. Le' blâme principal est renvoyé à l'école révolutionnaire par les deux autres écoles ; néanmoins le développement des conséquences de l'anarchie intellectuelle et morale doit leur être également imputé. La discordance qui existe entre la marche des gouvernements et le mouvement des sociétés tient tout autant à l'esprit hostile de la politique dirigeante, qu'à la tendance anarchique des opinions populaires. La perturbation sociale ne provient pas moins des rois que des peuples, avec cette circonslance
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aggravante contre les premiers, que la solution semblerait devoir émaner d'eux.
La conséquence la plus générale de cette situation consiste dans l'extension de l'anarchie intellectuelle, source de tous les autres désordres. C'est ici surtout qu'il importe de décharger la politique révolutionnaire de la responsabilité trop exclusive qu'on s'efforce de rejeter sur elle, et qu'elle-même accepte avec trop de facilité. Sans doute, cette anarchie résulte du développement du droit de libre examen; mais le droit d'examiner n'implique pas l'absence de toute décision. Si l'application de ce dogme produit de tels effets, cela tient à ce qu'il n'existe pas encore de principes capables de réaliser l'accord des intelligences; et, d'ici là, ce désordre est inévitable. Or, bien que la doctrine révolutionnaire tende à perpétuer cetle absence de principes de ralliement, une telle lacune est encore plus imputable à la politique stationnaire, et surtout à la politique rétrograde. En effet, la première prétend qu'il n'y a pas lieu de s'occuper d'une semblable recherche, qu'elle interdit. La seconde, par une proposition vraiment dérisoire, ose préconiser, comme la seule solution possible, la chimérique réinstallation sociale de ces mêmes principes, dont la décrépitude a produit l'anarchie actuelle. Ces deux doctrines tenteraient donc vainement d'éluder la responsabilité qui leur incombe.
Les questions sociales devraient, par suite de leur nature plus compliquée, rester concentrées chez un petit nombre d'intelligences d'élite, préparées par la plus forte éducation préliminaire, convenablement suivie d'études directes. Tel est du moins l'état normal de l'esprit humain. Toute autre situation constitue, pendant les époques révotionnaires, une sorte de cas pathologique passager, mais inévitable. Cette maladie sociale doit produire de profonds
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ravages en un temps où tous les individus, si inférieure que soit leur intelligence et sans aucune préparation, sont provoqués par les plus énergiques stimulants à trancher, sans guide et sans frein, toutes les questions politiques. Au lieu d'être surpris de la divergence produite depuis un demisiècle par cette tendance anarchique, il faudrait admirer plutôt que, grâce au bon sens naturel et à la modération intellectuelle de l'homme, le désordre ne soit pas plus complet. Le mal est déjà parvenu à ce point, que toutes les opinions politiques, bien que puisées dans le fonds que j'ai analysé, prennent un caractère individuel, par suite des innombrables nuances que comporte le mélange varié des trois ordres de principes. Excepté dans les cas d'entraînement, où les divergences peuvent être dissimulées pendant la poursuite commune d'un avantage passager, que chacun des coalisés espère exploiter seul à son profit, il devient impossible de faire adhérer même un petit nombre d'esprits à une profession de foi politique un peu explicite.
La divagation des esprits n'est pas moins prononcée dans le camp stationnaire et dans le camp rétrograde, que dans le camp révolutionnaire. Chacun des trois partis, en ses instants de naïveté, a souvent déploré avec amertume la discordance plus intense qu'il croyait être son lot, tandis que ses adversaires n'étaient pas mieux partagés. La seule différence entre eux consiste, à cet égard, en ce que chacun sent plus vivement ses propres misères.
Dans les pays où la décomposition intellectuelle a été consacrée, au seizième siècle, par la prépondérance politique du protestantisme, les divagations ont été encore plus multipliées, parce que l'esprit humain a profité de son émancipation, pour se livrer i la discussion des opinions religieuses, qui sont les plus vagues et les plus discordantes. C'est ce qui s'est produit aux États-Unis, où le
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christianisme s'est dissous en plusieurs centaines de sectes, qui se subdivisent en opinions presque individuelles. Mais les nations qui ont évité, comme la France, la halte trompeuse du protestantisme, ne pouvaient échapper non plus à l'anarchie intellectuelle, résultat de tout exercice prolongé du droit d'examen.
Ces divagations, dont le champ est inépuisable, tendant chaque jour à être remplacées par d'autres, il peut être utile de conserver le souvenir des principales, que je choisis surtout en raison de leur actualité. Tels sont : le projet de supprimer les monnaies pour ramener la société, en vue du progrès, au temps des échanges ; la proposition de détruire les capitales, comme foyers de corruption; l'idée d'un maximum de salaire journalier, que ne pourraient dépasser, en aucun cas, les bénéfices d'une industrie quelconque; l'égalité de rétribution de tous les travaux possibles ; enfin l'abolition de la peine de mort, au nom d'une vaine assimilation des plus indignes scélérats à de simples malades. Toutes ces extravagances se produisent au même titre que les opinions les plus propres à concourir à la réorganisation sociale.
Le résultat d'une semblable épidémie a été la démolition graduelle de la morale publique. La nature des questions sociales est si complexe, qu'on peut y soutenir le pour et le contre, d'une manière plausible, sur presque tous les points; car il n'y a pas d'institution, si nécessaire qu'elle soit, qui ne présente des inconvénients, et l'utopie la plus extravagante offre toujours quelques avantages. Or, la plupart des intelligences ne sont pas capables d'embrasser simultanément les divers aspects du sujet. Gomment pourraient-elles donc s'abstenir de condamner successivement presque toutes les grandes maximes de morale publique, dont les défauts sont d'ordinaire très saillants,
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tandis que leurs motifs principaux, quoique beaucoup plus décisifs, sont quelquefois profondément cachés?
Dans le cours de nos luttes politiques, les hommes les plus judicieux et les plus honnêtes sont conduits i se taxer les uns les autres de folie ou de dépravation, d'après l'opposition de leurs principes sociaux. Les maximes opposées sont soutenues par des partisans également recommandables. Gomment un tel spectacle pourrait-il laisser subsister quelque moralité politique ?
Cette démoralisation a été retardée par la prépondérance de la doctrine critique, à laquelle les deux autres doctrines l'imputent si injustement; car le parti révolutionnaire, en vertu de son caractère progressif, a été, plus que tout autre, animé de véritables convictions, qui devaient tendre à contenir et môme à refouler l'égoïsme individuel. Cette propriété s'est surtout développée pendant la mémorable phase d'illusion, dans laquelle la métaphysique révolutionnaire a été conçue comme destinée à réorganiser la société. Alors s'accomplirent les plus admirables dévouements sociaux dont puisse s'honorer l'histoire contemporaine. Depuis que la doctrine critique a perdu sa principale autorité, les convictions qui s'y rattachent se sont trouvées amorties, bien que ces convictions soient moins effacées, surtout dans la jeunesse, que celles qu'inspirent les deux autres doctrines. Elles ont cependant trop peu d'énergie pour compenser l'action dissolvante de la métaphysique révolutionnaire. Cette philosophie contribue donc, presque autant que chacune de ses deux antogonistes, i la démoralisation publique.
La morale privée dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions que celles d'opinions fixement établies. Dans les cas les plus usuels, le sentiment naturel y parle plus fortement qu'à l'égard des relations publiques. En outre,
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l'adoucisement des mœurs et l'amélioration des conditions, à la suite des progrès toujours croissants de l'industrie, ont contrebalancé les influences désorganisatrices. Toutefois le temps est venu où ces influences commencent à développer leur dangereuse activité.
Dès l'apparition de l'état révolutionnaire, cette action délétère s'était déjà annoncée par une grave atteinte à l'institution du mariage, que la faculté du divorce aurait profondément altérée dans tous les pays protestants, sans la décence publique et le bon sens individuel. Mais la morale privée ne pouvait être réellement attaquée d'une manière directe et suivie, qu'après la décomposition presque totale de la morale publique. Ce préliminaire est accompli, et l'action dissolvante menace la morale domestique et même la morale personnelle, fondement de toutes les autres. La famille, qui, au milieu des phases les plus agitées de la tempête révolutionnaire, avait été respectée, sauf quelques attaques accessoires, s'est trouvée assaillie par des sectes insensées, dans sa double base, l'hérédité et le mariage. Nous avons vu le précepte le plus vulgaire de la morale individuelle, la subordination des passions à la raison, dénié par de prétendus rénovateurs, qui ont tenté d'établir, comme dogme de leur morale régénérée, la systématique domination des passions.
C'est en vain que l'école rétrograde s'efforce de rejeter sur l'école révolutionnaire la responsabilité de ce nouvel ordre de divagations; car si les conceptions théologiques devaient constituer dans l'avenir, comme dans le passé, les fondements de la morale, d'où viendrait qu'elles ont perdu toute force contre de semblables débordements? Ne serait-ce pas un cercle vicieux que d'étayer d'abord, par de laborieux artifices, les principes religieux, pour qu'ils puissent ensuite, privés de tout pouvoir intrinsèque, servir de point d'appui
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à Tordre moral? Toute puissance sociale prouve son efficacité par l'épreuve de son élévation. On ne peut donc rien attendre de croyances qui n'ont pu résister au développement delà raison. Loin de pouvoir fournir des bases à la morale, les croyances religieuses lui deviennent doublement nuisibles. D'une part, elles s'opposent à son édification sur des fondements plus solides chez les esprits, chaque jour plus nombreux, qu'elles cessent de dominer ; d'autre part, elles sont devenues trop vagues pour comporter une grande efficacité pratique chez ceux qui leur demeurent le moins infidèles. La morale usuelle des hommes qui sont restés suffisamment religieux n'est nullement supérieure, malgré l'anarchie intellectuelle, à celle de la plupart des esprits émancipés. La principale tendance des croyances religieuses consiste à inspirer à la plupart de ceux qui les conservent une haine insurmontable contre tous ceux qui s'en sont affranchis. Ainsi, pour la morale privée comme pour la morale publique, les principaux ravages qu'exerce l'anarchie intellectuelle doivent être au moins aussi sévèrement imputés à la philosophie stationnaire et à la philosophie rétrograde, qu'à la philosophie révolutionnaire.
Le second caractère de notre situation, c'est la corruption érigée en moyen de gouvernement. Les trois doctrines concourent à ce honteux résultat, en contribuant, chacune à sa manière, à l'absence de toute conviction politique. C'est une conséquence de cet état intellectuel, que les idées générales ont cessé de diriger en ne laissant d'autre ressource qu'un appel à des intérêts purement personnels. Une pareille influence ne trouve presque jamais à s'exercer sur des hommes animés de convictions profondes. La nature humaine s'avilit rarement assez, pour comporter une conduite politique en opposition avec de fortes convictions. Dans l'ordre scientifique, où les convictions philoso-
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phiques sont mieux marquées, la corruption active n'est guère praticable, bien que les âmes n'y soient pas ordinairement d'une trempe plus énergique. Aussi, sauf quelques rares anomalies, faut-il attribuer surtout à l'anarchie intellectuelle l'extension d'une corruption qui tourne à son gré les demi-convictions vagues et insuffisantes, que présente le monde politique. Non seulement le désordre des esprits permet le développement de la corruption politique, mais encore il l'exige comme Tunique moyen de déterminer un certain accord, dont l'ordre social ne saurait se passer. On peut donc annoncer avec assurance l'extension de ce honteux procédé, tant que l'anarchie intellectuelle tendra à détruire toute forte conviction politique.
Une telle explication ne saurait absoudre les gouvernements de la préférence qu'ils accordent à l'emploi d'un pareil moyen; car le dédain qu'ils affectent contre toute théorie sociale, et les entraves dont ils s'efforcent d'entourer l'esprit humain, tendent à éterniser cet état transitoire. D'un autre côté, ainsi obligés de subir cette immorale nécessité, ils l'aggravent encore dans l'exécution, en faisant servir presque toujours ce moyen à la satisfaction de leur propre intérêt, sans aucun appel à l'intérêt public. Néanmoins le développement du système de corruption politique doit être autant impulé aux gouvernés qu'aux gouvernants, non seulement en ce sens que, si les uns y recourent, les autres l'acceptent, mais encore en ce que leur état intellectuel commun en rend l'usage inévitable. Dans leurs relations journalières, les individus ne considèrent plus comme solides et efficaces que les coopérations déterminées par l'intérêt privé. Ils ne sauraient donc, sans inconséquence, reprocher aux gouvernements une conduite analogue. Malgré les perturbations même
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matérielles, auxquelles la société se trouve exposée, les désastres seraient encore plus graves, si les divergences individuelles n'étaient pas contenues par l'influence des intérêts personnels.
Pour concevoir, à cet égard, les tristes exigences de notre époque, il importe de ne pas restreindre aux influences matérielles la notion du système de corruption politique. Il faut y comprendre les divers moyens par lesquels on tente de faire prédominer les motifs d'intérêt privé dans les questions d'intérêt public. Ainsi envisagé, ce système paraîtra plus étendu et plus dangereux qu'on ne le suppose ordinairement. Je ne fais pas seulement allusion à l'emploi des distinctions honorifiques, qui sont capables de déterminer souvent, par la stimulation de la vanité, une corruption encore plus active que la vénalité directe. Mais il s'agit surtout de cette action bien autrement profonde, par laquelle l'ensemble des institutions politiques concourt à développer toutes les ambitions. A cet égard, l'état de la société est éminemment corrupteur. L'anarchie intellectuelle a dissous tous les préjugés destinés à contenir l'essor des prétentions privées. En même temps, la décomposition de l'ancienne classification sociale a supprimé les barrières qui s'opposaient au débordement des ambitions individuelles. Entraînés par cette tendance, les gouvernements ont multiplié les fonctions publiques, dont ils ont rendu l'accès plus facile, et renouvelé les titulaires aussi fréquemment que possible. Cédant d'abord à cette nécessité, ils l'ont ensuite convertie en un moyen d'intéresser à leur propre conservation la plupart des ambitieux actifs, ainsi associés à l'exploitation nationale. Cet expédient présente des dangers évidents, même au point de vue étroit de l'intérêt des gouvernements; car il doit provoquer plus de prétentions qu'il
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n'en peut satisfaire et, par suite, soulever contre le régime établi des passions plus intenses que celles qui l'appuient. En outre, l'application de ce procédé tend à le développer indéfiniment. Eu considérant, par exemple, l'ensemble des choix faits, depuis un demi-siècle, même pour les plus éminenles fonctions politiques, la plupart des ambitieux ne doivent-ils pas conserver un espoir raisonnable d'obtenir, à leur tour, une semblable élévation? Cet espoir, convenablement entretenu chez tous les hommes politiques, constitue même l'un des principaux artifices employés par les gouvernements pour maintenir un certain ordre factice.
La métaphysique révolutionnaire a fourni le dissolvant qui a rendu nécessaire ce dangereux régime; mais toutes les écoles politiques participent à son développement. La politique stalionnaire consacre celte situation comme le type de la perfection sociale. Elle aggrave les tendances corruptrices, en liant de plus en plus les conditions d'ordre à la simple possession de la fortune, sans avoir .égard à son mode d'acquisition. La politique rétrograde, malgré ses prétentions à la pureté morale, n'est pas moins corruptrice que ses deux antagonistes. Son genre de corruption consiste dans le système d'hypocrisie dont elle a eu tant besoin, depuis que la décomposition du régime catholique et féodal ne permet plus, chez la plupart des esprits cultivés, que des convictions faibles et incomplètes. Dès le seizième siècle s'est développée, principalement dans l'ordre religieux, cette hypocrisie qui consentait à l'émancipation des intelligences d'une certaine portée, à la seule condition, au moins tacite, d'aider à prolonger la soumission des masses : telle fut la politique des Jésuites.
L'obligation de maintenir une certaine discipline matérielle, malgré l'absence de toute organisation spirituelle,
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a conduit la politique à employer de plus en plus la corruption. A défaut d'autorité morale, Tordre matériel exige l'usage delà terreur, ou le recours à la corruption. Or ce dernier moyen offre moins d'inconvénients ; il est mieux adapté à la nature des sociétés modernes, qui ne permet à la violence que des succès passagers. Mais, tout en reconnaissant cette nécessité au point de vue scientifique, il est impossible de ne pas déplorer l'aveuglement qui empêche les pouvoirs sociaux de faciliter l'évolution intellectuelle et morale, seule capable de dispenser d'un expédient aussi dégradant. Il semble que tous les hommes d'Élat se soient concertés pour interdire cette unique voie de salut. Toutefois cette erreur ne constitue elle-même, comme je vais le démontrer, qu'une nouvelle conséquence de l'état actuel des populations les plus civilisées.
Le troisième symptôme de notre situation sociale consiste, en effet, dans la prépondérance toujours croissante du point de vue matériel à l'égard de toutes les questions politiques. L'insuffisance des théories actuelles a développé, par une. réaction inévitable, une répugnance presque unanime pour toutes les théories sociales. Il ne s'agit pas seulement de l'antagonisme ordinaire entre la pratique et la théorie. La tendance que je veux signaler caractérise surtout la situation transitoire des sociétés. Elle a commencé, il y a trois siècles, à l'époque où le pouvoir spirituel ayant été partout annulé ou absorbé par le pouvoir temporel, toutes les hautes spéculations sociales ont été livrées à des esprits dominés par la préoccupation continue des affaires journalières.
Depuis un demi-siècle que la réorganisation sociale a été si vainement entreprise, cette fausse voie a conduit à une foule d'essais successifs qui, malgré leur insuffisance, ont été renouvelés dans le même esprit vicieux. Au lieu
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de s'occuper d'abord des doctrines relatives au nouvel ordre social, et ensuite des mœurs correspondantes, on s'est borné à vouloir édifier des institutions définitives, en un temps où l'état de l'esprit humain ne pouvait permettre que des institutions provisoires. Toute l'élaboration qualifiée de constituante a consisté à morceler les anciens pouvoirs politiques, à organiser entre eux des antagonismes et à les rendre de plus en plus amovibles, en les soumettant à des élections temporaires. Mais on n'a changé, faute d'une doctrine sociale, ni la nature, ni l'esprit de l'ancien régime. En un mot, on s'est surtout occupé de maintenir les pouvoirs qu'on a conservés, ,au risque de les annuler, et on a. continué à laisser indéterminés les principes destinés à en diriger l'application. Ce travail subalterne a été pompeusement décoré du nom de constitution, et voué à l'éternelle admiration de la postérité. Bien que la durée moyenne de ces constitutions n'ait été jusqu'ici que de dix ans au plus, chaque nouveau régime a imposé l'obligation d'une foi générale à son triomphe définitif. C'est ainsi que tous ces vains tâtonnements ont entravé l'organisation sociale, soit en détournant les forces de l'esprit humain sur de puériles questions de formes politiques, soit en empêchant directement, môme par voie d'interdiction légale, les spéculations et les discussions philosophiques. Par celle double influence, le caractère de cette maladie a été dissimulé, et toute solution est devenue presque impraticable.
La prépondérance des considérations matérielles n'est pas seulement nuisible, d'une manière directe, au progrès politique ; elle présente aussi de graves dangers pour l'ordre. Il en résulte, en efTet, une tendance universelle à rapporter tous les maux politiques à l'imperfection des
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institutions, au lieu de les attribuer surtout aux idées et aux mœurs sociales.
Cette préoccupation des institutions au préjudice des doctrines engendre d'autres erreurs, en conduisant à régler, par l'ordre temporel, ce qui dépend surtout de l'ordre spirituel. Les divers gouvernements européens ont, depuis trois siècles, porté la peine de leur participation à l'établissement de cette confusion. Malheureusement cette illusion est encore plus nuisible à la société elle-même. Le danger n'a jamais été plus prononcé que dans les attaques violentes dont les discussions contemporaines ont si souvent menacé l'institution de la propriété. Les inconvénients reprochés a celle institution, malgré l'exagération de semblables plaintes, présentent une réalité qui mérite d'attirer l'attention ; mais les principaux remèdes sont du ressort des opinions et des mœurs. Les mêmes remarques s'appliquent aux critiques qui sont dirigées contre l'institution du mariage.
Ce puéril esprit réglementaire, uniquement occupé de l'ordre matériel, tend à bouleverser la société dans le but d'apporter, à tout prix, un remède illusoire à un inconvénient partiel ou mal apprécié. Néanmoins la disposition des esprits est, à cet égard, si unanime, que les gouvernements ne savent ordinairement en comprimer les manifestations, qu'en étouffant brusquement la discussion, dès qu'elle commence à devenir alarmante. Mais ce brutal expédient, peut-être indispensable, se borne à ajourner la difficulté sans la résoudre, ou plutôt il l'aggrave.
Ainsi il y a autant de péril pour l'ordre que pour le progrès dans cette erreur qui fait regarder comme physique la nature de la maladie sociale, tandis qu'elle est surtout morale. Pendant que la théorie est en souffrance, l'esprit humain est étroitement absorbé par la pratique.
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Les idées de progrès tendent à se restreindre à de misérables substitutions de personnes, que ne dirige aucun plan véritable, ce qui tend à précipiter la société dans une succession de catastrophes. De môme, quant à Tordre purement matériel, le seul dont on s'occupe, son maintien est confié à un pouvoir regardé comme hostile, et constamment affaibli par un antagonisme systématique. L'aveugle préoccupation du point de vue journalier ne permet plus le concours des agents d'un tel mécanisme qu'à l'instant môme où l'apparition de l'anarchie matérielle vient suspendre leurs vaines contestations. Elles reprennent, après chaque orage, leur cours inévitable, jusqu'à ce que celte désorganisation détermine une catastrophe, que personne le plus souvent n'a prévue, quelque imminente qu'elle dût sembler à tout observateur clairvoyant. Telles sont les conséquences générales de cet esprit qui borne le champ des combinaisons politiques aux seules considérations matérielles, en écartant toute large spéculation d'avenir social.
Un quatrième aspect, suite et complément des trois précédents, achève de caractériser notre situation sociale, en montrant que la classe d'esprits, auxquels est conférée la principale influence politique, est incompétente, et môme opposée à toute réorganisation.
La démolition des maximes sociales et l'amoindrissement de l'action politique écartent d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences supérieures, pour livrer le monde politique à la domination du charlatanisme et de la médiocrité. L'absence de toute conception relative à l'avenir social ne permet d'essor qu'à l'ambition la plus vulgaire, à celle qui recherche le pouvoir, non pas pour faire prévaloir ses vues, mais pour satisfaire son avidité, ou un puéril besoin de commandement. Tant que
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des principes sociaux ne présideront pas à la direction de l'action politique et à l'appréciation de son exercice, le plus absurde charlatanisme pourra, par la magnificence de ses promesses, obtenir un succès momentané.
Ce serait tomber dans l'exagération satirique, que de peindre la société comme accueillant de préférence le charlatanisme. Rien ne justifierait un semblable reproche, puisque le choix d'une sage solution n'a pas encore été permis. Néanmoins il demeure incontestable que l'état des sociétés modernes tend à placer la direction du mouvement politique entre les mains les moins propres à le conduire. Cet inconvénient date de l'origine de la révolution, et s'est développé avec elle. Pendant les trois derniers siècles, les esprits les plus éminents, dirigés surtout vers les sciences, ont négligé la politique, ce qui n'avait pas lieu dans l'antiquité, ni même pendant le moyen âge.
La direction intellectuelle du monde politique réside actuellement, surtout en France, dans la classe des légistes et des métaphysiciens, ou plus exactement, des avocats et des littérateurs. Depuis sa naissance au moyen âge jusqu'à la révolution, la politique métaphysique avait eu pour organes les universités et les corporations judiciaires. Les premières constituaient une sorte de pouvoir spirituel ; les autres possédaient plus spécialement le pouvoir temporel. Depuis un demi-siècle, celte constitution, encore visible dans le reste de l'Europe, a subi, en France, une modification, qui tend à diminuer sa consistance et à accélérer sa décomposition. Les juges ont été remplacés par les avocats, et les docteurs proprement dits par les simples littérateurs. C'est toujours le même ordre d'idées, mais avec des organes subalternes. Tout homme qui sait tenir une plume peut aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire,
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au gouvernement spirituel d'une société, qui ne lui impose aucune condition rationnelle ou morale. De même, celui qui, après un suffisant exercice, a acquis une pernicieuse aptitude à disserter, avec une égale apparence d'habileté, pour ou contre une opinion ou une mesure quelconques, est, par cela seul, admis à concourir à la direction des plus graves intérêts publics. C'est ainsi que des qualités secondaires sont devenues prépondérantes. L'expression écrite ou orale a détrôné la conception. A une époque de convictions indécises et flottantes, il a fallu des organes caractérisés par le vague de leurs habitudes intellectuelles et par leur défaut d'opinions arrêtées. Cette harmonie doit être bien profonde, pour s'être aussi complètement développée dans toutes les écoles actuelles. La politique rétrograde est, comme les deux autres, dirigée par des avocats et des littérateurs, qui sont devenus les patrons de leurs anciens maîtres. Si une telle phase ne devait pas être passagère, elle constituerait la plus honteuse dégénération sociale, en investissant de la suprématie politique des classes évidemment vouées à la subalternité dans tout ordre normal. En plaçant en première ligne les talents d'élocution ou de style, la société fait, pour les questions les plus importantes, ce qu'aucun homme sensé n'oserait tenter à l'égard de ses moindres affaires personnelles.
L'examen des traits caractéristiques de la situation sociale confirme l'analyse des éléments qui la constituent. Les effets sont ceux que les causes devaient faire prévoir. Les sentiments développés par les différentes écoles politiques ne sont pas plus satisfaisants que les idées correspondantes. La politique révolutionnaire tire sa principale force de l'essor qu'elle imprime à l'activité individuelle. Néanmoins elle tend à développer des sentiments d'envie et même de haine contre toute supériorité sociale. La poli-
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tique rétrograde inspire ces dispositions à la servilité et à l'hypocrisie, dont son règne passager a offert tant de témoignages. Enfin la politique stationnaire exerce une influence morale non moins désastreuse par l'appel qu'elle ne peut éviter de faire, dans son application, aux instincts d'égolsme et de corruption. Les diverses écoles politiques ne sont donc pas moins pernicieuses au point de vue moral qu'an point de vue intellectuel.
Ces conclusions doivent produire d'abord une anxiété pénible sur l'îssne d'une semblable situation.il ne faut pas s'étonner que des esprits généreux et même éminenls, mais irrationnels et surtout ma! préparés, aient été conduits, par la contemplation trop exclusive d'un pareil spectacle, à une sorte de désespoir philosophique relativement à l'avenir social, qui leur semblait entraîné, par une invincible fatalité, soit vers un ténébreux despotisme, soit vers une imminente anarchie, soit enfin vers une alternative périodique de l'un et de l'autre état. L'étude de cet ouvrage apportera, je l'espère, la consolante conviction que l'élite de l'espèce humaine louche & l'avènement de l'ordre social le mieux adapté à sa nature. Il s'agit, pour compléter cette introduction, de faire pressentir le caractère intellectuel de celte salutaire philosophie.
Une telle indication ressort de la longue démonstration qui précède. Nous avons reconnu l'inaptitude de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique, qui ont seules entrepris jusqu'ici d'opérer la réorganisation politique. Il en résulte que le problème ne comporte pas de solution, ce qui serait absurde à penser, ou qu'il ne reste plus qu'A recourir à la philosophie positive, puisque l'esprit humain a vainement épuisé les autres voies intellectuelles, a moins qu'on ne parvienne & créer un qua-
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trième mode de philosopher, utopie trop extravagante pour être discutée. La philosophie positive a successivement opéré la réorganisation des divers ordres de conceptions, qui avaient longtemps persisté dans un état équivalent à l'état actuel des idées sociales. L'analyse politique et l'analyse scientifique concourent à démontrer que cette philosophie est seule capable de présider à la réorganisation des sociétés. Je tiens à séparer ce principe, qui me semble irrécusable, du mode de réalisation que je vais tenter, afin que, lors même qu'une telle tentative serait condamnée, la raison publique n'en tirât aucune induction défavorable contre la méthode, et qu'elle se bornât à prescrire à de plus heureux successeurs des essais plus efficaces dans la même direction. En tout genre, et surtout en ce cas, la méthode est plus importante que la doctrine elle-même.-
Tout parallèle entre la nouvelle philosophie politique et les théories sociales actuelles serait prématuré. Si je n'ai pas manqué mon but, à mesure que la politique positive se développera, sa supériorité se manifestera, sans exiger aucune comparaison. Néanmoins je crois devoir indiquer, dès ce moment, la relation d'une telle opération philosophique avec les besoins de notre époque.
L'ascendant de cette doctrine sociale résultera surtout de sa cohérence logique dans l'ensemble de ses applications. La politique positive embrassera tous les aspects de l'état actuel de la civilisation, et fera cesser l'opposition qui existe entre les deux ordres de nécessités sociales. Non seulement la politique contemporaine prendra ainsi un caractère homogène et rationnel ; mais encore la même conception, en coordonnant le présent, le rattachera à l'ensemble du passé. Il importe de noter cette nouvelle condition, sans laquelle aucune philosophie politique ne saurait
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exister. Ce n'est pas seulement la doctrine critique qui mérite le reproche de ne s'occuper du passé que pour envelopper dans une réprobation commune tous les temps antérieurs à l'époque révolutionnaire. L'école rétrograde elle-même, tout en ayant produit une explication, d'ailleurs vague et arbitraire, de l'ensemble des temps anciens, est impuissante à prolonger sa théorie historique, et à lier le présent au passé. Cette subordination de l'humanité à une loi de développement continu, représentant l'évolution actuelle comme la suite des transformations antérieures, constituera une propriété exclusive de la nouvelle philosophie.
A l'égard de l'ordre, la politique positive n'a pas besoin d'apologie. La science n'a, en effet, d'autre but que d'établir et de fortifier l'ordre intellectuel, qui est la base de tout autre ordre.
La politique positive est seule capable de contenir l'esprit révolutionnaire, parce qu'elle peut seule lui rendre justice, et circonscrire son influence entre ses vraies limites. Tant que cet esprit n'est attaqué que sous les inspirations de la philosophie rétrograde, il résiste spontanément à ces vaines récriminations. Mais il n'en pourra plus être ainsi quand la philosophie nouvelle, tout en manifestant son caractère organique, se montrera plus apte que la doctrine critique elle-même à débarrasser la société de tout vestige de l'ancien système politique. Alors seulement la tendance anarchique des principes révolutionnaires pourra 0 être combattue au nom même de la révolution, avec un succès qui finira par amener l'absorption de la doctrine critique, dont l'office sera mieux rempli par la philoso-, phie positive.
Indépendamment de ces services, la cause de l'ordre do encore retirer d'une*lelle philosophie d'autres avantag
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qui, bien que moins directs, n'en sont pas moins importants. Elle permettra d'apprécier exactement la nature des questions sociales, et contribuera ainsi à la pacification, en renvoyant à la réorganisation intellectuelle et morale plusieurs sujets délicats qu'on s'obstine à rattacher à la réorganisation politique. Après avoir fait comprendre la nécessité d'institutions provisoires, la politique positive tendra à détourner des pouvoirs existants et, à plus forte raison, de leurs titulaires, l'attention si exagérée qu'on leur accorde, pour concentrer les efforts sur la rénovation des idées sociales et, par suite, des mœurs publiques. On ne saurait craindre que cette diversion ne dégénérât en une funeste indifférence politique, puisque la nouvelle doctrine ne s'est pas interdit l'élaboration des institutions. Jusqu'à l'accomplissement de la régénération politique, cette doctrine modifiera les institutions établies, de manière à seconder l'évolution intellectuelle et morale.
La politique positive consolidera l'ordre public, en développant une sage résignation en présence de maux politiques incurables. La philosophie métaphysique, qui regarde l'action politique comme indéfinie, ne peut comporter une semblable disposition, qui offre pourtant un secours indispensable à la douloureuse destinée de l'homme. Quant à la résignation religieuse, et surtout chrétienne, ce n'est, malgré tant d'emphatiques éloges, qu'une prudente temporisation, qui fait supporter les malheurs présents en vue d'une ineffable félicité future.
Le profond sentiment des lois qui régissent les divers genres de phénomènes peut seul inspirer une véritable résignation, c'est-à-dire une disposition à supporter avec constance, et sans espoir de compensation, des maux inévitables. S'il est des maux politiques que la science ne saurait atteindre, et je ne crois pas qu'on puisse en douter,
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elle pourra, du moins, mettre toujours en évidence leur iocurabilité, de manière à calmer les douleurs qu'ils produisent, et & montrer les lois naturelles qui les rendent insurmontables. A raison de sa complication supérieure, le monde politique doit être plus mal réglé que le monde astronomique, physique, chimique ou biologique. D'où vient donc que les imperfections de la condition humaine, contre lesquelles nous sommes toujours prêts à nous insurger avec indignation sous le premier aspect, nous trouvent, au contraire, calmes et résignés sous tous les autres, bien qu'elles n'y soient pas moins prononcées, ni moins choquantes? Ce contraste tient surtout à ce que la philosophie positive n'a développé le sentiment des lois naturelles qu'à l'égard des plus simples phénomènes. Quand la même condition intellectuelle aura été remplie relativement aux phénomènes sociaux, elle y produira des conséquences analogues, en faisant pénétrer dans la raison publique les germes de la résignation politique. Ce serait peu connaître les Lois de la nature humaine que de nier l'efficacité d'une pareille conviction, pour concourir à la pacification, et pour calmer l'inquiétude qu'inspire trop souvent le chimérique redressement de maux politiques inévitables. On ne doit pas redouter, d'ailleurs, qu'une sLupide apathie résulte de cette résignation rationnelle, qui n'a pas le caractère passif de la résignation religieuse. La philosophie positive n'impose de soumission qu'en présence de maux insurmontables; elle prescrit l'exercice de l'activité humaine, dès que L'analyse du sujet permet d'en espérer quelque efficacité.
Pour caractériser enfin, par un dernier trait, la tendance de la nouvelle philosophie au raffermissement de l'ordre public, je dois ajouter que, même avant d'établir aucune théorie sociale, elle ramènera, par la seule in-
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fluence de sa méthode, les intelligences à l'état normal. Ma hiérarchie scientifique présente un puissant moyen de discipline intellectuelle, en montrant la longue et difficile élaboration préliminaire qu'exige toute exploration des sujets sociaux.
Relativement au progrès, l'aptitude d'une telle philosophie n'exige pas des explications aussi étendues ; car, à quelque sujet qu'il s'applique, l'esprit positif se montre toujours progressif. Au point de vue social, l'idée de progrès, c'est-à-dire le développement continu, avec une tendance permanente vers un but déterminé, doit être attribuée à l'influence inaperçue de la philosophie positive. L'essor du sentiment de progrès social est dû en partie au christianisme ; néanmoins la politique théologique, procédant d'après un type immuable, dont un passé déjà lointain offre seul la réalisation, est incompatible avec toute idée de progrès continu. La politique métaphysique présenterait une incompatibilité analogue, si la liaison moins intime de ses doctrines ne la rendait plus accessible à l'esprit de notre temps.
La seule idée de progrès qui appartienne à la politique révolutionnaire consiste dans l'extension continue de la liberté, c'est-à-dire dans l'essor des facultés humaines, ce qui constitue surtout une notion négative, en rappelant la suppression des diverses résistances. Or, même en ce sens restreint, la supériorité de la politique positive ne saurait être contestée; car la vraie liberté ne peut consister qu'en une soumission rationnelle aux lois de la nature, à l'abri de tout commandement personnel. La politique métaphysique a vainement tenté de consacrer son empire, en décorant du nom de lois les décisions des assemblées souveraines. Tant que les phénomènes sociaux ne seront pas rattachés à des lois naturelles, et qu'ils con-
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tinueront à être rapportés à des volontés, soit divines, soit humaines, l'arbitraire ne pourra être exclu des divers règlements politiques, et par conséquent, malgré tous les artifices constitutionnels, la liberté restera illusoire et précaire.
La philosophie positive est tellement apte à réaliser les vœux de la métaphysique révolutionnaire, qu'elle fera disparaître tout ce qui reste encore de l'ancien système politique. Elle pourra seule arrêter le développement de l'école catholique, en posant, dans Tordre des idées sociales, en présence de l'esprit religieux, l'esprit scientifique, son éternel antagoniste, qui l'a déjà annulé dans toutes les autres catégories intellectuelles.
Enfin, au point de vue le plus général du progrès politique, la nouvelle philosophie présente de puissantes ressources pour l'amélioration de la condition des classes inférieures. La politique révolutionnaire a seule proposé une solution pour celte partie du problème social ; mais sa solution, purement insurrectionnelle, se réduit à déplacer la difficulté, en ouvrant une issue aux plus actives ambitions populaires. Une telle satisfaction, procurée à un petit nombre d'individus, qui deviennent ainsi les déserteurs de leur classe, ne saurait apaiser les justes plaintes des masses. Il est même incontestable que, en développant des désirs démesurés, dont la commune satisfaction est impossible, et en stimulant la tendance, déjà trop naturelle, au déclassement universel, on ne décharge le présent qu'en aggravant l'avenir. La masse de notre espèce étant destinée, par une insurmontable fatalité, à rester composée d'hommes vivant du fruit d'un travail journalier, le problème social consiste à améliorei la condition de cette immense majorité, sans la déclasser et sans troubler '" -^ie générale. Celte ma- Comte. — Remuai II. — i
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nière de concevoir la question est celle de la philosophie positive, qui, en rassurant les classes dirigeantes contre toute invasion de l'anarchie, pourra seule guider la politique populaire.
Un tel nperçu fait pressentir les propriétés de la philosophie nouvelle, qui devra trouver accès auprès de chacun des partis, en se montrant plus apte à atteindre le but qu'ils poursuivent trop exclusivement.
Toutefois il faut renoncer à une conversion de l'école rétrograde. Sauf d'heureuses anomalies individuelles, il existe entre la philosophie Ihéologique et la philosophie positive, surtout à l'égard des idées sociales, une trop grande différence, pour que la première puisse suffisamment apprécier la seconde. Ici, comme en tout autre cas, la théologie disparaîtra devant la physique, sans pouvoir se transformer, sous sa direction, au delà de sa modification actuelle. D'ailleurs, ce n'est pas Tordre que poursuit, en général, l'école rétrograde, mais seulement un ordre préconçu, auquel se rattachent des habitudes d'esprit particulières, ou même des intérêts spéciaux. En dehors de son utopie, tout lui semble désordonné el, par suite, indifférent. La politique stationnaire lui a même justement reproché d'appuyer les tentatives de discorde, dans l'espoir de restaurer ainsi sa domination, comme la seule voie de salut contre l'anarchie matérielle. L'école stationnaire, chez laquelle l'amour de l'ordre, sans être plus désintéressé, est plus impartial, offrira spontanément accès à la nouvelle philosophie.
Néanmoins l'école révolutionnaire me paraît la seule sur laquelle la politique positive puisse exercer une action capitale, parce qu'elle a seule un caractère vraiment progressif.
La philosophie positive, qui est destinée à imprimer
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un essor plus complet aux diverses facultés intellectuelles, ne saurait tendre à atrophier l'esprit critique. Tout en le subordonnant à l'esprit organique, elle lui ouvrira de larges destinations politiques, plus intéressantes que la reproduction des satires philosophiques du siècle dernier. Au lieu de continuer, au profit des avocats, une guerre monotone contre l'influence sacerdotale, l'esprit critique prendra une activité plus complète, lorsque, sous les inspirations de la philosophie positive, il entreprendra la démolition de toute puissance métaphysique ou théologique. En outre, les éléments du nouveau système social ne prêteront que trop, comme tout pouvoir naissant, à un large exercice de l'esprit satirique, dont le contrôle pourra exercer une heureuse influence. Malgré les points d'appui qu'elle trouvera dans les sections les plus avancées de l'école révolutionnaire, l'école positive doit surtout compter sur sa supériorité scientifique.
Une philosophie sociale qui, prenant la science pour base, appelle l'esprit scientifique à régénérer le monde politique, semble devoir trouver, sinon une coopération, du moins des encouragements, de la part de la classe choisie qu'elle tend ainsi à élever. Je dois avouer que j'ai partagé celte illusion, dont une longue expérience m'a détrompé. L'indifférence politique de la plupart des savants actuels me paraissait tenir au dégoût que devait leur inspirer le caractère vague et arbitraire des méthodes qui président encore à de telles recherches, opposé à la parfaite rationalité des procédés scientifiques. Un examen approfondi m'a conduit à reconnaître que, pour d'autres motifs moins honorables et plus puissants, la nouvelle philosophie doit très peu compter sur les dispositions favorables des savants.
Les diverses classes de la société manifestent leurs
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tendances anarchiques, qui résultent de l'anarchie intellectuelle et morale. C'est ce que font les savants, dans les conûils journaliers qui s'élèvent entre eux sur leurs attributions respectives, chaque fois qu'une même question touche à plusieurs branches de la science. L'anarchie scientifique se manifeste surtout par l'unanime répugnance des savants pour les généralités, et par leur prédilection pour des spécialités de plus en plus étroites. Ce n'est pas le lieu de poser la question de l'harmonie qui doit régner entre l'esprit d'ensemble et l'esprit de détail. Je ne dois indiquer, à ce sujet, que la simple considération politique qui impose l'obligation d'une entière généralité à toute philosophie aspirant au gouvernement moral de l'humanité. C'est par cette unique qualité que la philosophie théologique et la philosophie métaphysique prolongent leur prépondérance. L'expérience journalière montre que, toutes les fois que l'esprit d'ensemble devient nécessaire, de bons esprits, étrangers à la science, mais habituellement placés à un point de vue général, sont plus aptes que les savants spéciaux au gouvernement qui devrait appartenir à ceux-ci. Les savants contribuent donc eux-mêmes à maintenir leur suballernité politique. Leurs sentiments sociaux sont ordinairement à là hauteur de leurs idées. Il semble que la culture des sciences doive refréner, chez ceux qui s'y livrent, Tégoïsme individuel : elle ne sert, au contraire, qu'à le rendre plus systématique et plus corrupteur.
Tout espoir de coopération de la part des savants doit être abandonné. Ceux qui commencent à manifester une certaine ambition politique préfèrent se mettre au service des pouvoirs et des partis existants, sauf à n'y être que des instruments entre les mains des avocats et des autres métaphysiciens.
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Les institutions de haut enseignement scientifique constituent Tune des plus précieuses ressources que le passé nous ait ménagées. Telles sont, en France, les écoles de médecine, et surtout l'école polytechnique en vertu de son éminente positivité, et malgré son caractère incomplet.
Le travail préliminaire que je viens d'accomplir garantit l'efficacité de la sociologie au point de vue politique. Il faut maintenant poursuivre l'étude des phénomènes sociaux dans des dispositions aussi spéculatives que celles qui président à la culture des autres sciences. Néanmoins, avant d'y procéder, il me reste à considérer, dans la leçon suivante, les efforts qu'on a déjà tentés pour constituer la science sociale.